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Publié par Peq

Cessons de consommer la grève



La grève contre la LRU recommence.
Pourtant, pèse une espèce de mal-être, un sentiment d'inquiétante étrangeté1, l'impression que quelque chose n'est pas à sa place, ne fonctionne pas comme il devrait fonctionner. Nous ne voulons plus laisser les pouvoirs refouler notre mal-être, et tentons dans ce texte de le mettre en mots. Lors de la grève précédente de 2007-2008, nous avons constaté qu'il ne suffisait pas de débrayer des cours pour que les étudiants se mettent à penser par eux-mêmes. Ceux qui s'y sont essayés (nous en avons fait partie) se sont vus confrontés à des étudiants apeurés, terrés derrière leur professeur et demandant à corps et à cris que l'on n'attente pas à leur « liberté d'étudier ».
 
Avant de se précipiter sur les barricades, il faut donc admettre que nous avons un problème. Si nous ne parvenons pas à être convaincants et crédibles, ce n'est pas (comme le répètent régulièrement les technocrates de la grève) un problème de méthode. C'est un problème de fond.
« Le 2 février 2009, l'Université s'arrête », nous disent les enseignants-chercheurs qui n'ont -au mieux- que soutenu timidement la grève des étudiants l'année dernière. Pourquoi cet arrêt ? A cause de « la mise en place d’une politique d’affaiblissement structurel de l’enseignement et de la
recherche (...). La Coordination Nationale constate que toutes ces contre-réformes résultent de la loi LRU et du pacte sur la Recherche »2.
 
Il y a un an, les conseils d'administration des universités approuvaient les statuts de la LRU pendant que nous, étudiants, faisions grève. A Paris 8, les professeurs se réunissaient pour voter en douce « la suspension de la suspension des cours » quand le mouvement s'essoufflait au lieu de lui redonner une impulsion en s'impliquant dans une grève comme ils le font aujourd'hui. Et pourtant, tout ce beau monde nous invite aujourd'hui à prendre part à la mobilisation. Ils parlent désormais de « grève totale, reconductible et illimitée », de « rétention de notes », de « non-remise des maquettes » ou encore de « grève du zèle », et surtout, ils mettent en application leurs menaces. Quelle mouche les a donc piqués, pour qu'ils se réveillent aujourd'hui et impulsent une mobilisation ? Initialement, uniquement des décrets touchant aux statuts des enseignants-chercheurs et à la formation des enseignants3. Tout laisse supposer que les revendications ont très vite été embellies et élargies pour essayer de séduire un plus large public, notamment les étudiants.

Ces professeurs nous demandent aujourd'hui de les rejoindre, parce que « Cette politique menace
les conditions de vie, la formation et l’avenir des étudiants. »4. N'était-ce pas ce que nous (étudiants et quelques enseignants-chercheurs) disions il y a plus d'un an5 ? Pourtant, je n'ai pas lu ou entendu de mea culpa, d'excuses de la part des enseignants.

 
***
 
Nous ne sommes pas les premiers concernés par cette grève. Cette contre-réforme ne modifie pas nos statuts et à moins que nous manifestions le désir de devenir nous-mêmes enseignantschercheurs, nous ne sommes concernés qu'indirectement. Nous battre pour les conditions de travail des enseignants-chercheurs (salaires, heures de travail, contrôles, méthode de recrutement, etc) en pensant que cela impliquera nécessairement des études de qualité, c'est nous tromper. De bonnes conditions de travail ne sont pas les conditions suffisantes pour avoir de bons cours, contrairement à ce que sous-entendent les personnes mobilisées. Par ailleurs, si les cours de qualité étaient vraiment l'une des visées du mouvement, pourquoi cela n'a-t-il jamais été abordé que superficiellement depuis le début de la grève?

Les discours qui vont fleurir et fleurissent déjà dans les assemblées générales, qui tendent à impliquer les étudiants dans le mouvement de contestation ( « cette grève n'est pas corporatiste », « la casse de l'enseignement est générale », « la qualité des cours va s'amoindrir et les étudiants vont en pâtir », « les diplômes vont être dévalués » et ainsi de suite) sont des trompe-l'oeil. Vrais ou faux, leur intérêt principal est de fixer le cadre de ce qu'on a le droit de mettre en question ou non ; ils sont préalables à toute discussion, et aucun de ces slogans (pourtant très discutables) n'appelle au débat sur ses fondements.

Ils constituent un acte d'autorité fort qui bride sévèrement l'exercice critique de la pensée dans le cadre de la grève. Disons-le maintenant une bonne fois pour toutes ; cette grève n'est pas un cadeau du corps professoral à des étudiants limités et précaires. Au contraire, il s'agit d'un appel à l'aide et à la défense des droits des professeurs, dans un rapport de caste à caste. Tout appel à l'unité universitaire autour de la grève cache aux étudiants que leur participation leur coûtera beaucoup (leur temps, leur énergie, les cours que les professeurs ne dispenseront pas, voire leur santé, confrontés aux cordons de police) pour leur apporter finalement très peu (à savoir des professeurs plus puissants, plus stables et plus riches).

La relation de pouvoir peut se modifier le temps de l'insubordination. Dans cette grève, précisément, ce ne sont plus les professeurs qui offrent ou non l'objet savoir (symbolisé par l'accès aux diplômes et par l'insertion professionnelle) à des étudiants quémandeurs. Au contraire, ce sont des professeurs qui demandent leur aide aux étudiants, ce qui octroie de facto à ces derniers une puissance événementielle.

Pendant le temps très court de la grève, les rapports de force sont floués et les étudiants ont
temporairement accès à une puissance dont ils sont écartés dans le régime normal de la vie
universitaire. Ils seraient donc avisés de s'emparer de cette puissance temporaire pour modifier le cours des choses, créer leurs propres revendications et changer durablement les relations qu'ils
entretiennent avec l'enseignement.

Posons-nous les questions suivantes : pourquoi est-ce qu'en AG parlent principalement les syndiqués et professeurs, pourquoi les rares autres interventions s'inscrivent-elles automatiquement dans le cadre qu'ils posent ? Comment se fait-il qu'aucune revendication proprement étudiante n'ait émergé depuis deux ans de grèves ? Comment se fait-il, alors qu'aujourd'hui les étudiants sont dans la position de ceux qui accordent leur aide, ils restent muets et n'osent toujours pas contredire leurs enseignants ?

Avons-nous l'arrogance de penser que nous sommes l'avant-garde d'un monde meilleur ? Si nous étions investis de « l'esprit de Vincennes », aurions-nous besoin de l'invoquer pour justifier qu'on ne remette pas en question notre rapport à l'université ?

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La condition étudiante est ingrate. Qu'il soit soumis à l'autorité du professeur dans le cadre du cours normal des choses ou dans le cadre de la grève, l'étudiant est pris dans un ensemble de procédures coercitives qui rendent difficile le travail de remise en question, et d'auto-constitution6.

Prenons l'exemple particulier mais significatif du système de notation, qui constitue l'exemple le plus concret du lien de domination qui double le lien didactique entre enseignant et enseigné. Une note est une invective ; elle fixe la valeur d'un individu de façon autoritaire et subjective et elle n'admet ni réponse, ni contestation. Par la notation, l'enseignant fixe la place du travail d'un étudiant par rapport à des normes arbitraires, voire par rapport aux travaux d'autres étudiants dans une logique purement concurrentielle.

Proposons une alternative. Pourquoi ne pas remplacer, dans le cadre de l'université, le système de notes par un système d'échange ? Le professeur rendrait le travail de l'étudiant en main propre, accompagné d'annotations visant à pointer les failles de raisonnement, les erreurs de compréhension et autres défauts. L'étudiant corrigerait son travail, le rendrait à nouveau, et ainsi de suite jusqu'à ce que le travail remplisse des exigences hautes, et serait ainsi validé.

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Le prix de la « massification » à tout crins du mouvement de grève semble se faire au dépends de la qualité de nos revendications. Il est fort probable que pour les semaines à venir, elles continuent à se limiter à l'abrogation de la réforme des statuts des enseignants chercheurs, à l'abrogation de la LRU et quelques autres babioles qu'on retrouve toujours, le smic à 1500 euros, plus de bourses, plus d'argent ci et là, entre autres cache-misères.

Ce avec quoi tout le monde sera d'accord ; mollement d'accord, mais d'accord tout de même. Ce qu'on n'y trouvera jamais et qui pourtant fait la qualité d'une plate forme revendicative, ce qui est même l'essentiel dans les relations universitaires, c'est le politique.

Le politique, ce n'est pas ce qui oppose une université (supposée unie) au grand méchant Etat. C'est au contraire ce qui oppose étudiants et professeurs, étudiants entre eux, professeurs entre eux. Ce qui donne matière à débat, et qu'on ne peut pas accepter avec un consensus mou, comme c'est la norme du moment.


Proposera-t-on un jour de pondérer les salaires et les statuts des enseignants chercheurs, maîtres de conférence et chargés de cours ? Interdira-t-on un jour aux professeurs de mettre à la porte un étudiant en retard ou de faire circuler des feuilles de présence ? En temps normal, ces questions ne se posent pas. Parce que le lien hiérarchique -du chercheur sur le chargé de cours, de l'enseignant sur l'étudiant, de chacun sur les personnes qui entretiennent l'université - est présupposée, vécue comme une donnée normale de la vie universitaire. En période de grève, ces questions sont annulées par l'impératif catégorique de massifier qui implique d'effacer le plus possible ce qui nous divise, ce qui nous oppose, mais qui ferait la qualité d'une vraie remise en question.

 
Éthiquement donc, le consensus pose problème quand il est imposé par la classe dominante du microcosme universitaire, puisqu'il suppose le passage sous silence de la subjectivité des étudiants, réduits au choix binaire de suivre ou non un mouvement déjà constitué. On peut sérieusement se demander quelle « société meilleure » peut émerger d'un mode de lutte qui suppose l'inactivité et l'autisme de ses strates inférieures.

Intellectuellement, le consensus pose problème, puisqu'en repoussant à l'infini le moment du conflit, en différant le moment de redéfinir les relations entre les usagers de l'université, elle interdit l'activité même de la pensée dans le cadre de la grève -un paradoxe universitaire fréquent. Tactiquement, le consensus pose également problème, puisqu'en limitant les discussions à ce qui unit les masses étudiantes et enseignantes, en bridant les débats à ce qui fait consensus, elle limite fortement l'intérêt de ceux qui seraient prêts à embrasser la grève pour y porter leurs propres intérêts.

Beaucoup sont prêts à donner leur soutien moral à de grandes idées, mais dans les faits, ce soutien se limite souvent à une main levée dans un vote en assemblée générale ; le lendemain, ils ont quitté l'université. Sérieusement, que peut-on demander de plus à des étudiants engagés par principe, qui ne disposent ni de subjectivité propre dans le cadre de la grève, ni d'intérêt à y défendre ?

Politiquement enfin, le consensus pose problème, puisque systématiquement appelé par ceux qui
disposent de moyens appropriés (accès aux tribunes dans les AG, formation à la prise de parole, autorité ou statut particulier -disons-le tout de suite, les syndicats et les enseignants). Le consensus se constitue automatiquement sur un acte de soumission à l'autorité universitaire traditionnelle. A cet égard, entendre des manifestants s'affirmer comme les héritiers de la Commune ou comme d'autres proto-révolutionnaires -à plus forte raison quand cette affirmation émane du corps professoral, comme c'était le cas le 11 février- prête à rire. Jaune.

« Le 2 février 2009, l'Université s'arrête », disent-ils, et cela a été repris en choeur par bon nombre de quotidiens. Malgré cela, nous voyons de prétendus grévistes continuer à effectuer certaines
tâches administratives. Cette phrase aux apparences d'un énoncé de faits n'est qu'un slogan, une caricature de la réalité. Professeurs et syndicats créent l'événement pour essayer de nous vendre leur grève. Une université qui s'arrêterait réellement libérerait un temps qui permettrait de remettre en question ce qu'il s'y passe au quotidien, ferait émerger des discussions vives entre les membres de la communauté universitaire, déboucherait nécessairement sur des mutations de l'université.

Nous se sommes pas dans cette dynamique. Je ne vois pas d'Etats généraux des universités, mais
des coordinations qui semblent plus ennuyeuses les unes que les autres. Je vois peu de volonté
d'entamer des discussions de fond sur l'Université dans les assemblées générales de départements des UFR : l'heure est au consensus contre le méchant gouvernement !
 
L'utilisation de slogans est devenue un réflexe : on ne se demande pas si notre parole, nos
 
discussions et prises de positions sont réductibles à des slogans, on condamne simplement les
slogans plus débiles (la palme revenant une fois de plus à l'Unef). L'utilisation de slogans est sans
doute un signe de l'apolitisme ambiant.

***
 
L'Université ne s'arrête pas : elle continue à vendre des pseudo-valeurs auxquelles nous sommes
invités à nous identifier. Ainsi, en ces temps de crises, image de marque oblige, Vincennes™ joue
les gauchistes rebelles et ajoute dès la première assemblée générale plénière « la suppression de la LRU » aux revendications des autres universités. En assemblée générale plénière, un professeur
dithyrambique parle de « commune », suscitant l'enthousiasme chez ceux qui ont lu L'insurrection
qui vient et se croient les plus radicaux. Il faut tout de même préciser que les envolées lyriques à
milles lieues de la réalité (c'est à dire l'écart entre le discours et la manière de vivre) ne sont pas
l'apanage des enseignants-chercheurs.

 
François Brune, dans Le bonheur conforme, disait que « Le produit donne son sens à la vie sociale : c'est lui qui permet de passer, croit-on, de ce qu'on est à ce qu'on voudrait être ». François Brune parle ici de la publicité et donc des produits de consommation. Nous voyons des similitudes entre ce qui se passe dans les milieux de l'industrie et l'université ; la frontière entre l'idéologie dominante (la consommation de masse) et le monde universitaire devenant poreuse. Le produit ici, c'est la communauté qui naît pendant la grève. Personne ne semble poser les conditions d'émergence d'une communauté, comme si cela allait de soi. Nous avons pourtant vu durant les dernières grèves que ce n'est pas le cas : il ne suffit pas de décréter quelque chose en AG pour politiser et faire vivre une communauté, il ne suffit pas d'être réunis pour qu'émerge un sens commun. Que seule l'abrogation de décrets concernant des statuts puisse constituer le point de départ d'une mobilisation et faire consensus dans la communauté universitaire me questionne à plusieurs niveaux :
– Pourquoi les enseignants chercheurs portent-ils des revendications aussi médiocres, qui ne remettent même pas en question ce qui donne lieu aux lois contre lesquels ils prétendent lutter (à commencer par les accords de Bologne) ? Avant d'aller manifester pour demander des serpillières, il faudrait peut-être identifier la fuite d'eau.
– Qu'est-ce que l'Université aujourd'hui si seule la défense d'intérêts corporatistes7 permet
temporairement un semblant d'unité de la communauté universitaire ?
– Admettons que les décrets en question soient abrogés : que deviendra la mobilisation ?
– Devons-nous en tant qu'étudiants participer à cette mobilisation ?
A cette dernière question, nous avons envie de répondre que oui par solidarité, mais à condition de nous approprier cette mobilisation, ce qui ne va pas de soi et ne semble pas être le cas actuellement.
Comme le dit François Brune à propos de la publicité, « ce qu'il y a de commun à toutes ces
'communications', au-delà des contradictions du contenu, c'est qu'à chaque fois le public s'entend dicter des comportements, des bonnes conduites, et qu'il est maintenu dans une sorte de tutelle idéologique, vis-à-vis de laquelle il n'a comme réponse que l'apathie du suivisme ou l'inertie de l'indifférence. Il n'a pas la parole, il est traité en mineur en raison même du langage qu'on emploie pour l'inviter à vivre en majeur. »8.
 
***

L'Université ne s'arrête pas, du moins pour les étudiants qui sont invités à consommer des grèves
plutôt que des cours. La guerre de tous contre tous ne s'arrête pas aux portes des universités ; la rhétorique guerrière, prédatrice et dévoratrice a envahi les amphis et y devient une fin en soi.
Eric Hazan avait déjà expliqué, dans LQR, la propagande du quotidien, le rôle des mots dans notre
façon de penser et de nous concevoir nous-même par rapport au pouvoir. Les mots sont plus que les symptômes de nos pensées intimes, ils sont les vecteurs de l'idéologie, qu'ils créent, transportent et amplifient.

Ce n'est pas la même chose de parler d'un « travailleur » et d'un « salarié », d'un « policier » et d'un « représentant de l'ordre », d'un « patron » et d'un « employeur », d'un « résistant » et d'un
« terroriste ».

Exiger le vouvoiement d'un policier lors d'une arrestation ou d'un contrôle, ou exiger de son patron
qu'il appelle ses travailleurs « monsieur » et « madame », sont des actes singulièrement politiques.

Les mots sont un cadre préalable à tout discours. Leur usage fixe les consonances et le ton de ce qui est dit ; avant même de former une phrase, les mots seuls expriment déjà quelque chose. Une part importante de la lutte contre l'idéologie du processus de Bologne passe donc par la maîtrise du langage, par l'emploi des mots appropriés et par la remise en cause de notre façon de
nous penser que cela implique.

Il y a une chose que n'importe qui peut expérimenter à peu de frais, c'est la façon dont les
professeurs parlent de leurs étudiants, ne serait-ce que dans le cadre de la grève.
Appelant à l'unité universitaire, un professeur propose de renforcer le « lien pédagogique ». Une
autre, qui aimerait voir les étudiants ne pas déserter l'université, propose de « rassurer leurs
inquiétudes ». Et que dire du méprisable mot élève, qualifiant autrefois les mineurs scolarisés, qui
tend aujourd'hui à replacer le mot étudiant au sein même de l'université ? Il y a une bataille importante à gagner sur le vocabulaire des publicitaires et des économistes. Nous proposons donc, concrètement, de travailler à l'invention d'un nouveau langage pour parler de nous-mêmes.

A notre niveau d'étude, nous ne sommes plus des élèves, mais des étudiants. Nous ne sommes pas liés à nos enseignants par des liens pédagogiques, mais par des liens didactiques. Concernant la grève, nous ne sommes pas inquiets, nous sommes furieux. Enfin, nous ne demandons à aucun
moment qu'on nous rassure, mais qu'on nous parle sincèrement d'égal à égal.

 
***
 
Que les enseignants-chercheurs appellent leurs étudiants « élèves » n'étonne personne, pas même les étudiants qui s'appellent eux-mêmes ainsi. Tout cela ne serait qu'anecdotique si les évolutions de l'université n'allaient pas dans le sens d'une infantilisation croissante : épidémie de hiérarchite aigüe, volonté des enseignants de rassurer les étudiants plutôt que de les émanciper, feuilles de présence, notation faussant le rapport de l'étudiant à l'enseignant et le rapport au savoir, multiplication de cours de méthodologie parfois stupides...
L'Université ressemble davantage à une institution organisant une sélection sociale qu'à un lieu où
puisse émerger une subjectivité, parfois à la demande même des étudiants. Le « savoir », « l'esprit critique », « l'émancipation » et les autres valeurs mises en avant par la communauté universitaire ressemblent à des slogans creux, à un masque cachant de plus en plus difficilement la réelle finalité de l'Université : l'acquisition de « crédits » (ECTS) et de « compétences ».
 
Il ne s'agit pas tant de blâmer une université en décomposition depuis au moins une décennie que de comprendre que ce qui s'y passe n'est qu'à une micro-échelle ce qui se passe dans la société. Mais tout de même, l'arrêt prétendu de l'Université pourrait être l'occasion d'essayer de mettre en mots le malaise ressenti dans la communauté universitaire, de remettre en question l'Université actuelle, de discuter de l'éducation dans la société, et pourquoi pas de rêver à une autre université. On pourrait s'attendre à cela de la part des rares personnes ayant la culture et surtout le temps de se pencher sur une telle réflexion. Au contraire, actuellement, lors des réunions, on nous exhorte à feindre ou à refouler les problèmes dans l'Université actuelle au nom d'un consensus mou qui cache son corporatisme dans de belles paroles qui seront sans doute oubliées dès que le gouvernement aura reculé de quelques pas. La « masse » est appelée à se mobiliser, à rejoindre les enseignantschercheurs et les syndiqués sans se poser trop de questions ; à rester masse pour le dire autrement. Des années d'abrutissement et d'infantilisme accompagnés d'une peur du chômage conduisent les « élèves » à rester des mineurs dans une masse. Ceux qui cherchent à se faire une place obéissent bêtement à leurs maîtres décrétés et cherchent à paraître « propre » envers leurs futurs collègues.
 
Dans les conditions actuelles décrites ci-dessus, nous n'avons pas envie d'aller manifester aux côtés des enseignants-chercheurs dans la rue, nous n'avons pas envie de participer à un mouvement mortné, à une mascarade tentant de nous faire supporter l'insupportable. Les slogans et autres mots d'ordres nous promettent ce que nous n'avons pas, ou plus. La mythologie militante se nourrit des nostalgies d'un esprit qui n'est plus, tout particulièrement à Paris 8 ex-Vincennes. Du même coup, cet étalage de promesses devient le tableau de nos frustrations. A nous de faire un pas de côté, pour voir ce qu'on ne voit jamais, pour que l'Université ne continue pas à jouer son rôle de sélection sociale, quand ceux que nous avons déclarés nos maîtres siffleront la fin de la récréation. La grève contre la LRU recommence. Comme d'habitude. A moins que, à moins que...

***

Ce texte pose la base de ce que nous aimerions remettre en question au sein de l'université, il
appelle :
- à la constitution de groupes de pensée. Ces groupes seraient basés sur la réflexion et la rédaction
de travaux communs, sur des sujets en rapport avec les méthodes d'enseignement, par exemple sur
le langage universitaire, ou sur la consommation des études telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui.
- à vivre en bon voisinage avec nos enseignants, en redéfinissant aujourd'hui nos contrats de
copropriété.
- à l'émergence de visions nouvelles du rapport que nous entretenons à l'université, dans des
collectifs auxquels étudiants et enseignants seraient invités à s'exprimer.
- à la création de revendications nouvelles, et à la création de fronts de lutte originaux venant des universitaires eux-mêmes, qui ne soient pas qu'une réaction aux mesures gouvernementales.
- à la prise de parole de ceux qui s'en privent habituellement, notamment les personnels techniques et les étudiants, surtout les moins mobilisés.


Peq et Max, 15 février 2009
Contact : pequecanthropus (at) no-log.org


1 L'inquiétante étrangeté, pour le dire en quelques mots, est le sentiment de quelque chose d'étranger dans le familier. Voir à ce propos, voir le livre de Freud éponyme, Das Unheimliche, 1919.
2 Extrait de la motion votée à la Coordination Nationale du 11 février 2009 à Paris 8
3 La motion de la Coordination Nationale du 22 janvier 2009 demandait uniquement le retrait du « projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs » et de « la réforme de la formation et des concours de recrutement des enseignants du premier et du second degré ».

4 Extrait de la motion votée à la Coordination Nationale du 11 février 2009 à Paris 8.
5 Voici par exemple un extrait d'un tract rédigé par des étudiants et enseignants-chercheurs du département de philosophie de Paris 8 : « La loi Pécresse détourne radicalement l’université de sa vocation émancipatrice vers le modèle économique de l’entreprise. La pensée, la critique, le questionnement, l’éveil et l’exercice d’une capacité nouvelle de juger et de critiquer, la formation (...), l’« expérimentation » sur les discours, les institutions, les valeurs, les limites (...) étant peu « performants », on n’aura plus le temps ni le lieu ni les conditions de s’y adonner. »

6. La vocation de l'université à être un cadre permettant à l'individu de s' auto-construire fut paradoxalement, rappelons-le, l'un des mots d'ordre de la lutte contre la LRU, lors de l'année universitaire 2007-2008.

7 Ou extra-corporatiste, car « La Coordination Nationale appelle donc à la convergence des revendications
de la maternelle à l’enseignement supérieur. » (ibid.)
8 François Brune, Le bonheur conforme, p.212, Gallimard, 1985




« Dans cette course sans fin (au double sens), la virtuosité du « comment » vient toujours masquer
l'émergence du « pourquoi ». (...) Il faut se mettre en état de performance, dans tous les domaines,
en éliminant de soi toute profondeur personnelle, toute velléité d'être qui pourrait freiner la fuite en
avant d'une société de consommation emballée, à commencer par l'interrogation de ses fins. »
François Brune, Le bonheur conforme, p.102
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