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Publié par Anthony Le Cazals

« Nos institutions ne valent plus rien : là-dessus tout le monde est d'accord. Pourtant la faute n'en est pas à elles, mais à nous. Tous les instincts d'où sont sorties les institutions s'étant égarés, celles-ci à leur tour nous échappent, parce que nous ne nous y adaptons plus. De tous temps le démocratisme a été la forme de décomposition de la force organisatrice : dans Humain, trop humain, II, 318, j'ai déjà caractérisé, comme une forme de décadence de la force organisatrice, la démocratie moderne ainsi que ses palliatifs, tel «l'Empire allemand». Pour qu'il y ait des institutions, il faut qu'il y ait une sorte de volonté, d'instinct, d'impératif antilibéral jusqu'à la méchanceté : une volonté de tradition, d'autorité, de responsabilité, établie sur des siècles, de solidarité enchaînée à travers des siècles, dans le passé et dans l'avenir, in infinitum. Lorsque cette volonté existe, il se fonde quelque chose comme l'imperium Romanum : ou comme la Russie, la seule puissance qui ait aujourd'hui l'espoir de quelque durée, qui puisse attendre, qui puisse encore promettre quelque chose, - la Russie, l'idée contraire de la misérable manie des petits États européens, de la nervosité européenne que la fondation de l'Empire allemand a fait entrer dans sa période critique... Tout l'Occident n'a plus ces instincts d'où naissent les institutions, d'où naît l'avenir : rien n'est peut-être en opposition plus absolue à son « esprit moderne ». On vit pour aujourd'hui, on vit très vite, - on vit sans aucune responsabilité : c'est précisément ce que l'on appelle « liberté ». Tout ce qui fait que les institutions sont des institutions est méprisé, haï, écarté : on se croit de nouveau en danger d'esclavage dès que le mot « autorité » se fait seulement entendre. La décadence dans l'instinct d'évaluation de nos politiciens, de nos partis politiques va jusqu'à préférer instinctivement ce qui décompose, ce qui hâte la fin... Témoin : le mariage moderne. Apparemment toute raison s'en est retirée : pourtant cela n'est pas une objection contre le mariage, mais contre la modernité. La raison du mariage - elle résidait dans la responsabilité juridique exclusive de l'homme : de cette façon le mariage avait un élément prépondérant, tandis qu'aujourd'hui il boite sur deux jambes. La raison du mariage - elle résidait dans le principe de son indissolution : cela lui donnait un accent qui, en face du hasard des sentiments et des passions, des impulsions du moment, savait se faire écouter. Elle résidait de même dans la responsabilité des familles quant au choix des époux. Avec cette indulgence croissante pour le mariage d'amour on a éliminé les bases mêmes du mariage, tout ce qui en faisait une institution. Jamais, au grand jamais, on ne fonde une institution sur une idiosyncrasie ; je le répète, on ne fonde pas le mariage sur « l'amour », - on le fonde sur l'instinct de l'espèce, sur l'instinct de propriété (la femme et les enfants étant des propriétés), sur l'instinct de la domination qui sans cesse s'organise dans la famille en petite souveraineté, qui a besoin des enfants et des héritiers pour maintenir, physiologiquement aussi, en mesure acquise de puissance, d'influence, de fichesse, pour préparer de longues tâches, une solidarité d'instinct entre les siècles. Le mariage, en tant qu'institution, comprend déjà l'affirmation de la forme d'organisation la plus grande et la plus durable : si la société prise comme un tout ne peut porter caution d'elle-même jusque dans les générations les plus éloignées," le mariage est complètement dépourvu de sens. - Le mariage moderne a perdu sa signification - par conséquent on le supprime. »
(Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, § 39)

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