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Publié par Anthony Le Cazals

LITTERATURE MINEURE 1 / Damasio, Deleuze et le baroque

Damasio écrit par blocs de paragraphes selon un procédé de dérivation de concepts qui évoluent et s'agrègent les uns aux autres; Cette manière d'écrire ne lui est pas propre puisque Proust et Céline écrivaient ainsi leur manuscrit, l'un ajoutant des bandelette, l'autre assemblant ces paragraphes avec des épingles à linge. Par contre, comme toute fantastique épique, il n'y a pas le franchissement de seuil mais la succession d'événements qui rend compte de la prison du temps. Son écriture ne manque pas de force, mais sa conception ne met jamais directement face à un seuil, que l'on retrouverait plus facilement dans un essai, puisque celui-ci poserait des distinctions irréductibles plutôt qu'un continuum narratif avec son pacte de lecture et de péripéties tenant en suspens.

Damasio est une traduction de Foucault (1), Deleuze (2 et bientôt 3) et bientôt Bergson (3). C'est une peu comme lire du Montaigne dans le texte ou regarder un cours de Deleuze de 1986 sur le baroque (4 et 5). Il l'amène ailleurs, il le transporse dans un autre régistre fictif, mais cette fois narratif ou romancé. Le tra-duire se retrouve dans la dérivation. Cela revèle certains aspects de la langue, l'importance du "tra" (entre, chez, à travers) en Italien et c'est ce que l'on retrouve dans la préposition po (по) en Russe, qui temoigne d'une langue et d'un mode de vie lié selon Berdaieff aux grands espaces sibériens (6). La perturbation due aux grands espaces, qui attirent les occidentaux instables selon Owen Matthews (7).

L'écriture baroque est dans la variation à l'infini, le rapport à l'interminable, elle est présente chez persque tous les philosophes d'institution (pas le temps de développer ici). Elle ne se caractérise pas par une inflexion du style mais par une inclusion de toute chose. Mais déjà les deux cours de Deleuze font entrevoir la progression que constitue les époques : Renaissance puis Classique puis Baroque puis Eclectisme et pessimisme puis Première modernité, rationelle, puis deuxième modernité, post-moderne, puis Quantique. La Renaissance est la synthèse de la con-naisssance de l'imprimerie (banque+édition) et de la perspective humaine (les humanités comme renaissance). Le classique est l'analyse des apports de la Renaissance : l'analyse des représentations via l'Idéologie (8). Le baroque c'est la transformation ou variation infinie de forme à forme à travers la courbure à variation infinie. Damasio est compris là-dedans. L'éclectisme c'est la période "fin de siècle" qui surgit quand on perd les points fondamentaux de la construction baroque (Monteverdi, Buxtehude, Bach). Viennent les deux modernités (lune dogmatique, l'autre déconstruction de la première, là encore on a une perte de repères). Puis vient la révolution quantique, qui amène l'ère de l'information indexée sur la lumière et non plus la "matière" comme avec le papier. ~~~~Une fois cette seconde déconstruction ou perte de repère s'effectue, il y a un dégagement de d'un horizon. L'horizon c'est intéressant à plus d'un titre car il est marqué de conjectures, ce n'est donc en rien un astre, un repère, un récit fondateur. L'horizon, c'est surtout cet appel, cette ligne de contraste située entre le vert des arbres et le bleu du ciel, propre aux journées d'août et à laquelle, pensait nietzsche, nous n'étions plus sensible. On pénètre dès lors la patience de la passivité. Pourtant on peut subir un attrait du Dehors, une attirance pour ces couleurs contrasté, on peut appeler cela curiosité.

Notre époque, comme pour la Renaissance une grande période de synthèse et non pas d'analyse à cette différente que la synthèse n'est pas cohérente (cohérence des points de vue) mais convergence (convergence des médias et par là convergences -Stiegler- des deux hémisphères de notre cerveau pour aller contre Virilio pour qui l'écran domine l'écrit). L'écran participe de l'écrit (logique et sémantique) tout comme du visuel, chacun ayant son hémisphère cérébral préféré. C'est cela la convergence ou encore l'ambimanie que stimule l'usage du clavier plus que celui de la souris. Il n'est plus question à notre époque d'une transgression de la limite (institutionnelle). Nous sommes d'emblée au Dehors, et non pas dans un rapport d'ouverture dramatique du pathétique au dynamique (pour reprendre Pascale Criton dans l'une des vidéos). C'est n'est plus une transformation mais une transpréhension. C'est la question de l'imitation et de la transformation invisible chez Kafka, comprenez, pour illustrer, ces imitations de geste ou d’attitude que faisait Kafka mais dont il s’attristait que personne ne les voyait. Les lazzi dans el théâtre classique en sont la démonstration. Cette transpréhension est la transformation de la compréhension vers plus de complexité (quantique) et moins de subjectivité (classique, baroque ou romantique). On peut entrevoir là le nouvel entendement que Spinoza appelait de ses vœux. Bien que critiquant Descartes, Spinoza faisait pire, il chassait les affects et les passions ce que ne fait pas Descartes dans sa correspondance. Les affects étant ce à quoi on se sensibilise à travers la littérature entre deux pensées (Nietzsche met l'accent dessus). Il y a là ouvert et latent un chomatisme des affects, un nuancier des passion de la comédie humaine. il y aurait quelque chose à faire sous l'angle du chromatisme (5, début) qui vaut tant en musique qu'en peinture (avec Delacroix, Cézanne, Van Gogh, on pensera au livre de Georges Roque, Art et Science de la couleur). Le premier chromatisme est italien alors que le second est français (via l'école des gobelins qui prépare les nouveaux pigments, la rationalisation de la peinture en tube). Mais comme le chromatisme (XVIIIe en musique, XIXe en peinture), l'attention aux affects est très récente (XXe en politique, XXIe en marketing).

Cette analyse des époques qui succèdent à la Renaissance n'est que la reprise d'un constat récurrent chez Nietzsche à propos des trois siècles qui succèdent tour à tour à la Renaissance et qui vient en contre-point de son maître Jacob Burckhardt, de Vico ou de Nicolas de Cues qui voient l’homme, l’individu émergé sur fond de culture et de morale civilisatrice. Mais Nietzsche sort de la dimension de l'individu se dépassant lui-même sur fond de culture. Cette vison est le propre du héros et du génie, romantiques et donc décadents. Nietzsche, pourtant, prolonge l’attitude romantique, puisque ce qui est noble pur lui, n’est rien d’autre qu’une interprétation romantique de Pascal : le génie du cœur. Nous sommes simplement dans une troisième période de synthèse (après celle qui correspond à lapparition de l'alphabet vocalique chez les Grecs et de la monnaie fiduciaire et après l'apparition à la Renaissance du système de l'imrimerie liée via l'assurance à l'édition) et ce parce que notre époque est contemporaine du baroque et de l'éclectisme dominants en art.

On peut appeler cela le pluralisme, le minorat généralisé qui tient de ce que les éléments passionnés peuvent se retrouver et se stimuler à travers des groupes d’affinité. Cette synthèse, pour en revenir à notre seconde renaissance, est avant tout la synthèse des nouveaux moyens (comme les groupes de mutation) permis par les nouvelles technologies. Même si Deleuze veut voir dans l’information le contrôle, c’est-à-dire une perpétuation d’une discipline qui n’enferme plus les corps mais produits des mobiles dans un circuit avec ses barrières de contrôle

Pour en revenir aux blocs d’écriture par intensité, plus simplement appelés fragments, que 'lon retrouve dans les manières d'écrire baroque et moderne, le paragraphe de dérivation donc n'est pas la même chose que le point de bascule, qui est un seuil franchi dans la transformation. Cela se retrouve dans le rapport du mysticisme à l'érotisme (9). Toute métaphysique s'est vécue comme une perversion (10), un immoralisme à définir de manière supérieure la morale des inférieurs et des subalternes. Cela voulait dire jouer avec les règles, les pervertir, les subvertir, machiner, plutôt que d'inventer des règles qui sont liées tant au langage qu'à l'affectif au travers de l'érotique. Il y a face à cela toujours eu deux attitudes l’une qui consiste à réduire l’inachevable, l’intraitable, à dénigrer à la manière de Lacan les affects pour signifier que nous sommes inclus et structuré le langage jusqu’à notre propre inconscient ; l’autre qui consiste à utiliser le ressort d’endurance et de résistance des affects pour amener à des transformations qui oblitèrent le langage qui juge par déclarations. D’ailleurs pour confirmer la conception continuiste du paragraphe en dérivation, Damasio semble être plus dans l'Ouvert que dans le Dehors (11). Ouvert et Dehors sont deux cadre de pensée, deux image bien différentes de la pensée. L'Ouvert prévaut de la Renaissance à la révolution quantique, le Dehors ce qui vient à partir de cette dernière. Damasio comme Deleuze (dans ses livres de 1983 à 1986) entrevoient le Dehors. Mais Deleuze est incapable d'épuiser (selon ses termes) l'apport de Guattari, car celui-ci est au Dehors, non dans la subjectivité mais dans la complexité (qu'il nomme nouvelle subjectivité). C’est là que Deleuze perçoit aussi qu’il n’atteint pas le seuil.

Le baroque en ce qu'il cherche la note chromatique est plutôt inclusif qu'inflexif. C'est un mouvement de bien-être, d'harmonie plutôt que d'extrême attention pour réussir un rebond, un résilience, une transformationL E baroque est polyvoque, chaque personnage acquiert, chez Damasio, dans la Horde, la dimension instrumentale d'une voix dont il cherche lui-même à étendre, à en tenir la tonalité.. 

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(1) la zone

(2) la horde

(3) le troisième roman

(4) http://www.youtube.com/watch?v=biq7dD9qZ1Y

(5) http://www.youtube.com/watch?v=Moi8WyTsfRM

(6) http://www.paris-philo.com/article-l-influence-du-territoire-siberien-sur-la-langue-russe-105463857.html

(7) Je me souviens d'un entretien dans l'Obs mais cela doit se retrouver dans ses livres.

(8) cf. Michel Foucault, Les mots et les choses.

(9) Cf. la préface à la Transgression de Foucault, rééditée en février 2012.

(10) voir la deuxième minute d’une des vidéos.

(11) La distinction est explicitée par Alain Beaulieu dans sa thèse sur Deleuze publiée.

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