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Publié par Anthony Le Cazals

Extraits du penseur arabo-juif Manitou, au croisement des cultures juive, maghébrébine et française, devenu Hébreux après la guerre. Toujours dans notre registre des transformations, pour preuve qu'elles ne touchent pas que les femmes. Précision je fais comme Manitou, une distinction philosémite entre juif et Hébraïque, comme Yuri Slezkine distinguerait mercurien d'apollinien. Texte pour mémoire. Anthony

 

http://www.manitou.org.il/la_vie.htm

J'ai vécu cette transformation comme une histoire personnelle, mais aussi comme un fait exemplaire qui se produisait à l'échelle collective. (NOUS REDEVENONS LES HÉBREUX)

Je suis né Juif algérien – citoyen français par ailleurs – et pendant toute la première partie de ma vie, qui s'est déroulée en Algérie jusqu'à la seconde guerre mondiale, je me suis donc connu, sans prêter trop de signification à ces définitions – comme un Français d'Algérie, de religion juive.

La deuxième partie de ma vie – après la guerre – s'est déroulée en France où j'ai découvert l'immense complexité sociologique du peuple juif et de son histoire, en rencontrant – moi qui suis d'origine séfarade – le judaïsme achkénaze.

La troisième partie de ma vie se passe en Israël, en tant qu'Israélien. C'est donc, dans un style particulier, un exemple de la mutation d'identité qui transforme, de notre temps, le peuple juif en nation hébraïque ou plus exactement, qui transforme un Juif en Israélien.

 

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Au fond, si j'avais dû vivre en diaspora, je me serais davantage considéré comme un Juif algérien de culture française que comme un Juif français de culture algérienne. L'Algérie est devenue par la suite un pays arabe et je ne pouvais pas me considérer comme un Arabe.

Encore aujourd'hui, je n'arrive pas à comprendre la manière dont les Juifs nord-africains en France se considèrent comme Français. Indépendamment du caractère anti-Juif ou anti-israélien des pays arabes, il ne leur vient pas à l'idée de se considérer comme des Arabes mais comme des Français. Cette attitude relève du racisme. Elle s'explique par le fait que les Juifs considèrent que l'indice culturel français est supérieur à l'indice culturel arabe. Ce qui est objectivement un non-sens parce que ces cultures ne se mesurent pas aux mêmes critères. Mais il y a une évidence pour un Juif qui a vécu en pays d'islam : la différence entre le Juif et l'Arabe n'est pas seulement d'ordre religieux, elle est aussi d'ordre national. Cette double différence n'existe pas par rapport à l'Européen. C'est l'un des éléments qui explique la perpétuation de la diaspora en milieu européen.

L'enseignement de Monsieur Gordin m'a révélé ce que je savais de façon innée – des évidences qui n'avaient pas à être élucidées : La dimension religieuse juive est d'abord collective et non individuelle et c'est là que j'ai compris que la religion juive est la tradition d'un peuple et pas du tout une confession où l'on met en commun des croyances perçues individuellement. Autrement dit, le mot « communauté », que nous employons en français pour traduire notre mot qéhila, est faux. Nous étions une identité nationale qui avait sa propre religion et non pas une communauté religieuse comme par exemple les paroisses protestantes d'après la Révolution.  Ma préoccupation à cette période était de m'atteler à constituer une équipe d'intellectuels juifs qui pourraient travailler à formuler ce que Monsieur Gordin m'avait fait connaître, à savoir la possibilité d'un discours explicitant la tradition juive au niveau universitaire, en style occidental, ce qui n'existait pratiquement pas jusqu'alors. Je ne me sentais pas du tout la vocation de rabbin de communauté.

De façon très lucide, nous avions le privilège de nous rattacher à une tradition qui n'était pas forcément connue dans d'autres sociétés humaines. Cette tradition nous enseignait de croire ce qui était resté longtemps un peu mystérieux : tout Juif, même athée, fait partie de l'Alliance. Nous avons compris cela par la suite en voyant la dimension proprement providentielle de l'Histoire juive (qui concerne tous les Juifs même athées). La religion juive, c'est la fidélité à la Révélation prophétique. Nous avons toujours compris cela de haut en bas : c'était Dieu qui avait interpellé, alors que dans la révélation païenne, c'était des hommes qui recherchaient leur dieu. J'ai vite compris qu'il y avait un cas particulier pour les chrétiens et les musulmans, en ce sens qu'ils avaient accepté le Dieu d'Israël, mais avaient refusé les Juifs.

Nous considérions les musulmans comme d'authentiques monothéistes, puisqu'ils n'avaient pas d'image dans leur culte ; nous savions qu'ils faisaient partie d'une autre lignée d'Abraham – alors que nous considérions les chrétiens comme des païens qui ne s'étaient pas encore complètement défaits de leur paganisme.

Les Achkénazes sont principalement les descendants des exilés du premier Temple qui ne sont pas revenus en Erets Israël à l'époque du deuxième Temple. Par conséquent, leur tradition est essentiellement celle d'une nation juive d'avant le retour d'exil. Les Séfarades, eux, étaient revenus du premier exil de Babylone et sont les exilés du deuxième Temple.

Nous savions que les chrétiens et les musulmans se réclamaient du Dieu d'Israël. L'identité juive authentique était l'identité biblique, connaissant le monde en tant que création du Créateur qui s'était révélé en tant que Dieu d'Israël.
    * En Israël, il s'agit d'une révélation de Dieu aux hommes et la vocation juive, c'est cette fidélité à la Révélation.
    * Chez les Goyim, il s'agit d'une dimension culturelle, spirituelle, cherchant l'explication du monde, rencontrant l'idée de Dieu et se faisant une religion de telle ou telle conception. Depuis notre enfance, nous étions habitués à la considérer comme païenne.

Chez les Séfarades, les relations avec les autres croyants sont très détendues, très paisibles. Parce que l'autre croyant ne nous a jamais disputé notre vocation de vrai Israël. Il nous a mis en infériorité politique, mais c'est un autre problème.
C'est tout à fait différent chez les Achkénazes qui peuvent se demander quel est le vrai Israël. L'idée que le christianisme soit le vrai Israël est une véritable angoisse pour un Juif achkénaze alors que c'est un non-sens pour un Juif séfarade des pays d'Islam.

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