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Publié par Anthony

Ca m'amuse, la raison est née du sommeil de la conscience...

 

[M. Descartes] nous apprend que le dixième de novembre mil six cent dix-neuf, s'étant couché tout rempli de son enthousiasme et tout occupé de la pensée d'avoir trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable (j), il eut trois songes consécutifs en une seule nuit, qu'il s'imagina ne pouvoir être venus que d'en haut. [1er songe] Après s'être endormi, son imagination se sentit frappée de la représentation de quelques fantômes (4)  qui se présentèrent à lui, et qui l'épouvantèrent de telle sorte que, croyant marcher par les rues /b/, il était obligé de se renverser sur le côté gauche pour pouvoir avancer au lieu où il voulait aller, parce qu'il sentait une grande faiblesse au côté droit dont il ne pouvait se soutenir. Étant honteux de marcher de la sorte, il fit un effort pour se redresser, mais il sentit un vent impétueux qui, l'emportant dans une espèce de tourbillon, lui fit faire trois ou quatre tours sur le pied gauche. Ce ne fut pas encore ce qui l'épouvanta (5). La difficulté qu'il avait de se traîner faisait qu'il croyait tomber à chaque pas, jusqu'à ce qu'ayant aperçu un collège ouvert sur son chemin, il entra dedans pour y trouver une retraite et un remède à son mal. Il tâcha de gagner l'église du collège où sa première pensée était d'aller faire sa prière, mais s'étant aperçu qu'il avait passé un homme de sa connaissance sans le saluer, il voulut retourner sur ses pas pour lui faire civilité et il fut repoussé avec violence par le vent qui soufflait contre l'église. Dans le même temps il vit au milieu de la cour du collège une autre personne qui l'appela par son nom en des termes civils et obligeants et lui dit que s'il voulait aller trouver Monsieur N. il avait quelque chose à lui donner (6). M. Descartes s'imagina que c'était un melon qu'on avait apporté de quelque pays étranger. Mais ce qui le surprit d'avantage fut de voir que ceux qui se rassemblaient avec cette personne autour de lui pour s'entretenir étaient droits et fermes sur leurs pieds, quoiqu'il fût toujours courbé et chancelant sur le même terrain et que le vent qui avait pensé le renverser plusieurs fois eût beaucoup diminué. Il se réveilla sur cette imagination et il sentit à l'heure même une douleur effective qui lui fit craindre que ce ne fût l'opération de quelque mauvais génie qui l'aurait voulu séduire (7). Aussitôt il se retourna sur le côté droit, car c'était sur le gauche qu'il s'était endormi et qu'il avait eu le songe. Il fit une prière à Dieu pour demander d'être garanti du mauvais effet de son songe et d'être préservé de tous les malheurs qui pourraient le menacer en punition de ses péchés, qu'il reconnaissait pouvoir être assez griefs pour attirer les foudres du ciel sur sa tête, quoiqu'il eût mené jusques-là une vie assez irréprochable aux yeux des hommes.

      Dans cette situation il se rendormit après un intervalle de près de deux heures dans des pensées diverses sur les biens et les maux de ce monde. [2ème songe] Il lui vint aussitôt un nouveau songe dans lequel il crut entendre un bruit aigu et éclatant qu'il prit pour un coup de tonnerre. La frayeur qu'il en eut le réveilla sur l'heure même et, ayant ouvert les yeux, il aperçut beaucoup d'étincelles de feu répandues par la chambre. La chose lui était déjà souvent arrivée en d'autres temps et il ne lui était pas fort extraordinaire en se réveillant au milieu de la nuit d'avoir les yeux assez étincelants pour lui faire entrevoir les objets les plus proches de lui. Mais en cette dernière occasion, il voulut recourir à des raisons prises de la philosophie et il en tira des conclusions favorables pour son esprit, après avoir observé en ouvrant puis en fermant les yeux alternativement la qualité des espèces (k) qui lui étaient représentées. Ainsi sa frayeur se dissipa et il se rendormit dans un assez grand calme.

      [3ème songe] Un moment après il eut un troisième songe, qui n'eut rien de terrible comme les deux premiers. Dans ce dernier, il trouva un livre sur sa table sans savoir qui l'y avait mis. Il l'ouvrit et, voyant que c'était un dictionnaire, il en fut ravi dans l'espérance qu'il pourrait lui être fort utile. Dans le même instant, il se rencontra un autre livre sous sa main qui ne lui était pas moins nouveau, ne sachant d'où il lui était venu. Il trouva que c'était un recueil des poésies de différents auteurs, intitulé Corpus poetarum etc. /c/ (8) Il eut la curiosité d'y vouloir lire quelque chose et à l'ouverture du livre il tomba sur le vers « Quod vitae sectabor iter ? Etc. » (9). Au même moment il aperçut un homme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui présenta une pièce de vers, commençant par « Est et non » (10), et qui la lui vantait comme une pièce excellente. M. Descartes lui dit qu'il savait ce que c'était et que cette pièce était parmi les idylles d'Ausone qui se trouvaient (l) dans le gros recueil des poètes qui était sur sa table. Il voulut la montrer lui-même à cet homme et il se mit à feuilleter le livre dont il se vantait de connaître parfaitement l'ordre et l'économie. Pendant qu'il cherchait l'endroit, l'homme lui demanda où il avait pris ce livre et M. Descartes lui répondit qu'il ne pouvait lui dire comment il l'avait eu, mais qu'un moment auparavant il en avait manié encore un autre qui venait de disparaître, sans savoir qui le lui avait apporté, ni qui le lui avait repris. Il n'avait pas achevé qu'il revit paraître le livre à l'autre bout de la table. Mais il trouva que ce dictionnaire n'était plus entier comme il l'avait vu la première fois. Cependant il en vint aux poésies d'Ausone, dans le recueil des poètes qu'il feuilletait et, ne pouvant trouver la pièce qui commence par « Est et non », il dit à cet homme qu'il en connaissait une du même poète encore plus belle que celle-là et qu'elle commençait par « Quod vitae sectabor iter ? ». La personne le pria de la lui montrer et M. Descartes se mettait en devoir de la chercher lorsqu'il tomba sur divers petits portraits gravés en taille douce, ce qui lui fit dire que ce livre était fort beau, mais qu'il n'était pas de la même impression que celui qu'il connaissait (11). Il en était là, lorsque les livres et l'homme disparurent et s'effacèrent de son imagination, sans néanmoins le réveiller. [Analyse des rêves] Ce qu'il y a de singulier à remarquer, c'est que doutant si ce qu'il venait de voir était songe ou vision (12), non seulement il décida en dormant que c'était un songe, mais il en fit encore l'interprétation avant que le sommeil le quittât. Il jugea que le dictionnaire ne voulait dire autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble, et que le recueil de poésies intitulé Corpus poetarum marquait en particulier et d'une manière plus distincte la philosophie et la sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu'on dût s'étonner si fort de voir que les poètes, même ceux qui ne font que niaiser (m), fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité (n) de l'enthousiasme et à la force de l'imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l'esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même que ne peut faire la raison dans les philosophes. M. Descartes, continuant d'interpréter son songe dans le sommeil, estimait que la pièce de vers sur l'incertitude du genre de vie qu'on doit choisir, et qui commence par « Quod vitae sectabor iter ? », marquait le bon conseil d'une personne sage ou même la théologie morale (13). Là-dessus, doutant s'il rêvait ou s'il méditait, il se réveilla sans émotion et continua, les yeux ouverts, l'interprétation de son songe sur la même idée. Par les poètes rassemblés dans le recueil il entendait la révélation et l'enthousiasme, dont il ne désespérait pas de se voir favorisé. Par la pièce de vers « Est et non » /d/, qui est « Le oui et le non » de Pythagore (10), il comprenait la vérité et la fausseté dans les connaissances humaines et les sciences profanes. Voyant que l'application de toutes ces choses réussissait si bien à son gré, il fut assez hardi pour se persuader que c'était l'esprit de vérité qui avait voulu lui ouvrir les trésors de toutes les sciences par ce songe. Et comme il ne lui restait plus à expliquer que les petits portraits de taille-douce qu'il avait trouvés dans le second livre, il n'en chercha plus l'explication après la visite qu'un peintre italien lui rendit dès le lendemain (14).

      Ce dernier songe, qui n'avait eu rien que de fort doux et de fort agréable, marquait l'avenir selon lui et il n'était que pour ce qui devait lui arriver dans le reste de sa vie. Mais il prit les deux précédents pour des avertissements menaçants touchant sa vie passée qui pouvait n'avoir pas été aussi innocente devant Dieu que devant les hommes. Et il crut que c'était la raison de la terreur et de l'effroi dont ces deux songes étaient accompagnés. Le melon dont on voulait lui faire présent dans le premier songe signifiait, disait-il, les charmes de la solitude, mais présentés par des sollicitations purement humaines. Le vent qui le poussait vers l'église du collège, lorsqu'il avait mal au côté droit, n'était autre chose que le mauvais génie /e/ qui tâchait de le jeter par force dans un lieu où son dessein était d'aller volontairement. C'est pourquoi Dieu ne permit pas qu'il avançât plus loin et qu'il se laissât emporter même en un lieu saint par un esprit qu'il n'avait pas envoyé, quoiqu'il fût très persuadé que ç'eût été l'esprit de Dieu qui lui avait fait faire les premières démarches vers cette église (15). L'épouvante dont il fut frappé dans le second songe marquait, à son sens, sa syndérèse (o), c'est-à-dire les remords de sa conscience touchant les péchés qu'il pouvait avoir commis pendant le cours de sa vie jusqu'alors. La foudre dont il entendit l'éclat était le signal de l'esprit de vérité qui descendait sur lui pour le posséder.

      Cette dernière imagination tenait assurément quelque chose de l'enthousiasme (o) et elle nous porterait volontiers à croire que M. Descartes aurait bu le soir avant que de se coucher. En effet c'était la veille de Saint Martin, au soir de laquelle on avait coutume de faire la débauche au lieu où il était, comme en France (16). Mais il nous assure qu'il avait passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété, et qu'il y avait trois mois entiers qu'il n'avait bu de vin. Il ajoute que le génie qui excitait en lui l'enthousiasme (p), dont il se sentait le cerveau échauffé depuis quelques jours, lui avait prédit ces songes avant que de se mettre au lit et que l'esprit humain n'y avait aucune part.

      Quoi qu'il en soit, l'impression qui lui resta de ces agitations lui fit faire le lendemain diverses réflexions sur le parti qu'il devait prendre. L'embarras où il se trouva le fit recourir à Dieu pour le prier de lui faire connaître sa volonté de vouloir l'éclairer et le conduire dans la recherche de la vérité. Il s'adressa ensuite à la sainte vierge pour lui recommander cette affaire qu'il jugeait la plus importante de sa vie. Et pour tâcher d'intéresser cette bien-heureuse mère de Dieu d'une manière plus pressante, il prit occasion du voyage qu'il méditait en Italie dans peu de jours pour former le voeu d'un pèlerinage à Notre-Dame De Lorette. Son zèle allait encore plus loin /f/ et lui fit (q) promettre que, dès qu'il serait à Venise, il se mettrait en chemin par terre pour faire le pèlerinage à pied jusqu'à Lorette, que si ses forces ne pouvaient pas fournir à cette fatigue, il prendrait au moins l'extérieur le plus dévot et le plus humilié qu'il lui serait possible pour s'en acquitter. Il prétendait partir avant la fin de novembre pour ce voyage. Mais il paraît que Dieu disposa de ses moyens d'une autre manière qu'il ne les avait proposés. Il fallut remettre l'accomplissement de son voeu à un autre temps, ayant été obligé de différer son voyage d'Italie pour des raisons que l'on n'a point sues et ne l'ayant entrepris qu'environ quatre ans depuis cette résolution (17).

      Son enthousiasme le quitta peu de jours après et, quoique son esprit eût repris son assiette (r) ordinaire et fût rentré dans son premier calme, il n'en devint pas plus décisif sur les résolutions qu'il avait à prendre. Le temps de son quartier d'hiver s'écoulait peu à peu dans la solitude de son poêle et, pour la rendre moins ennuyeuse, il se mit à composer un traité qu'il espérait achever avant pâques de l'an 1620. Dès le mois de février /g/ il songeait à chercher des libraires pour traiter avec eux de l'impression de cet ouvrage. Mais il y a beaucoup d'apparence que ce traité fut interrompu pour lors et qu'il est toujours demeuré imparfait depuis ce temps-là. On a ignoré jusqu'ici ce que pouvait être ce traité qui n'a peut-être jamais eu de titre (18). Il est certain que les Olympiques (19) sont de la fin de 1619 et du commencement de 1620 et qu'ils ont cela de commun avec le traité dont il s'agit, qu'ils ne sont pas achevés. Mais il y a si peu d'ordre et de liaison dans ce qui compose ces Olympiques parmi ses manuscrits qu'il est aisé de juger que M. Descartes n'a jamais songé à en faire un traité régulier et suivi, moins encore à le rendre public.

 

 


Notes

Voici d'abord les notes marginales de l'auteur.

/a/ Cart. Olymp. init. Ms.. Référence abrégée au début des Olympiques, soit la section intitulée les Olympiques d'un petit cahier manuscrit. Il s'agit du « petit registre en parchemin » inventorié sous la lettre C au moment du décès de Descartes. Le texte qui suit, à l'alinéa, est rédigé à partir de ce cahier.

/b/ Cart. Olymp. La référence se trouve répétée en marge, environ au milieu de la première phrase qui lance le récit (« Après s'être endormi [...] il ne pouvait se soutenir »).

/c/ Divisé en 5 livres, imprimé à Lyon et à Genève, etc. Voir la note (8).

/d/ Baillet donne en marge le texte original grec de cette ouverture : ναι και ου.

/e/ En regard de la phrase « Le vent qui le poussait vers l'église... où son dessein était d'aller volontairement », Baillet cite le texte original de Descartes en marge : A malo Spiritu ad Templum propellabar. « C'est par un mauvais Esprit que j'étais poussé vers le Temple ».       Le Temple désigne l'église du collège. En revanche, un « Esprit » n'est pas un « Génie »; déjà en français classique, génie connote la littérature gréco-latine ou la magie, tandis qu'esprit appartient au vocabulaire religieux, notamment à la théologie.

/f/ En regard du début de cette phrase (et de la fin de la précédente), Baillet tient à répéter en marge la référence au texte original qu'il utilise, probablement parce qu'il veut renvoyer à un autre endroit du document : Olymp. Cartes. ut supr. (« Dans les Olympiques du Cahier, comme ci-dessus »).

/g/ Ibidem. Die 23 Febr. (« Toujours dans les Olympiques : le 23 février »). Baillet passe probablement encore à une autre partie du petit document. Comme la date du mois de février se trouve deux fois, et dans le texte et dans cette note marginale, il est curieux de la voir contredite par Leibnitz dans les transcriptions qu'il avait faites du document original, soit le 23 septembre 1620. Descartes fait deux voeux, d'abord le pèlerinage de Lorette, ensuite de publier son traité avant Pâques; c'est ce second voeu que le texte de Leibniz date de septembre 1620, promettant la publication avant Pâques 1621.

(1) Transition. L'auteur résume son chapitre précédent. En 1619, après un an en Hollande, René Descartes (né en 1596, formé au collège de La Flèche, licencié en droit de Poitiers) se rend au Danemark, assiste au couronnement du roi Ferdinand de Bohême et s'engage dans les troupes du duc Maximilien de Bavière. Il s'installe pour l'hiver dans un petit village d'Allemagne, probablement près d'Ulm, au début de novembre 1619.

(2) « ... Enfermé seul dans un poêle, où j'avais tout loisir de m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles, l'une des premières fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, fait de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé » (Ouverture de la deuxième section du Discours de la méthode, 1637). Tout ce qui suit n'est en effet qu'un résumé, une vulgarisation de l'exposé du philosophe.

(3) Adrien Baillet situe le séjour de Descartes à Paris, après ses études à La Flèche, entre 1613 et 1617, avant d'aller faire son droit à Poitiers, mais rien ne l'atteste. En novembre 1618, Descartes séjourne à Bréda dans le Brabant.

(4) Fantômes : fantasmes (latin phantasma. « spectre », « représentation imaginaire »). Désigne les personnages qui seront représentés dans le récit qui suit, et plus généralement les images ou représentations constituant le rêve. Cette interprétation se trouve confirmée par l'analyse d'Adrien Baillet lui-même, dans son abrégé de la Vie de Descartes en 1693. En effet, s'il n'y reproduit pas les récits de rêves, le biographe les évoque précisément ainsi : « il eut trois songes consécutifs, mais assez extraordinaires pour s'imaginer qu'ils pouvaient lui être venus d'en haut. Il crut apercevoir à travers de leurs ombres [je souligne] les vestiges du chemin que Dieu lui traçait... » (les « Olympiques » de Descartes, p. 39). Cf. note suivante.

(5) La restriction confirme encore l'analyse de la note précédente et montre que le fragment « l'épouvantèrent de telle sorte que » est prospectif : « l'épouvantèrent de la sorte, ainsi qu'il suit ».

(6) Monsieur N. est-il un nouveau personnage anonyme ou la personne que Descartes a négligé de saluer ? Probablement un nouveau personnage. Par ailleurs, la phrase de Baillet n'est pas claire : « [il] lui dit que s'il voulait aller trouver Monsieur N. il avait quelque chose à lui donner »; cela peut vouloir dire : « il a quelque chose à vous donner »; ou encore : « j'ai quelque chose à lui donner ». C'est la première interprétation qui est juste, car plus bas, dans l'interprétation du rêve, on verra que c'est bien à Descartes qu'on voulait donner un melon. Le fait de savoir spontanément de quoi il s'agit (d'un melon !) manifeste de l'hyperconscience spontanée du rêveur (savoir ce que l'on n'a pas appris ou n'apprend pas). Ce n'est pas ce phénomène, mais le melon qui surprend Descartes dans son rêve et la preuve en est que c'est le « symbole » du melon qu'il voudra expliquer.

(7) C'est-à-dire que Descartes croit d'abord que ce premier songe ne lui est pas « venu d'en haut », mais bien d'un mauvais esprit, à la faveur d'une douleur au côté gauche sur lequel il était couché. Dans le contexte, au XVIIe siècle, c'est une manière de dire que le songe pourrait ne pas avoir d'autres significations que cette cause naturelle, dont le malin profiterait pour le confondre. Comme on le verra plus loin à la citation en note marginale /e/, le texte original latin de Descartes parlait ici d'un « mauvais Esprit », malus Spiritus, que Baillet traduit en « mauvais Génie ».

(8) En marge du titre abrégé (Recueil des poètes, etc.), Baillet donne l'indication suivante : « Divisé en 5 livres, imprimé à Lyon et à Genève » /c/. Il s'agit de l'ouvrage de Pierre de Brosses, Corpus omnium veterum poetarum latinorum [« Recueil de tous les anciens poètes latins »], Lyon, 1603, et Genève, 1611.

(9) « Quelle voie suivrai-je dans la vie ? », incipit de l'Idylle 15 d'Ausone intitulée « Ex graeco Pythagoricum de ambiguitate eligendae vitae » (« Du grec, des propos de Pythagore sur l'ambiguïté d'un choix dans la vie »). Le poème se trouve à la page 655 de l'ouvrage, sur deux colonnes, après la fin du poème précédant occupant les quatorze premières lignes de la colonne de gauche. Suit la fin du poème, sur la colonne de droite, qui contient ensuite l'idylle 16, puis le début de l'idylle 17, le poème dont il est ensuite question dans le rêve. Cf. note suivante.

(10) L'idylle 17 d'Ausone est intitulée « Nai kai ou pytagorikon »(« Le oui et le non des pythagoriciens »), comme le dira explicitement plus bas Baillet. Ses premiers mots sont bien « Est, & non ». Le poème commence au bas de la seconde colonne de la page 655, celle que Descartes vient d'ouvrir au hasard et qu'il ne peut retrouver. On verra la reproduction de cette page dans l'étude de Sophie Jama, p. 72.

(11) En effet, aucune des éditions de l'ouvrage [cité note (8)] ne comporte de gravures.

(12) Vision : le mot n'est pas pris par Baillet au sens théologique, mais bien au contraire au sens courant, celui justement évoqué plus haut à la suite du premier songe, soit la création chimérique et maligne de l'imagination (et ici, tout particulièrement, d'une douleur au côté gauche ou sous l'effet de l'alcool). Le dictionnaire de Furetière enregistre les deux sens, d'abord le sens théologique (« une apparition que Dieu envoie, soit en songe, soit réellement ») et le sens courant qui s'applique ici : « La vision est une chimère, un spectre, une imagination que la peur ou la folie font naître dans notre imagination; exemple : c'est un hommme sujet à des visions de spectres ». Je ne pense pas qu'il soit légitime de faire intervenir sur ce point les traités d'onirocritique, comme le font parfois les commentateurs. C'est même de l'ordre du contresens, puisqu'on donne ainsi des significations spécialisées et complexes aux mots « songe » et « vision », qui vont jusqu'à contredire un texte parfaitement limpide sur ce point.

(13) C'est le poème et son titre qui inspirent cette analyse, non pas son contenu radicalement pessimiste (aucune voie ni aucun état ne peut jamais satisfaire l'homme, selon Ausone, mieux valu qu'il ne soit pas né).

(14) Les gravures inédites du recueil annoncent, prédisent ou simplement préviennent la venue d'un peintre. On comprend que, sans être prophétiques dans leur contenu, le fait « prémonitoire » est bien la preuve que ces songes venaient d'« en haut » et que le troisième est de « bon augure », comme le déduit le biographe.

(15) C'est le « scrupule » (et l'obsession dans sa version maladive) : on doit se garder des incitations du malin, surtout s'il nous inclinait au bien, qui ne peut ni ne doit venir que des inspirations divines.

(16) Le 10 novembre, jour anniversaire de la mort de saint Martin.

(17) Descartes visitera l'Italie de 1623 à 1625.

(18) Il semble qu'Andrien Baillet déduise ce projet de traité des notes et brefs exposés contenus dans le cahier contenant des « écrits de jeunesse », dont le fameux Olympica, dont il sera question à la phrase suivante.

(19) Olympica, c'est le titre du texte qui constituait la source du récit de Baillet (et qu'il donne comme référence, on le voit, dans ses notes marginales), c'est-à-dire le texte latin des trois rêves de Descartes et de leur interprétation, manuscrit aujourd'hui perdu.

Variantes

(j) Ces italiques sont de l'auteur.

(k) Espèces : images, ce qui est présenté par les sens, l'imagination ou le rêve. Il s'agit ici des étincelles qui éclairent ou paraissent éclairer sa chambre.

(l) L'original porte « qui se trouvait ». Nous accordons au pluriel, pour simplifier la lecture, mais la bonne leçon est probablement « et qui se trouvait ».

(m) Niaiser, au sens positif aujourd'hui disparu de l'usage : s'amuser.

(n) Divinité : le caractère divin ou l'origine divine de l'enthousiasme, c'est-à-dire de l'inspiration poétique.

(o) Syndérèse : mot emprunté au grec, dont la définition suit, « remords de conscience ».

(p) Enthousiasme est pris ici au sens péjoratif [contrairement à son emploi plus haut, cf. n. (n)] : c'est l'emportement, voire la fureur de l'« imagination », par exemple sous l'effet de l'alcool.

(q) TT : « Son zèle allait encore plus loin et il lui fit ». Le pronom explétif s'emploie si peu aujourd'hui dans ce cas, que le lecteur cherche spontanément un sujet autre que celui de la proposition précédente. On le supprime donc.

(r) Assiette : situation, état d'esprit.

Références

Texte témoin

Adrien Baillet, la Vie de M. Descartes, Paris, D. Horthemels, 1691, édition électronique de Frantext (Q928-Q929), édité par la Bibliothèque Nationale de France sur Gallica, document électronique, 1977.

On trouve cette édition sur Gallica : Vie de M. Descartes, vol. 1, p. 77-86.

Édition originale

Adrien Baillet, la Vie de M. Descartes, Paris, D. Horthemels, 1691, 2 vol., vol. 1, p. 77-86; Genève, Slatkine Reprint, 1970. C'est de cette réimpression que sont transcrites les citations et titres en latin, de même que les annotations marginales.

      La source latine de Baillet est un document autobiographique latin de René Descartes rédigé peu après la nuit du 10 au 11 novembre 1619, soit à la fin de 1619 ou au début de 1620. Ce document était contenu sous le titre Olympica dans un cahier comprenant sept séries de notes ou d'exposés sommaires. Apparemment, le titre devrait se comprendre comme le « chemin vers l'Olympe », soit la voie vers la connaissance.

      L'original latin qu'utise Baillet a été consulté par Leibniz qui en a pris quelques notes, notes qui indiquent que le biographe est fidèle au document original (dont les notes relatives au pèlerinage de Lorette, puis du projet de traité, qui semble toutefois dater du 23 septembre 1620).

Éditions critiques

René Descartes, OEuvres, édition de Charles Adam et Paul Tannery, vol. 10, mise à jour de Bernard Rochot, Paris, Vrin, 1974, p. 1-8 (notamment le texte de l'inventaire de 1650); p. 179-188 (« Olympica », édition commentée du texte édité ici); p. 205-219 (texte de la transcription par Foucher de Careil des extraits et notes de Liebniz, dont les originaux sont également perdu, comme le manuscrit de Descartes).

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Psychoreve 08/11/2011 11:35



Dans deux jours ce sera le 319 ème anniversaire de cette nuit de la St Martin. J'ai commis un manuscrit dans lequel je consacre un demi chapitre à cet épisode. La logistique bloggeuse
acceptera-telle que je verse ici mes abondants écrits ?



L’illustre Descartes consigna sur un parchemin qui ne le quittera jamais ses songes de la nuit du 10 au 11 novembre 1619. De son côté Freud s’intéressa à son rêve de la nuit du 23 au 24 juillet
1895, désormais connu en tant que "L’injection faite à Irma" ; qui aurait pu être moins avantageusement mais plus fidèlement nommé "L’infection faite à Irma".
   Si vous acceptez ma proposition que le rêve dont on garde un souvenir naît d’une tension, on soupçonnera ― sans être obnubilé par un a priori ― que ces deux messieurs ont dû produire
leurs rêves suite à un problème, une tension quelconque ; d’autant plus que ceux du "Père de l'Age des Lumières" sont fortement chargés en émotion. Sommes-nous actuellement en état de les
apprécier ? Lorsque l’on sollicite Freud au sujet des rêves de René le lumineux il ressent une "impression d’angoisse" mais ne se hasarde guère ne pouvant soumettre le rêveur à son sérum de
vérité-fausse de la libre association. Pourtant, de par sa grande culture, Freud aurait été largement en mesure d’en saisir l’essentiel, si son aveuglement pour cette fixation sur le rêve cachant
invariablement un désir ne s’y était opposé. Quelques éléments dont je n’avais pas connaissance jusqu’à présent m’amèneront à y revenir. Pour notre compte, notre culture minimaliste nous présente
Descartes comme le prince des cartésiens et ce sera amplement suffisant pour cette investigation onirique à laquelle nous allons procéder.



   Ainsi cinq siècles après l’élévation des premières cathédrales gothiques, au moins trente-cinq siècles après l’élévation des pyramides, quelques centaines de milliers d’année après
son avènement, l’homme allait enfin apprendre à réfléchir grâce à ce type qui ne quittait jamais son lit avant onze heures du matin. Réfléchir minusculement soit, mais avec méthode, à pas comptés
mais certains, en écartant définitivement le risque que le droit ou le gauche s’enfonce dans la mystifiante merde de l’erreur. En outre la morale régnante étant foireuse, l’assomption de sa
nouvelle morale qu’il définira, promis-juré, à la force de sa glande pinéale , remédiera à cette lacune. En deux mots un grand projet de société comme en font les hommes politiques à la veille
des élections avec le même résultat : un programme qui s’effiloche et qui ne tient pas la distance, qui reste en suspens. Cela ne lui interdira pas d’être encensé par la postérité : plaques de
rues ou d’universités à son nom. Au point d’en débaptiser, à l’instar d’une Leningrad, sa tourangelle La Haye natale en La Haye-Descartes puis en Descartes. L’habitante y a-t-elle gagnée d’être
devenue descartoise plutôt que lahayneuse ? À quand une Freudstadt se substituant à l’impériale Vienne, ou un Sigmundburg en ex Moravie ? Complaisant hommage que celui rendu à cet homme solitaire
qui critiqua tant les importuns français puis finalement tous ceux chez qui il prétendit trouver le calme (il déménagea une trentaine de fois en trente années de séjour batave). Au fond
n’aima-t-il seulement qu’un peu le genre humain ? Pour moi tout s’est arque bouté sur sa névrose ; façon reprise par les hyper-logiques parvenus à s’ériger en régisseurs intransigeants des
sociétés civiles.



   Rien n’a stoppé René dans son addiction à l’auto conviction éclairante : pourquoi le sang est rouge, la mer salée et comment fonctionne la mémoire ? Tout à son affaire il nous en
dégage les principes. Lorsque les faits lui manquent, il va jusqu'à imaginer comment les choses se passeraient si Dieu reprenait sa création. L’homme de noir vêtu plus fort que le Grand Barbu !
Jugez de la galère dans la-quelle il s’embarqua, alors que rien ne l’y obligeait, à propos de "l'explication du mouvement du cœur et des artères". Depuis toujours les cavaliers de la steppe
mongole, oubliés de l’histoire et méconnus de leurs contemporains, ont sacrifié leurs moutons en leur incisant le ventre pour y introduire la main jusqu’à l’aorte qu’ils arrachaient ou pinçaient.
Ils en savent tous plus que notre René qui professe et ratiocine encore et encore. Pourtant il est aux premières loges puisqu’il a choisi d'habiter un temps à Amsterdam Kalverstraat, près de
l'Abattoir qui lui fournissait la matière première ― et des témoignages éventuels( ?) ― pour ses études. Figurer vous "qu'il y a toujours plus de chaleur dans le cœur, qu'en aucun autre endroit
du corps". Ah bon d’où tiens-tu cela René ?
― « […] je les veux avertir que ce mouvement, que je viens d'expliquer, suit aussi nécessai-rement de la seule disposition des organes qu'on peut voir à l'œil dans le cœur, et de la chaleur qu'on
y peut sentir avec les doigts  […]
― Ah, Ok. Pas avec un thermomètre qui n’est pas encore mis au point… et sur les animaux tués à l’abattoir d’à côté. Pas à la mongolienne et en pleine vie. Ne crois-tu cette chaleur, telle que tu
l’envisages, soit apte à faire rissoler n’importe quel palpitant ?


 
  Venons-en maintenant à ses trois songes qui sont une transposition par  l’Abbé Adrien Baillet de son manus-crit dit l'Olympica, perdu de nos jours. Vous verrez dans
la deuxième partie de cet ouvrage qu’un rêve ne se raconte cependant pas par écrit du fait que cela aboli nombre de subtili-tés et d’arrières plans utiles à sa com-préhension, de plus écrire
reste un acte intellectuel. J’y justifie également qu’un rêve doit être raconté par le rêveur lui-même ― ici Descartes et non l’Abbé ― et pourquoi on ne doit pas en retrancher hasardeusement des
éléments qu’on estime sans intérêt. Pourtant je vais m’autoriser toutes ces licences, mais dans un but de simplification puisque nous n’avons pas encore défini les outils qui vous aiderons à
pénétrer le sens des rêves.


 
Il nous apprend que, le dixième de novembre mille six cent dix-neuf, s'étant couché tout rempli de son enthousiasme, et tout occupé de la pensée d'avoir trouvé ce jour-là les fondements de la
science admirable, il eut trois songes consécutifs en une seule nuit[…] de telle sorte que, croyant marcher par les rues, il était obligé de se renverser sur le côté gauche pour pouvoir avancer
au lieu où il voulait aller, parce qu'il sentait une grande faiblesse au côté droit dont il ne pouvait se soutenir. Étant honteux de marcher de la sorte, il fit un effort pour se redresser; mais
il sentit un vent impétueux qui, l'emportant dans une espèce de tourbillon, lui fit faire trois ou quatre tours sur le pied gauche. Ce ne fut pas encore ce qui l'épouvanta. La difficulté qu'il
avait de se traîner faisait qu'il croyait tomber à chaque pas, jusqu'à ce qu'ayant aperçu un collège ouvert sur son chemin, il entra dedans pour y trouver une retraite et un remède à son mal. […]
Dans le même temps il vit au milieu de la cour du collège une autre personne, qui l'appela par son nom en des termes civils et obligeants, et lui dit que, s'il voulait aller trouver Monsieur N.,
il avait quelque chose à lui donner. M. Descartes s'imagina que c'était un melon qu'on avait apporté de quelque pays étranger. Mais ce qui le surprit davantage fut de voir que ceux qui se
rassemblaient avec cette personne autour de lui pour s'entretenir étaient droits et fermes sur leurs pieds : quoiqu'il fût toujours courbé et chancelant sur le même terrain, et que le vent qui
avait pensé le renverser plusieurs fois eût beaucoup diminué.
Il lui vint aussitôt un nouveau songe […] La frayeur qu'il en eut le réveilla sur l'heure même ; et ayant ouvert les yeux, il aperçut beaucoup d'étincelles de feu répandues par la chambre. La
chose lui était déjà souvent arrivée en d'autres temps […] Mai