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Publié par Ariel Suhamy

Selon Pierre et Valentin Temkine, En attendant Godot n’est pas la pièce que l’on a dit. La célèbre collection des Écrivains de toujours résumait naguère la pièce en ces termes : « Vladimir et Estragon, pantins en souffrance dans les limbes d’un no man’s land où tout se répète – paroles échangées pour durer, gestes de tendresse et de répulsion, clowneries éludant la souffrance, visites que leur rend l’humanité […] – s’obstinent à attendre l’improbable secours d’un au-dehors ou d’un au-delà qui les laisse à eux-mêmes, ici et maintenant pris dans leurs questions » (Ludovic Janvier, Beckett par lui-même, Seuil, 1969). Même son de cloche dans un programme de théâtre récent : « Dans un coin de campagne, par un soir lent, deux clochards attendent un certain Godot […] Que ressassent Vladimir et Estragon, ce tandem de gugusses paumés ? » (Compagnie Kick Théâtre, Centre théâtral de Guyancourt, 2007, cité dans le livre par François Rastier). Dès l’époque de la création, un critique avait donné le la : « Godot, dans un passé indéfini, lors de circonstances quelque peu incertaines, leur a donné un rendez-vous plutôt imprécis dans un lieu mal défini à une heure indéterminée ». Commentaire de Valentin Temkine : « On ne peut pas se tromper plus systématiquement ! »

Répétition, no man’s land, clowneries, toutes ces catégories constituant ce qu’il est convenu de nommer « théâtre de l’absurde », Temkine les expédie énergiquement. Tout au contraire, l’œuvre a un lieu, un temps, et les personnages une identité bien précise. L’action se situe près de Roussillon, dans le sud de la France (où Beckett a effectivement séjourné durant la guerre), au moment de l’invasion de la zone libre, et les deux personnages de Vladimir et Estragon sont des Juifs qui attendent le passeur qui les sauvera : un certain Godot. En 1942, il n’y avait pas de raison pour eux de quitter le Roussillon ; en 1944, ils seraient déjà déportés. La scène se déroule donc précisément au printemps 1943.

Il s’agit bien d’une thèse, puisque Temkine grand-père et petit-fils (Valentin, l’historien, et Pierre, le philosophe) en administrent démonstrations et scolies. La page décisive se trouve, dans l’édition courante chez Minuit, p. 13-14. Il y est fait allusion à « la Roquette », quartier parisien où se trouvaient au début du siècle et jusque dans les années 1930 des écoles talmudiques ; aux images de la Terre sainte, de la mer Morte, enfin au crime d’être né, à la circoncision. À quoi s’ajoute nombre d’indices convergents, l’un des plus frappants – et d’ailleurs déjà connu des spécialistes, mais, semble-t-il, sans qu’on en tirât conséquence – étant que le personnage d’Estragon se nommait initialement Lévy, comme en témoigne le manuscrit qu’on a pu voir il y a quelques années lors de l’exposition Beckett à Beaubourg.

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