Pages

Archives

Publié par Cassandre Delaume

Née en 1943, Nicole Loraux a suivi un parcours exemplaire, qui l'a conduite de l'École Normale Supérieure et de l'agrégation des Lettres à l'Université de Strasbourg, puis à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, où s'est donné l'essentiel de son enseignement et où  se sont élaborés ses nombreux ouvrages, auxquels des traductions rapides ont permis d'atteindre une audience internationale (tandis qu'elle-même traduisait ou faisait trduire les qui lui paraissaient d'une importance majeure, comme ceux de Gregory Nagy).
Élève, puis collègue de Jean-Pierre Vernant et de Pierre Vidal-Naquet, Nicole Loaux a associé son nom à ceux qu'il est convenu d'appeler, hors de nos frontière, l'École de Paris. C'est dire que, sans rien renier de sa formation de philologue, elle a très tôt contribué à ouvrir l'étude de l'Antiquité grecque aux questionnement nés des modernes sciences humaines et sociales, dont elle a connu, à partir des années 60, le riche foisonnement. Très vite aussi (dès la publication de L'invention d'Athènes et des Enfants d'Athéna en 1981), la singularité et l'inventivité de son approche se sont imposées pour aboutir à une oeuvre qui est parmi les très rares à avoir renouveler en profondeur notre vision de la Grèce ancienne et du rapport que nous entretenons avec elle. 
Ceux qui ont eu la chance de suivre le Séminaire de l'EHESS ont été marqués par l'extrême rigueur de la parole qui s'y délivrait, étrangère à l'effet, enthousiaste et patiente à la fois, lumineuse jusque dans l'exploration des plus complexes complexes détours de ces opération me tale grecques qui furent l'un des objets majeurs du questionnement : car si Nicole Loraux, qui se voulait d'abord et à juste titre historienne,  maintenait avec une grande vigilance la distance nécessaire avec l'objet de ses recherches, elle savait également (c'est le propre de tout grand historien) que les questions posées aux textes et aux représentations du passé émanaient de notre présent ; ce va-et-vient toujours savamment contrôlé assurait aussi la rigueur et la fécondité du Séminaire et des travaux qui en furent issus, nourris de dialogues serrés avec les historiens de l'époque moderne ou contemporaine, les philosophes, les anthropologues, les psychanalystes.
Nicole Loraux ne prenait pas les auteurs grecs à la lettre (surtout lorsqu'ils s'appelaient Thucydide ou Platon), mais prenaient au séreux les mots , les images, les silences mêmes : car la grande entreprise qui fut la sienne, la reconnaissance analytique et critique des systèmes de représentations qui fondèrent la politique et l'homme grecs de l'époque classique, affrontés à la question de l'altérité et du féminin, supposait aussi une aptitude rare à refaire de l'intérieur le cheminement à travers la langue même qui pouvait être celui d'une  tête grecque , d'où l'extraordinaire fécondité de son approche des textes tragiques, sans doute plus aptes que d'autres à révéler les présupposés, les contradictions aussi propres à toute construction d'identité, individuelle ou collective.Lorsque l'on avait la chance de travailler sous la direction de Nicole Loraux, on aurait pu être inhibé par la très forte autorité de sa présence et son impressionnante puissance spéculative, qui s'est parfois illustrée dans la controverse savante. Or, pour consciemment exigeante et involontairement intimidante qu'elle fût, son écoute était aux antipodes de celles qui censurent ou découragent : elle décelait d'un coup d'oeil les pistes prometteuses et savait nourrir l'envie de s'y aventurer. Son invitation était souvent à donner un tour de plus à la pensée, dans un mouvement tout à la fois de complexification et d'ouverture, qui découvrait du neuf : et l'on songe à Henri Jamesqui fut avec Marcel Proust, l'un des auteurs, gors les Grecs, que Nicole Loraux a le plus fréquentés. Cette attention féconde et patiente exifeait beaucoup de force. Intransigeance, force et générosité ; je trouve ici les trois mots qu'Hélène Monsacré, disciple, écitrice, amie de Nicole Loraux, a souhaité retenir dans son article du Monde, le 11 avril 2003, quelques jours après sa disparition, et m'aperçois combien ils sont justes.
Fin 1994, un terrible accident cérébral avait frappé Nicole sans abattre ni sa détermination ni son goput profond de la vie. Dans son beau livre, Le langage blessé, Philippe Van Eeckhout l'associe à tous ceux qu'il a soignés et montre quel héroïsme il faut pour consentir à revivre, autrement, quand le corps n'obéit plus, que la parole a été perdue et qu'on doit la reconquérir pas à pas et mot à mot. Jusqu'à la fin, Nicole a conservé intact son souci d'autrui, sa générosité, et, par une sorte de paradoxe qui instruit beaucoup plus sur l'humain, savait souvent redonner du courage à ses visiteurs.
Cet encouragement à vivre et à penser, nous aimerions qie tous ceux qui ne l'ont )as connue en  entendent la voix, ardente et chaleureuse, dans ses livres.

Jean Alaux

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article