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Publié par Peq

Non plus qu'en d'autres sphères, on ne laisse en pédagogie la liberté percer, ni s'exprimer la force d'opposition: on exige la soumission. On ne recherche qu'un dressage aux formes et au palpable, et de la ménagerie des humanistes ne ressortent que des lettres, de celle des réalistes que des « citoyens bon à quelque chose »; les uns et les autres ne sont cependant que des êtres assujettis. Notre bon fond d'indiscipline est étouffé avec violence et , avec lui, le développement du savoir vers le libre vouloir. L'esprit philistin est alors le résultat de l'existence scolaire. [...]Où est donc renforcé, à la place de l'esprit de soumission jusqu'alors entretenu, un esprit d'opposition, où éduque-t-on, à la place de l'homme qui apprend, l'homme qui crée, où l'enseignant se fait coopérateur, où reconnaît-il du savoir qui se transforme en volonté, où donc l'homme libre, et non simplement l'homme cultivé, vaut-il comme but? Malheureusement qu'à de rares endroits. [...]

Que déplorons-nous donc lorsque nous considérons les défauts de la formation scolaire actuelle? Que les écoles restent soumises à l'ancien principe d'un savoir privé de volonté. Le principe nouveau est celui du vouloir comme transfiguration du savoir. Aussi, nul besoin de « concordat entre l'école et la vie », mais que l'école soit vie et, là comme ailleurs, qu'on donne pour tâche à la personne de se révéler elle-même. Que l'éducation universelle de l'école soit  éducation à la liberté, et non à la soumission. Être libre, telle est la vraie vie. [...]Si donc l'idée et le besoin des temps nouveaux est la liberté de la volonté, la pédagogie doit se proposer, comme son principe et sa fin, la formation de la libre personnalité. Les humanistes comme les réalistes se limitent encore au savoir, et, dans le meilleur de cas, veillent à la liberté de penser; ils font de nous, par une libération théorique, des penseurs libres. Par le savoir cependant nous ne devenons libres qu'intérieurement (une liberté, du reste, à laquelle il ne faudra plus renoncer), extérieurement, avec toute notre liberté de conscience et de pensée, nous restons dans un état d'esclavage et de soumission. Et pourtant, c'est cette liberté extérieure pour le savoir qui est pour la volonté la liberté intérieure et vraie, la liberté éthique. C'est avec cette éducation seulement, universelle par cela qu'en elle l'homme le plus humble coïncide avec le plus élevé, que nous débouchons sur la véritable égalité de tous, l'égalité de personnes libres: seule la liberté est égalité.

Johann Caspar Schmidt, Le faux principe de notre éducation, 1842.

 

Conditions pour l’égalité des egos 

Considérant qu’il est appelé dans cette grève à un mouvement autour d’une « communauté universitaire ».

Considérant que pour qu’il y ait communauté, notamment universitaire, il doit y avoir une base égalitaire, c’est-à-dire une communauté d’égaux.

Considérant qu’il ne suffit pas de poser une égalité de principe mais aussi les conditions d’exercice de celle-ci.

Considérant que des mécanismes de séparation, de sélection et de hiérarchisation, conséquentes de la fonction sociale de l’université, sont autant de contraintes à la construction de cette communauté d’égaux.

Considérant que l’opérateur quotidien de ces mécanismes pour l’étudiante et l’étudiant est, entre autres, la/le professeur/e.

Considérant que cette communauté n’est jamais un fait à préserver, mais un idéal à poursuivre, qui nécessite la révélation d’un tort au sein d’une communauté afin d’arracher l’égalité là où on ne la donne pas.

Considérant que l’expérience de Vincennes nous rappelle qu'on ne peut ignorer que l’état actuel des relations dans l’université n’est pas la seule possible, qu’il n’y a donc pas de nécessité ni de fatalité à ces relations de pouvoir et qu’elles découlent surtout d’un manque de volonté.

Considérant que pour que les étudiantes et les étudiants puissent se considérer comme des pairs intellectuels, c’est-à-dire pour l’instauration d’une certaine égalité, certains ajustements doivent être apportés aux relations quotidiennes dans l’université.

Considérant qu’il ne s’agit pas de conditions d’une université idéale mais de bases minimales à notre pure et simple présence en tant qu’égaux. Ces propositions pourront paraître banales, voire déjà appliqués de facto. Mais au même titre qu’une déclaration d’indépendance s’écrit, ces principes n’existeront que si chacun peut les lire et les invoquer à chaque fois qu'il l'est nécessaire.

 

Nous nous instituons donc spécialistes de nos conditions, celles d’étudiantes et d’étudiants de 1er cycle en philo. Ainsi, chacun, partant de ce qu’il connaît, pourra participer de l’élaboration des principes égalitaires, à tous les niveaux et en tous lieux. Nous commençons par poser ce qui suit :

 

-   Il y aura désormais primauté de la décision de l’étudiante ou de l’étudiant sur sa propre existence scolaire. La/le professeur/e est ici pour l’accompagner dans son parcours de recherche. C’est-à-dire qu’il y aura impossibilité pour la/le professeur/e de démissionner, d’abandonner ou de limiter l’accès à tout ce que l’étudiante ou l’étudiant juge pertinent pour son cheminement intellectuel. Nous ne sommes pas dans un principe d’efficacité mais dans une recherche qui n’a pas à être limitée par des cadres temporels ou administratifs arbitraires.

En découle : Aucune limite d’âge ou de temps pour compléter ses études, abolition de la maquette de cours à suivre, la possibilité de valider des cours hors-département si jugés pertinents par l’étudiante ou l’étudiant lui-même, pas de présence obligatoire aux cours.

Abolition des notes. Le jugement professoral se limitera à une simple validation ou non-validation, avec des commentaires constructifs et une possibilité illimitée de reprise des travaux jusqu’à satisfaction des critères visés par le prof, c’est-à-dire une correction par élévation. L’échelle de notation sur 20 étant totalement arbitraire, n’ayant qu’un effet de hiérarchisation des étudiants, elle n’établit qu’un rapport de pouvoir avec la/le prof et des rapports compétitifs entre étudiantes et étudiants. La note sur 20 se résume bien souvent à un sommaire jugement sur la personne et ses capacités formelles de travail, surtout si elle ne s’accompagne d’aucune explication. La validation ou non validation sera accompagnée de commentaires, suggestions, et tout ce qui pourrait aider l’étudiante et l’étudiant dans sa démarche intellectuelle.

Seul l’étudiante et l’étudiant peut juger de son appartenance à une discipline et de la manière de pratiquer celle-ci. Ne sera plus acceptée l’imposition d’une méthode unique ni d’une définition close d’une seule pratique possible de la discipline. L’expérimentation se passe de bornes aprioriques.

La relation entre l’étudiante ou l’étudiant et la/le professeur/e est purement didactique et constructive. Ne devraient être posés aucune hiérarchie de principe ni de pouvoir arbitraire du professeur.

Il y a une obligation éthique des professeurs et membres de l’administration, en tant que détenteurs d’un pouvoir légal, à assister de toutes les manières possibles les étudiantes et étudiants sans-papiers.

Est aussi recherchée une égalité entre toutes et tous les étudiants. Pas de hiérarchie, ne serait-ce que tacite, par l’ancienneté, le mérite, la charge de cours, le contrat de recherche, etc.

 

Au niveau de l’organisation :

La gestion de la vie du département s’effectue en Assemblée Générale décisionnelle ouverte à tous les membres du département, avec un droit de décision, de parole et d’exécution égal à toutes et tous.

Lors du premier cours, il y a discussion et vote des étudiantes et étudiants,  sur les modalités de validation de ce cours. La/le professeur/e propose une forme de validation possible, puis sort de la salle de classe pour laisser les étudiantes et étudiants discuter et délibérer sur les modalités de contrôle. La forme, la longueur, les nombre de contrôles, et tous les paramètres de la validation sont sujets au débat.

N’est pas admise la pénalisation d’une étudiante ou d’un étudiant sur les conditions particulières de celle-ci ou de celui-ci. Ceci concerne par exemple : l’utilisation de la langue par une étrangère ou un Erasmus, la vie familiale ou affective, le genre, l’appartenance culturelle ou religieuse, etc. Tout en préservant un principe fondamental de séparation du public et du privé, le privé n’a pas à devenir pénalisant pour une étudiante ou un étudiant ou pour une/un professeur/e.

En cas de litige de l’application de ces principes à un cas particulier, un comité paritaire étudiants-professeurs élu en assemblée étudiera le dossier et statuera.

Il y a application sans condition des décisions de l’assemblée générale par les membres du département détenant un pouvoir d’exécution. Ne sera pas admise l’invocation d’une impossibilité administrative, difficulté d’application ou d’un « droit de conscience » individuel pour déroger à la décision collective.

Toute et tout professeur/e qui refusera l’application des principes d’égalité ne sera plus considéré comme enseignant/e et sera activement contesté/e. Tout département qui n’appliquera pas les conditions d’égalité ne pourra être considéré comme regroupant une communauté d’égaux mais seulement comme pièce d’une usine à savoir et à diplômes/marchandises.

Ainsi, la légitimité qu’ils n’attendent pas de leurs subordonnés viendra précisément de nous. Si nous ne sommes même pas assez libres pour être des énonciatrices et énonciateurs valables, ils se retrouveront sans public, et donc sans pairs.

Peq et Max

 

 

Car il faut au scientifique un destinataire qui puisse à son tour être un destinateur, soit un partenaire. Sinon, la vérification de son énoncé est impossible faute d’un débat contradictoire, que le non-renouvellement des compétences finirait par rendre impossible. Et ce n’est pas seulement la vérité de l’énoncé, mais sa propre compétence qui est en jeu dans ce débat ; car la compétence n’est jamais acquise, elle dépend de ce que l’énoncé proposé est ou non considéré comme à discuter dans une séquence d’argumentations et de réfutations entre pairs. La vérité de l’énoncé et la compétence de l’énonciateur sont donc soumises à l’assentiment de la collectivité des égaux en compétence. Il faut donc former des égaux.

Lyotard, La condition postmoderne, 1979.
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