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Publié par Anthony Le Cazals

La fin du mépris de la diaspora (par Israel)



Ci-dessous un texte intéressant qui complète notre numéro de Plurielles "Israël-diasporas : interrogations" à consulter sur ce site.
Merci à Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef de la revue  du CCLJ Regards


Les Israéliens ont longtemps affiché un sentiment de supériorité envers les Juifs de diaspora. Ce mépris, qui trouve sa source dans le rejet de la condition diasporique (Shlilat Hagola), a progressivement disparu pour laisser place à une perception débarrassée des mythes sionistes et plus ouverte.

Les Israéliens s’intéressent peu aux Juifs de diaspora. Pourtant, ces derniers sont encore présents dans la conscience collective israélienne. Selon Denis Charbit, directeur du département de sciences politiques de l’Open University à Tel-Aviv, « ce qui subsiste, c’est un sentiment fort et diffus selon lequel le peuple juif forme un tout dans lequel on retrouve Israël et la diaspora. Cette dernière fait partie de la définition nationale israélienne ».
Le regard des Israéliens sur la diaspora n’est plus le même : le mépris a disparu et l’arrogance du discours sioniste sur l’impératif de l’aliya appartient au passé. Israël a traversé trop de crises qui ont affecté son ego pour encore accuser les Juifs de diaspora de leur supposée faiblesse. L’échec de la dernière guerre du Liban a rappelé brutalement aux Israéliens qu’ils ne sont pas les maîtres absolus dans la conduite de la guerre. Au-delà des traumatismes liés aux guerres, il y a le simple constat que la diaspora n’a pas envie de se saborder et que tous les Juifs ne « monteront » pas en Israël.
L’échelle de valeurs de la société israélienne s’est modifiée depuis un certain nombre d’années. La place de l’économie y est devenue aussi importante que dans n’importe quelle société occidentale. Ce qui a pour effet de rapprocher les Israéliens du mode de vie des Juifs de diaspora. La mondialisation leur a permis de voyager et de bouger beaucoup plus que par le passé. Beaucoup de Juifs de diaspora ont également un pied à terre en Israël, ce qui a permis de décrisper l’identité israélienne et de considérer la diaspora avec un œil plus ouvert, plus lucide et moins chargé idéologiquement.

Yored n’est plus une insulte
Cela explique pourquoi la yerida (émigration) n’est plus un tabou dans les mentalités israéliennes. Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, n’a pas oublié l’époque où la yerida était une attitude honteuse : « J’ai grandi dans un pays où le mot “yored” (émigrant) était une insulte. Les Israéliens qui quittaient le pays s’en cachaient soigneusement. Ils avaient honte de dire qu’ils partaient ». Cette période est révolue : « Aujourd’hui, ces déplacements sont beaucoup plus fluides. Je dis volontiers que je vis à Bruxelles parce que mon travail m’y a entraîné. Plus personne ne me considère comme un yored », sourit-il. Ces départs vers l’Europe ou les Etats-Unis ont favorisé l’émergence de communautés israéliennes diasporiques. Un phénomène qui n’a pas échappé à Denis Charbit : « Excepté de rares cas, les Israéliens installés en Occident forment de véritables communautés d’expatriés qui ne cherchent pas à se mêler aux communautés juives locales. Ils se perçoivent donc encore comme des Israéliens à part entière et ils cultivent leur sentiment d’appartenance à Israël, leur pays d’origine ». Aujourd’hui, les Israéliens n’ont plus le sentiment de vivre enfermés dans un espace étroit. S’ils veulent quitter Israël, ils peuvent le faire n’importe quand, sans que cela n’affecte leur identité.
Tom Segev, journaliste à Haaretz et figure de proue des « Nouveaux historiens », de passage en Belgique il y a peu, y voit un signe de maturité de ses compatriotes : « Ils se sentent chez eux en Israël. Ils ont une patrie, un foyer. C’est selon moi ce qui explique pourquoi Israël et le sionisme sont une terrible réussite : les Israéliens de la troisième génération qui vivent en Israël, y restent tout simplement parce qu’ils s’y sentent bien, pas par idéologie. L’émergence de cette identité israélienne est la plus grande réalisation sioniste. A l’époque, lorsqu’on disait “Houtz laharetz” (l’étranger), cela signifiait quelque chose de meilleur. Tout ce qui venait de l’étranger et de diaspora était meilleur : machines, électronique, nourriture, salaire, niveau de vie… Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ».
Ce renforcement de l’identité israélienne peut-il creuser le fossé entre Israël et la diaspora ? Non, car Israël est devenu plus juif avec le temps. La « shlilat hagola » (la négation de la diaspora) est dépassée. Les Israéliens n’ont nullement l’intention de devenir encore des « Juifs nouveaux » selon l’ethos sioniste. « Ils ne se sont pas judaïsés religieusement, mais ils se sont ouverts sur une identité juive qui intègre aussi le passé diasporique » constate Tom Segev. « Dans cette perspective, le mépris à l’égard de la diaspora disparaît. Les Israéliens ont pris conscience qu’on ne peut pas effacer d’un trait 2.000 ans d’histoire juive en diaspora. Ils ont été amenés à se réconcilier avec le passé juif, la faiblesse juive et tous les préjugés négatifs qu’ils avaient nourris à l’égard de la diaspora ».

Souveraineté israélienne
Le fossé peut toutefois se creuser si des phénomènes analogues à l’élection de Lieberman se reproduisent fréquemment. « La diaspora pourrait se dire que cela pose de nombreux problèmes par rapport aux opinions publiques européennes », reconnaît Denis Charbit. « S’ils sentent qu’ils deviennent à chaque fois les cibles privilégiées des groupes hostiles à Israël, les Juifs de diaspora seraient amenés à signifier aux Israéliens de modifier leur politique ou de prendre en considération leur position délicate avant d’envisager quoi que ce soit ». Cette question ne fait pas du tout l’unanimité auprès des intellectuels israéliens. Ainsi, Elie Barnavi y voit même une atteinte à la souveraineté d’Israël : « Au risque de choquer, je ne pense pas que la diaspora doit être une considération dans la définition de la politique de l’Etat d’Israël. Elle doit se déterminer en fonction de ses intérêts. Cela peut jouer des deux côtés. Lorsque la droite israélienne disait qu’il fallait ménager le régime d’apartheid sud-africain parce que cela risquait de perturber la vie des Juifs de ce pays, c’était un argument misérable car il fallait prendre position contre l’apartheid. C’est un exemple extrême, mais c’est précisément dans ces exemples qu’on voit la vérité ». Si cet attachement à la souveraineté israélienne peut heurter les esprits en diaspora, il faut écouter Elie Barnavi jusqu’au bout. Car, comme la majorité des Israéliens, il admet avoir mis de l’eau dans son vin. Conscient que les gens vivent comme ils le peuvent, il reconnaît que le choix du pays ne leur appartient pas toujours : « Si je suis israélien c’est parce que mes parents m’ont emmené en Israël. Peut-être que personnellement, j’aurais pris un autre chemin. J’ai grandi dans le culte d’Israël comme Etat-nation des Juifs, tout en considérant qu’il est honorable de vivre comme citoyen en Belgique tout en restant attaché à sa communauté juive d’origine et à Israël. Si l’on souhaite que tout cela continue, il faut entretenir des liens et reconnaître malgré tout qu’Israël est devenu le grand pôle identitaire des Juifs du monde entier dans la mesure où ni la communauté juive ni la religion ne peuvent assumer cette fonction. Cette situation durera, quels que soient les errements de tel ou tel gouvernement israélien ».

Le sionisme du 21e siècle

Directeur général du Centre Peres pour la Paix en Israël, Ron Pundak ne néglige pas l’importance des relations entre son pays et la diaspora lorsqu’on l’interroge sur l’avenir d’Israël.

Les Israéliens doivent-ils se débarrasser de leur passé juif ? Non, même si les Israéliens doivent renforcer leur identité israélienne. Je ne nie pas pour autant mon héritage juif. J’y puise des valeurs humanistes et des références culturelles importantes. Cette forme de judaïsme laïque s’adapte bien à la situation israélienne. Une fois que nous, Israéliens, aurons défini notre identité sur cette base, il sera beaucoup plus simple d’envisager nos relations avec les minorités non juives en Israël et aussi avec la diaspora. Mais avant cela, nous devons mener à bien le combat pour la paix avec les Palestiniens. Ce combat est ce qu’il y a de plus sioniste aujourd’hui. C’est ce que j’appelle le sionisme du 21e siècle et que d’autres appellent le « turbo-sionisme » en raison de l’énergie qu’il nécessite.

Que faut-il changer dans les relations entre Israël et la diaspora ? La perspective doit changer : il ne s’agit plus de nous tourner à chaque fois vers les Juifs de diaspora comme des mendiants pour leur réclamer de l’argent. Tout comme les Israéliens ne sont pas les vaillants combattants qui vont protéger les Juifs de diaspora des attaques antisémites. Cela ne doit plus fonctionner de cette manière même si Israël doit toujours rester un foyer d’accueil pour les Juifs de diaspora dont l’existence est menacée. La loi du retour doit donc être maintenue, mais il faut la reformuler progressivement. Je ne vois pas pourquoi un Juif qui arrive en Israël le jeudi devrait déjà pouvoir voter le dimanche.

Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
Mise en ligne le 10/06/2009

source : Regards revue du Centre communautaire laïc juif de Bruxelles

 http://www.cclj.be/regards/web/isr_trib.asp

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