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Publié par Anthony

Dans notre série tout contre l'institution, un  entretien du Nouvel Observateur avec Pierre Miquel sur les polytechniciens. Anthony

La puissance X : l'Ecole polytechnique a deux cents ans

On leur doit le canal de Suez et le métro, la victoire de la Marne et les égouts de Paris, les chemins de fer, le pétrole d'Elf ou, plus récemment, la privatisation de la BNP... Derrière ce catalogue à la Prévert, il y a toujours le bicorne d'un polytechnicien. Et cela fait deux cents ans que cela dure. Encore aujourd'hui, on trouve un X à la tête de près de la moitié des 50 plus grandes entreprises françaises. Qui sont-ils, ces grands bâtisseurs de l'histoire de la France? A l'occasion du bicentenaire de Polytechnique, l'historien Pierre Miquel, qui vient d'écrire l'épopée de l'Ecole, nous raconte la vie de ces hommes habités par la rage de construire

Le Nouvel Observateur. - On trouve de tout finalement à Polytechnique: des chercheurs, des militaires, des entrepreneurs et même des philosophes et des curés ! Peut-on alors parler d'un état d'esprit polytechnicien?

Pierre Miquel. - Aucune école n'a une aussi forte tradition, une mentalité aussi ancrée. De Gay-Lussac, ce chimiste sorti de l'Ecole trois ans après sa fondation et qui terminera sa vie président de Saint-Gobain (1), à Bernard Esambert, l'inspirateur de la politique industrielle de Georges Pompidou, en passant par Barnabé Brisson, le père de nos voies navigables, c'est la même lignée d'hommes. Ils n'ont qu'une seule idée en tête: le développement. C'est pour cela qu'on les retrouve à la tête de tous les grands projets qui ont fait l'aventure industrielle de la France depuis deux siècles. Les domaines changent au gré des découvertes et des nécessités, mais l'esprit reste.


N. O. - Comment expliquer une telle «obsession»?
P. Miquel. - Polytechnique est née de la Révolution et du siècle des Lumières. Il fallait des cadres pour sauver la République. Mais la République ne pouvait être sauvée que par des savants! A qui la Convention, en 1794, confie-t-elle la création de l'Ecole? A Berthollet, à Monge, à Fourcroy, les plus grands scientifiques de l'époque. Des hommes qui considèrent la science comme le remède souverain aux maux de la société.


N. O.- Bien peu de polytechniciens passeront pourtant pour des révolutionnaires. La politique semble même les avoir laissés relativement indifférents, contrairement à leurs condisciples de l'ENA.
P. Miquel. - Les polytechniciens n'ont jamais été des politiciens. Cela ne veut pas dire qu'ils n'ont pas joué un important rôle politique: depuis toujours ils tiennent les grandes directions techniques des ministères - à l'Industrie, à l'Armement, à l'Equipement, aux Transports - où se font les véritables choix économiques du pays.
Il est vrai que la plupart d'entre eux sont des hommes d'ordre. Mais pourquoi? Pour permettre le progrès. Y compris le progrès social. Le fondateur des sciences sociales est un polytechnicien: Frédéric Le Play. Prenez un personnage comme Simon Bernard. Incroyable destinée que celle de cet officier de Napoléon, héros d'Austerlitz et descendant d'une famille juive de Dole. A la Restauration, en 1815, rejetant le conservatisme de Louis XVIII, il part en Amérique, où le président Jackson lui fait un pont d'or pour qu'il construise des canaux en Floride. D'autres à la même époque s'installent en Russie et se mettent au service du tsar Alexandre Ier comme ce Benoît Clapeyron (promotion 1816) qui crée l'Ecole des Travaux publics de Saint-Pétersbourg. Mais quand ils apprennent l'avènement de Louis Philippe, en 1830, ils s'empressent de rentrer. Parce que le monarque bourgeois est un moderniste qui va jeter la France dans l'aventure du chemin de fer. C'est d'ailleurs une des rares fois où les X prennent le parti d'une révolution: une soixantaine d'entre eux montés sur les barricades feront le coup de feu lors des Trois Glorieuses. Vaneau, à la tête d'une colonne d'ouvriers, y perdra même la vie, d'une balle dans le front. Mais ils seront beaucoup moins nombreux lors des émeutes de février 48 qui vont renverser la monarchie de Juillet et fonder la IIe République.
 

N. O. - Les polytechniciens se rallieront quand même assez vite à la République.
P. Miquel. - Polytechnique n'a jamais été uniforme sur le plan politique. On le voit dès le début avec le fameux affrontement Cauchy-Arago. Cauchy, le mathématicien royaliste et catholique qui succédera à Monge à la tête de l'Ecole, ne pardonnera rien à Arago, le physicien bouillant et républicain du Midi qui refuse de prêter serment à Napoléon. Disons pour simplifier qu'au XIXe siècle, pour un polytechnicien, peu importait le régime pourvu qu'il soit entreprenant.
 

N. O. - Auguste Comte, lui-même ancien élève, avec sa religion de la science, n'est-il pas alors le plus représentatif de l'esprit polytechnicien?
P. Miquel. - Pas vraiment. Auguste Comte, fondateur du positivisme, cette philosophie qui fait de la science la pierre angulaire d'un nouvel ordre politique et social, est d'abord un penseur, un théoricien. Il fait partie de ces intellectuels qui, d'Henri Poincaré, le plus illustre des polytechniciens (voir encadré), à Jacques Attali, représentent un courant à l'Ecole mais qui n'a jamais été majoritaire. Les X sont plus industrialistes. Ils participent plus à l'aventure des choses qu'à l'aventure des idées.


N. O. - Quel a été alors l'âge d'or des polytechniciens?
P. Miquel. - Sans aucun doute le Second Empire. A cette époque, ils tiennent toutes les manettes: celles de l'Etat, celles de l'armée et celles des grandes entreprises nées de la révolution industrielle. On ne compte plus leurs exploits: la guerre de Crimée, par exemple, sera la vitrine de leur génie maritime quand le «Napoléon» de Dupuy de Lome, l'inventeur des premiers navires à hélices, laissera sur place la flotte anglaise bloquée dans les Dardanelles par le vent et les courants. Ces faits d'arme entraînent dans leur sillage le développement d'une puissante industrie. On retrouve des polytechniciens partout: aux commandes des cuirassés, à la tête des chantiers qui les construisent ou des usines sidérurgiques qui fournissent les tôles dont ils sont faits. On les retrouve aussi dans les colonies où, comme Joffre à Madagascar ou Archinard au Soudan, ils annexent des territoires mais aussi organisent, creusent des ports, construisent des digues.
Le plus représentatif de cette époque, c'est peut-être Paulin Talabot, ce fou de chemin de fer qui ne se contentera pas d'être un ingénieur; allié à la maison Rothschild, il devient un grand capitaliste, gérant et propriétaire de lignes.
 

N. O. - On ne peut pourtant pas parler de tradition capitaliste à l'école.
P. Miquel. - L'argent intéresse moins les polytechniciens que le pouvoir. Mais cela ne les empêche pas d'être de véritables entrepreneurs, comme André Citroën; comme Conrad Schlumberger, l'inventeur des nouvelles techniques de prospection pétrolière; comme Ernest Mercier pour l'électricité.
 

N. O. - Il était prévu à l'origine qu'ils soient surtout des militaires.
P. Miquel. - Ils l'ont été. Polytechnique a eu de grands généraux, comme Joffre ou Foch, et a perdu plus d'anciens sur les champs de bataille que Saint-Cyr. Aujourd'hui, il est vrai que l'Ecole n'a plus la vocation. Mais les polytechniciens continuent à tenir le complexe militaro-industriel.


N. O. - De nos jours pourtant ils sont de plus en plus critiqués. On ne sait plus très bien à quoi ils servent.
P. Miquel. - Les polytechniciens sont heureux dans les périodes de grands progrès techniques permettant le développement économique et social. En ce moment, évidemment, ils sont un peu perdus. Pendant la crise des années 30, ils n'étaient pas restés inactifs: c'est de la cellule «X-crise» que sont sorties - avec Louis Armand, Jacques Rueff, Alfred Sauvy... - toutes les idées qui, au lendemain de la guerre, permettront de rénover les structures économiques et sociales de la France. Aujourd'hui, les polytechniciens sont toujours aux commandes. Mais c'est vrai qu'ils apportent peu de sang neuf. Les dirigeants de l'Ecole l'ont bien compris, et c'est pour cette raison qu'ils mettent de nouveau l'accent sur la recherche. Polytechnique ne maintiendra sa suprématie que si elle renoue avec sa véritable mission.
 

Propos recueillis par CHRISTINE MITAL et STÉPHANIE ANTOINE
 

Pierre Miquel, «les Polytechniciens», Plon, 520 pages, 140 F.


(1) Saint-Gobain est une des manufactures créées par Colbert.

 

Source: «le Nouvel Observateur» du 10 mars 1994.

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