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Publié par Anthony Le Cazals

Pensons à Isidore ISou et à Pomerand, eux-meme inspirés d'Isidore Ducasse (Lautréamont).

 

En fonction des dimensions complémentaires de la culture - de l'art, de la science, de la théologie et de la technique -, la philosophie se définit comme le domaine de la réflexion générale de l'homme sur lui-même et sur les autres disciplines du Savoir qu'elle examine d'un point de vue supérieur, abstrait ou extérieur.

Le besoin d'aller plus loin dans la découverte et l'invention de valeurs culturelles a conduit le créateur du lettrisme à considérer les notions exaltées, tour à tour, par les philosophes passés en tant que fondements de la vie – les « règles de l'ordre classique », la « passion romantique », la « charité », « dieu », le « bien », la « vertu », le « moi subjectif », « l'inconscient », sinon la « patrie » ou le « prolétariat », etc – comme de simples notions partielles et fragmentaires engendrées par un foyer unique et permanent : la création, seule capable de les expliquer.

La révélation ou la novation de la culture et dans la culture, la découverte et l'invention multiplicatrices dans les disciplines du savoir, devenaient le point de départ de la connaissance et de l'action passées et à venir.

Seules les novations successives ont apporté plus de joie réelle et durable à l'humanité en lui laissant espérer dans son développement un système de création perpétuelle, un paradis qui, à travers toutes les doctrines justifie la marche en avant, l'effort de l'homme pour un monde meilleur.

Cette valeur principale pouvait seule expliquer l'évolution du monde, le progrès, la lutte pour des approfondissements toujours plus importants, permettant un meilleur déchiffrement de l'univers.

Dans la connaissance de ce principe, la philosophie, de Platon à Heidegger, en passant par Descartes, se découvre n'être qu'une réflexion sans fin sur des valeurs partielles, non établies dans leurs sources, qu'Isidore Isou va remplacer, avec La Créatique ou la Novatique (1941 – 1976) [13], par le système même du dévoilement permanent, incessant, ayant pour vecteur une société paradisiaque [8].

Si la création s'exprime concrètement dans l'ensemble des domaines culturels et vitaux, c'est la Kladologie (à partir du terme grec Klados = branche) ou la science intégrale des branches de l'esprit et de la matière, qui fixe les secteurs d'activité spirituelle et matérielle de ces branches, et qui définit les richesses que l'on peut attendre ou que l'on peut espérer, en évitant aux chercheurs et aux producteurs les illusions et les pertes de temps dialectiques.

A la méthode de connaissance philosophique, Isidore Isou oppose la méthode de connaissance kladologique.

Alors  que les conceptions passées privilégiaient telle ou telle discipline du savoir, au détriment des disciplines complémentaires, également importantes, la kladologie embrasse l'intégralité des dimensions spirituelles de chaque être et de l'univers, dans un ensemble organique, complet, où ces parties sont classées par domaines, en leur offrant, pour la première fois, une définition précise et cohérente, apte à envisager la totalité de leurs œuvres passées, présentes et possibles, futures.

Etablies à partir de la distinction des matières qui constituent les bases de leur secteur, les grandes divisions de la culture kladologique sont représentées par la théologie, qui réunit l'ensemble des disciplines préoccupées du surnaturel, des forces sacrées, comme les religions, la voyance ou la télépathie, etc ;  la science qui regroupe l'ensemble des disciplines préoccupées par la connaissance objective de l'univers et de l'être ; l'art qui réunit l'ensemble des disciplines préoccupées par l'organisation émouvante des matières, des éléments et des associations ; la philosophie qui réunit l'ensemble des disciplines préoccupées de la réflexion générale sur l'univers et sur l'être ; et enfin, la technique qui réunit l'ensemble des disciplines préoccupées par la satisfaction des besoins courants de l'individu.

Chaque domaine est partagé en plusieurs dimensions retrouvées dans chacun d'eux et constituant la toméïque, notion forgée à partir du terme grec, tomeus = section.

Ainsi, toute discipline possède :

Une mécanique, ou les moyens d'investigation et de réalisation (les stylos pour écrire, les pinceaux pour peindre, les microscopes d'analyse, l'outillage technique, etc.) ; des éléments de plus en plus fins, définis comme des stoïchéiodynamiques (des éléments en mutation), par exemple, en chimie, les quatre éléments grossiers, antiques ou moyenâgeux, approfondis par les éléments atomiques, par les particules élémentaires (les électrons, le protons, les neutrons, etc.), puis par les quarks ou les catherines, etc. ; en mathématiques, les entiers rationnels, approfondis par les fractions, les nombres infinis, complexes, etc. ; en poésie, les épopées approfondies par les mots de la versification symboliste, hermétique, puis par les lettres de la versification phonétique, etc. ; des associations de plus en plus denses, constituant les rythmidynamiques ; les thèmes ou les finalités de chaque discipline, comme par exemple, le sujet en poésie, dans le roman ou la peinture ; de manière générale le but de chaque territoire scientifique, technique, philosophique, artistique, théologique.

Entre autres dimensions supplémentaires, comme le rendement, le nombre de réalisateurs, la pathologie, etc., figure la dimension de la notation, incarnée par la super-écriture ou l'hypergraphie et qu'il faut préciser, ici, du fait qu'à des niveaux différents, elle sera une des constantes de l'ensemble des créations du lettrisme.

Elaborée dès 1950, dans Essai sur la définition, l'évolution et le bouleversement total de la prose et du roman, où elle était liée à la transformation de la prose, l'écriture métagraphique, par la suite appelée hypergraphique, était proposée pour dépasser la destruction formelle joycienne. Il s'agissait de visualiser les mots et d'introduire dans la transcription romanesque des éléments jusqu'alors réservés à la peinture et au dessin.

Allant au-delà de cette étape de plasticisation de l'écriture alphabétique, Isidore Isou ouvrait la notation aux signes de l'ensemble des catégories, idéographiques, lexiques ou alphabétiques, de toutes les écritures passées et à venir, elles-mêmes augmentées des données de la graphologie, du rébus, de la calligraphie, de la reproduction sonore et de la photographie, puis du cinéma, du théâtre et de l'architecture.

En 1952, avec les Nombres, la structure hypergraphique s'approfondissait encore sur le plan scientifique de la linguistique, de la sémantique, de la grammaire et des mathématiques, pour finalement se présenter, en 1953, avec Amos ou Introduction à la métagraphologie comme la discipline de tous les secteurs – théologiques, scientifiques, philosophiques, esthétiques et techniques – des moyens de communication.

Par les apports conjoints de précisions accrues, dues aux aptitudes des différentes catégories de ses composants, l'hypergraphie ou l'écriture intégrale dépasse en possibilités d'expression les écritures antérieures, séparées et limitées à une classe déterminée d'éléments. De toutes les transcriptions connues jusqu'à ce jour, elle est la seule à pouvoir concilier la traduction, sur le plan de la notation, des expressions digitales et analogiques, constamment manifestées dans le comportement, à la fois verbal et non verbal, de l'être humain.

La caractéristique d'exactitude de la multi-écriture sera d'une aide considérable pour le secteur de la notation de l'ensemble des disciplines culturelles et techniques. Nous la retrouverons plus loin, dans les études concernant les apports neufs dans les dimensions des mathématiques, de la psychokladologie, ou de la psychologie fondée sur la connaissance, de la technologie, notamment.

Mais comment l'écriture alphabétique pouvait servir, en même temps, à des fins pratiques et –dans des arrangements particuliers, émouvants – esthétiques, la nouvelle écriture va également dépasser les emplois utilitaires de la simple notation, pour se constituer, dans des buts exclusifs de recherche de beauté, en éléments inédits des ensembles esthétiques visuels.

Envisagée sous l'angle formel, l'hypergraphie est l'art basé sur l'organisation de l'ensemble des signes phonétiques (non-conceptuels), lexiques, idéographiques, acquis ou possibles, existants ou inventés.

Les arts de la peinture, du roman, du théâtre, du cinéma, etc. ; que nous envisagerons au cours des pages suivantes, seront bouleversés par l'intégration, dans leur cadre respectif, des composants unifiés, en même temps exacts et harmonieux, de l'expression hypergraphique.

La nature même des éléments concernés permettra aux arts de se développer à nouveau, pour édifier, dans chacun, une structure en soi, capable, à l'image des structures antérieures – de la poésie basée sur les mots ; ou de la peinture organisée autour de la représentation de l'objet figuratif -, de constituer les périodes de construction et de destruction nécessaires à son affirmation.

A partir du premier roman hypergraphique, Les Journaux des Dieux, qu'Isidore Isou fera paraître en 1950, en complément de son Essai sur le roman, l'art inédit des poly – ou des multi-écritures dynamiques allait découvrir ses lois générales et ses systèmes d'organisation interne. Au terme de l'épuisement de ses combinaisons il aboutira à l'anti-hypergraphie qui représente la renonciation à la positivité de l'ensemble des ses dimensions.

La kladologie et la toméïque apportent la vision la plus complète et la plus profonde des disciplines de la culture et de la vie, ainsi que de leurs secteurs réels – de la mécanique, des éléments, des rythmes, des thèmes et de la notation hypergrahique – et représentent les guides cohérents de la connaissance et de l'action dont elles permettent de mieux saisir et explorer les contenus.

A partir de ces découvertes fondamentales, en permanence enrichies par la création, la réflexion philosophique du lettrisme a proposé d'inédites expressions, depuis l'éthique et la métaphysique – où le principe complétiste, des distinctions et des formes de développement précisés, s'oppose au système idéaliste des divisions éternelles et au système matérialiste des contradictions -, jusqu'à l'esthétique.

Dans ce dernier domaine, notamment, la réflexion générale sur l'art de ce mouvement aboutit, par delà les options antérieures, basées sur des valeurs étrangères, à une vision réduite, pour la première fois, à l'étude des contenus concrets des secteurs formels, le plaisir esthétique ne résultant que de la réception de l'organisation de ces secteurs.

Dans la dimension rythmique des associations des composants propres à chaque discipline de la beauté, le lettrisme a révélé les constantes précises de l'évolution des territoires artistiques.

Ces constantes, exposées par Isidore Isou, en 1947, dans Introduction à une nouvelle poésie et une nouvelle musique, étaient décelées dans le lyrisme, où l'auteur constatait qu'une période de construction et d'enrichissement, représentée de Homère à Hugo et des premiers chants grégoriens à Wagner était suivie, de Baudelaire à Tzara et de Debussy à Stravinsky et Satie, par une période comparable d ‘approfondissement et de destruction.

La même courbe ascendante et descendante se retrouvait, également, dans les développements respectifs de la peinture (des primitifs aux romantiques et des impressionnistes aux abstraits-dada-surréalistes) (de Longus à Hugo et de Stendhal  à Joyce).

Cette constatation, érigée en loi spécifique de l'évolution de tous les arts, a été nommée « loi de l'amplique et du ciselant ». Pour la définir, en reprenant les formulations de son auteur, disons qu'au cours d'une première phase, dite amplique, l'art s'extériorise et se développe au nom d'une anecdote ou d'un but extérieur, pour constituer ses rythmes harmonieux en structures générales larges et vastes. Au cours de la phase suivante, dite ciselante, l'art renonce à son anecdote épuisée pour s'intérioriser et rechercher ses particules fondamentales, qu'il réorganisera en des structures de plus en plus denses et hermétiques, en des associations brisées et discordantes, qui, à travers des purifications successives, conduiront à l'anéantissement de ses valeurs.

L'étude de la progression de tous les arts, revue en fonction de cette loi, fera apparaître que certains d'entre eux, comme le théâtre, le cinéma, la photographie ou le ballet, par exemple, étaient restés  à l'exploration  constructive de l'amplique. Ces domaines formels, c'est Isidore Isou qui, par des bouleversements intrinsèques, effectués dans leurs cadres, les conduira vers la purification et la destruction du ciselant, avant de dévoiler des arts neufs, le lettrisme, l'hypergraphie ou l'infinitésimal, qui reprendront à leur compte, sur la base des éléments

propres, les degrés complets, ampliques et ciselants, de cette évolution.

Ainsi, la loi de l'amplique et du ciselant reste fondamentale, non seulement pour la compréhension de l'univers formel spécifiquement lettriste, mais, également, pour la compréhension des univers artistiques, constitués antérieurement à ce mouvement.

Toujours dans le cadre de l'esthétique, mais sur le plan, cette fois, de la dimension mécanique, la structure de la méca-esthétique représente un apport, également fondamental, pour la constitution et la contemplation des œuvres d'art.

En 1952, dans Esthétique du cinéma, Isidore Isou créait une distinction neuve en séparant deux dimensions artistiques qui étaient avant lui confusément mêlées : la forme, d'une part, et la mécanique ou les supports, d'autre part. La seconde section, qui constitue la méca-esthétique généralisée, regroupe l'ensemble des matériaux et des substances acquis et possibles – émis par l'homme, l'animal, le végétal, le physico-chimique, le cosmos, la pensée et les données imaginaires – susceptibles d'intervenir dans la réalisation formelle qui limite l'emploi de ces moyens d'accomplissement à un rôle para-formel de simples supports destinés à fixer, à perpétuer ou à transmettre les formes, seules primordiales.

Le secteur des matériaux, rendu indépendant, évoluera en lui-même, parallèlement à l'évolution des styles, pour proposer dans tous les arts, un univers élargi de réalisations inédites.

R. Sabatier

 

www.lettrisme.com

 

sur la lettre voir BRIBE / L'esprit et la lettre - chez Deleuze

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