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Publié par Anthony

Alain Jugnon a récemment sorti un livre sur le Théâtre du vivant chez Nietsche ou Simondon où il met en avant toute un pthéorie non-pathétique du pathos. Le pathos est ce que nous nommons l'affectif, l'émotion ce que les Indiens nomme la rasa. Une pensée de l'affectif telle que nous l'avions dévelooppée quelques années plus tôt peut donc passé par la formulation indienne de la Rasa qui conditionne essentiellement les arts dont celui du théâtre.

 

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Temple à Badami


La théorie du rasa, développée dans le Nâtyaçâstra, le traité indien d’art dramatique écrit probablement au IIème siècle apr. J.-C. et attribué au légendaire Bharata, est au cœur de l’esthétique indienne. Pour Abhinavagupta, le rasa constitue le fondement unique de toute poésie, qui ne doit avoir d’autre but que sa création.

Le mot rasa désigne d’abord le suc d’un fruit ou d’une plante, puis sa saveur particulière ; dans le domaine artistique, il représente la tonalité émotionnelle qui imprègne une œuvre et que ressent son spectateur ou son lecteur. Il désigne également le plaisir esthétique qui en résulte. La meilleure définition est celle qu’en propose Louis Renou dans l’Inde Classique : « c’est un état subjectif du lecteur ou de l’auditeur (c’est tout un) par lequel les émotions dormantes qu’il est en état d’éprouver sont réveillées au contact de l’œuvre littéraire et donnent la sensation d’un plaisir, d’une volupté (…) le lecteur recrée pour son compte et reçoit en lui l’expérience originale du poète, mais cette expérience ne devient rasa que si elle revêt la forme d’un sentiment universel, impersonnel, pour ainsi dire abstrait ».

Cette définition décrit aussi la naissance du rasa, que le Nâtyaçâstra résume dans cet aphorisme célèbre, appelé rasasûtra : vibhâvânubhâvavyabhicârisamyogâd rasanishpattis, « la naissance du rasa résulte de la combinaison des déterminants, des conséquents et des émotions transitoires » (chapitre VI). Pour qu’il y ait rasa, il faut en effet que les émotions que chacun de nous est capable d’éprouver, parce qu’elles appartiennent à l’expérience humaine dans ce qu’elle a d’universel, se cristallisent et nous deviennent présentes : on dit que l’émotion dormante (bhâva) devient « émotion stabilisée » (sthâyibhâva) ; ce phénomène est possible quand un ensemble de facteurs stimule la sensibilité du spectateur :

1) les « déterminants » (vibhâva), personnages propres à inspirer un sentiment ou éléments suggestifs formant le décor de la scène : par exemple, s’agissant du rasa érotique, l’homme aimé ou la femme aimée, ainsi que le printemps, le chant de certains oiseaux, l’aspect, la couleur ou le parfum de certaines fleurs , etc.

2) Les « conséquents » (anubhâva), qui sont les manifestations extérieures de l’émotion, propres à leur servir de signifiants, comme par exemple les regards tendres ou les soupirs ; parmi elles, les huit manifestations physiques spontanées, qui ne peuvent être feintes et donc impliquent de la part d’un acteur qu’il s’identifie au personnage : frémissement, pleurs, transpiration, pâleur, etc.

3) Les « émotions transitoires » (vyabhicâribhâva), qui sont des émotions passagères associées à l’émotion principale, et qui constituent une sorte de nœud émotionnel ; par exemple, l’amour peut se décliner en jalousie, colère, inquiétude, joie, etc.

Le Nâtyaçâstra dresse une liste de 8 rasa, que ses successeurs enrichiront. Chacun est associé à l’ « émotion stabilisée » qui le suscite :


8 rasa 
 8 sthâyibhâva
l’Erotique  çrngâra   plaisir d’amour rati
le Furieux  raudra     colère  krodha
l’Héroïque  vîra     fougue utsâha
le Repoussant  bîbhatsa     aversion  jugupsâ
le Comique   hâsya  rire  sa
le Pathétique karuna  affliction            çoka
le Merveilleux   adbhuta étonnement admiratif vismaya
le Terrible    bhayânaka terreur bhaya           
 



C’est dire que le rasa n’est pas l’émotion elle-même, mais à la fois la couleur particulière qu’elle confère à l’œuvre et le plaisir esthétique qu’elle engendre. Pour éprouver ce plaisir, le spectateur doit conserver avec l’émotion une distance suffisante, tout en ressentant vis à vis du personnage qui en est le sujet une sympathie profonde, source d’une compréhension intime et intuitive.

Sylvain Brocquet, maître de conférence à l'Université d'Aix-Marseille I


  • Shringara est un sentiment de nostalgie pour l’amant absent, à la fois sentimental et érotique, comme le πόθος (pothos) grec. Il englobe à la fois l’aspect physique et spirituel de l’amour et on le désigne parfois sous le terme de rasa adi ("originel") car il est supposé représenter la force créatrice universelle.
  • Hasya est un sentiment presque burlesque, incitant au rire. Il s’exprime musicalement à travers des dessins rythmiques syncopés ou un dialogue mélodique et rythmique entre les musiciens (jawab-sawal).
  • Karuna est pathétique, triste et plein de larmes, et exprime une extrême solitude et une vive nostalgie.
  • Raudra exprime la fureur ou la colère explosive. Ce rasa s’utilise souvent en art dramatique, mais en musique il peut personnifier la fureur de la nature. Musicalement, il se traduit par une série d’ornements rapides et "tremblants", qui produisent un effet vibratoire menaçant dans les notes graves.
  • Vîra exprime le sentiment d’héroïsme, de bravoure, de majesté, la gloire, la grandeur et une sorte d’excitation noble, une certaine fierté. Exagéré, il verse dans raudra.
  • Bhayanaka est au-delà de raudra. Il vise à provoquer l'effroi, la terreur. Il s'exprime difficilement avec un seul instrument, à moins qu’un texte vocal n’éclaire sa signification exacte.
  • Vibhatsa – rempli de dégoût ou le suscitant – est également difficile à exprimer par la musique. Comme le précédent, il s’utilise davantage en art dramatique.
  • Adbhuta traduit la surprise et l’étonnement, la gaieté et même une légère peur, comme lorsque l’on vit une expérience nouvelle, étrange. On peut l’exprimer par une rapidité extrême ou des trouvailles techniques.
  • Shanta exprime la paix, la tranquillité et la sérénité.

Certains mentionnent un dixième rasa, bhakti, imprégné de dévotion et de spiritualité et d’un sentiment presque religieux mais Ravi Shankar le considère comme une combinaison de shanta, karuna et abdhuta.

 

24/04/2010 14:26

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