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Publié par Le Cazals

LETTRE 1 A ALAIN BADIOU
Réponse à "L'aveu du philosophe" par Alain Badiou, 11 novembre 2004

 

7 avril 2005



C’est certainement par gageure que l’on peut répondre à votre allocution et ajouter quelques mots aux commentaires déjà faits. C’est certainement par malentendu, comme vous le faites si bien remarquer ailleurs, que l’on fait une rencontre, la vôtre. Mon petit moi doit bien avouer qu’il vous doit sa première poussée d’abstraction. Mais là n’est pas l’essentiel. Sans doute demeurera-t-il toujours quelque chose de la philosophie filiale et gardienne. Tous les genres, tous les styles cohabiterons, bon gré, mal gré. Mais tous ne sont pas une pertinence égale avec les forces en puissance et les formes de pouvoir. C’est à chacun de s’en dépêtrer comme il peut. L’essentiel est sans doute là : « Mon Dieu faîtes qu’il puisse ». Mais qu’il y a-t-il de plus intéressant que de voir que le Deleuze prétendu bergsonien, il le fut un temps. Mais Deleuze avait maille à partir avec la durée « hégémonique » du bergsonisme. Deleuze a d’abord aborder la durée comme ce qui diffère en nature : il s’en suivait un jeu abstrait de distinctions, propres à ce que l’on appelait encore au début du siècle l’expérience pure. On pouvait séparer la durée qualitative à droite d’un mixte encore impure à gauche, l’espace ou la matière, mais à la différence que la matière ne change pas de nature quand on la divise : elle n’a pas de durée virtuelle. C’est ainsi que les choses fonctionnaient. On parlait encore de « matière », la physique quantique n’était pas passée par là.

Après ces abstractions inaugurales (1956), vient pour Deleuze le temps du dialogue implicite avec Foucault, autre philosophe pré-critique, (= qui distingue et associe théorie et pratique), qui lui entrevoit la transgression de la Limite chez Bataille et l’attirance du Dehors chez Blanchot. Puis vient sa rencontre avec Guattari, et là se produit quelque chose d’étrange comme si on était passé des multiplicités pures aux multiplicités impliquées, comme si Guattari, le fleuve changeant, avait érodé la colline pré-critique (= qui croyait encore que le sens était langagier), qu’est Deleuze. On peut même voir en Guattari un lièvre. En réalité, il se produit comme une expulsion au dehors, ce à quoi en appelait tant Foucault, qui est une définition des « catégories » de cette nouvelle pensée : Deleuze explore les multiplicités, mais elles n’ont plus rien de « pur ». Bien au contraire car elles ont un malin plaisir à mélanger qualité et quantité, comme Mr Badiou, vous l’avez si bien relevé. La série des mots et la série des choses se sont mêlées en de multiples intensités, qui remarquons-le déterminent le rapport de l’Idée encore non-pensée (Dedans) à la multiplicité qui s’implique au Dehors. Deleuze et Guattari ont entamé une philosophie, qui pour en revenir à Bergson, a abandonné le flux de la conscience qui s’ouvre pour les forces de la pensée et de la vie toujours au Dehors. La bêtise sous la forme de la finitude est détrônée. La philosophie perd ses privilèges, son sens purement langagier. Cette pensée Nietzsche en fut le « prophète » (Foucault), mais elle ne contient aucune ontologie puisque tout fait figure de devenirs. L’expérience pure qui n’admet pas d’intensité (Le Bergsonisme, p. 93) s’abandonne dans une expérience du dehors, une expérience de la limite oubliée. Beaucoup de faux-problèmes, de ces problèmes qui n’ont pas résolu la crise de la pensée et du monde, disparaissent alors comme celui de bien détacher quantité et qualité. Deleuze avait maille à partir avec la durée bergsonienne. Cette notion, selon l’aveu même de Bergson, a beaucoup évolué, et n’est pas la même d’un bout à l’autre de son œuvre. Deleuze, depuis son article sur le concept de la Différence chez Bergson (1956), a toujours maintenu une confusion entre la durée comme immortalité et la durée comme nouveauté. Pourtant Deleuze lui-même (Image-Mouvement), fait plusieurs fois cette distinction entre immortalité et nouveauté sans voir que celle-ci recouvre les deux sens principaux et finaux de la Durée chez Bergson. C’est qu’un synonyme de la durée peut-être donné par le terme d’éternité ou, plus exactement, il existe deux définitions possibles de l’éternité, l’une platonicienne, l’autre nietzschéenne : l’éternité comme immortalité, d’une part, et l’éternité comme nouveauté, singularité, intensité inédite, d’autre part. Mais nous ne faisons que reprendre Deleuze lui-même : en étudiant une pensée de Spinoza qui soutient que l’on peut « expérimenter que nous sommes éternels », Deleuze faisait la distinction très nette entre immortalité et éternité (cf. cours de Deleuze en CD sur Spinoza). Mais l’éternité se trouvait cette fois de l’autre côté de la barrière, comme nouveauté et non plus immortalité, l’éternité signifiant ici que l’on peut accéder de son vivant à des intensités inouïes, à ce que Deleuze nommera des singularités, qui marquent la relation entre un virtuel et un actuel. Ainsi le pendant des multiplicités sont les singularités et sont donc les principales « catégories » (Foucault) de la pensée du Dehors. Pour finir, la durée n’est plus la multiplicité qualitative des Données immédiates, ni la seule Mémoire de Matière et mémoire, elle est à la fois conservation et création, c’est le grand pas opéré dans l’Evolution créatrice. On ne se pose plus la question solipsiste de savoir s’il existe une durée en dehors de notre conscience : la durée est à la fois « gardienne » et « surgissement », pour reprendre vos termes. Alors la distinction réelle n’est pas numérique mais formelle (Différence), car chez Bergson tout s’embraye à présent, le « pur » métaphysique s’accélère, s’emmêle dans des élans, des pressions et des appels spinozistes, bref disparaît. Conservation et création coexistent comme deux tendances d’une même substance, qui est cause et effet à la fois. La cause n’est plus séparée de l’effet et contient l’effet qu’elle produit. Immanence, dirait-on.

« Si la philosophie veut aider à voir, elle doit être au -bleep- de ce qui surgit, de ce qui surgit dans le visible, de ce qui est toujours paradoxal et fragile. » – Si la philosophie n’a pas d’objet propre, elle a un horizon qu’elle scrute, une aurore qu’elle envisage, une limite, ou comme dit Merleau-Ponty un « haut lieu du négatif » qu’elle travaille plus ou moins sans relâche. Cette limite dans l’histoire de la philosophie, « objet » philosophale, a beaucoup changé : autrefois finitude et crise (Kant-Husserl) du « Je pensant », elle est à présent toute autre : différence ou schize entre un Dedans jamais pensé et un Dehors toujours à vivre et à repenser. Cette différence n’est pas visible et pourtant elle est une fêlure dans la réalité. Cette différence, Merleau-Ponty se retournant (1961) et Foucault amorçant (1966), présageait pour chacun d’eux une « nouvelle philosophie », une philosophie qui ne repose plus sur la différence entre le Moi et le Monde, avec comme couronnement la bénédiction de Dieu, mais sur le point de surgissement d’une nouveauté. Notre époque n’est plus à se questionner sur l’accessibilité au monde, l’ouverture de la conscience. Nous sommes passé d’une philosophie de l’Ouvert et de la conscience (foutrement pré-critique) à une pensée du Dehors naïve et cruelle à la fois. Nouvelle aurore. Que présage-t-elle ? Beaucoup de violence pour celui qui ne sait intensément rebondir, à celui qui, dirait Nietzsche, ne sait éternellement revenir. Il est deux genres de philosophes ceux qui naïfs vont jusqu’au bout de leurs intuitions et ceux qui pensent maîtriser la réalité (en fait le verbe et la matière) mais qui au fond la méprisent sous la forme distincte du verbe et de la matière. On pourra toujours parler de visée égalitaire et deviser dessus mais la différence essentielle n’est pas là, ou plutôt si l’on oublie la vérité du négatif et des abstractions pour les fictions concrètes, c’est pour une adéquation plus grande avec la vie et une meilleure pertinence de l’action. A trop vouloir l’égalité on en oublie la vie, vie d’autant plus locale qu’elle est répandue, distordue (de la théorie) et anonyme. Multiple diriez-vous, pleinement rétive dirait-on. « Agir sa pensée » – c’est bel et bien sortir de la philosophie, évacuer en elle ce qu’il y a de pensées tristes, d’affects passifs., et ma foi Kant est le premier a l’avoir compris * en déclarant comme non-avenu tout ce qui précédait dans sa critique de la métaphysique, la chose en soi, la case vide devenant un concept limitatif à défaut d’un rien du tout. Kant a retiré l'échelle, de même que la philosophie vise, question de point de vue, son auto-suppression dirait un maître-philosophe (par ex. mon cher « maître » Loraux), son activation ou libération dirait un philosophe naïf. Mais dès lors n'est-il plus question d'aimer la sagesse et la vérité mais la révolte et l'impertinence d'une « vérité » toujours subversive et toujours nouvelle que Foucault appelait contestation et Deleuze fiction. Quelle gageure !


* « Cette pensée dont tout jusqu'à présent nous a détournés, mais comme pour nous mener jusqu'à son retour, de quelle possibilité nous vient-elle, de quelle impossibilité tient-elle pour nous son insistance? On peut dire sans doute qu'elle nous vient de l'ouverture pratiquée par Kant dans la philosophie occidentale, le jour où il a articulé, sur un mode encore bien énigmatique, le discours métaphysique et la réflexion sur les limites de notre raison. Une telle ouverture, Kant a fini lui-même par la refermer dans la question anthropologique », Foucault, Dits et écrits, tome I, p. 239.

 

 

 

 

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