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Publié par Anthony Le Cazals

Nous répertorions ici les sources fraçaises de Nietzsche que sont Lange et Guyau tels que Alfred Jouillée (1902) en fait état (pour le second extrait je l'ai trouvé sur le blog de Jean-Martin Clet, 2008). Anthony

 

 

"Avant de marquer le point où l'opposition des deux philosophes va se produire, rappelons leurs points de coïncidence. Les deux penseurs ont pris d'abord pour accordé par tout le monde qu'il faut ou régler la conduite humaine ou la laisser sans règle (ce qui est encore une manière de lui donner une règle, celle de n'en pas avoir). Ils se sont accordés ensuite à chercher le fondement de la règle ou de l'absence de règle (question réservée) dans la nature la plus profonde de la vie, qu'ils considèrent comme étant le fond même de l'existence, lis se sont accordés à concevoir la vie comme une activité qui trouve dans sa plus haute intensité sa plus haute jouissance. Ils se sont accordés enfin à concevoir la plus haute intensité comme en proportion nécessaire avec la plus large extension.

Reste à déterminer la nature de cette extension. C'est ici le carrefour où s'ouvrent deux routes divergentes et où les deux philosophes vont se tourner le dos. Le point où débute la divergence est indiqué par Nietzsche lui-même. Guyau écrit d'abord à la page 48 ces lignes, dont une partie est soulignée par Nietzsche : « La vie est une sorte de gravitation sur soi; » c'est là précisément le principe qu'admettent en commun les deux philosophes. « Mais, continue Guyau, l'être a toujours besoin d'accumuler un surplus de force même pour avoir le nécessaire ; l'épargne est la loi même de la nature. Que deviendra ce surplus de force accumulé par tout être sain, cette surabondance que la nature réussit à produire ? » Nietzsche met en marge : « Là gît la faute. » Que veut-il donc dire ? Lui aussi, pourtant, admet que l'être accumule la force de manière à en avoir un surplus, une surabondance. Mais il n'admet pas que cette accumulation résulte d'une espèce de vitesse acquise en vue de se procurer le nécessaire et qui aboutit à plus qu'il n'est absolument besoin. Il voit dans la surabondance le résultat d'un instinct de déploiement de puissance, Macht auslassen, comme il répète sans cesse. Il s'imagine que l'être accumule le pouvoir pour le pouvoir même, - comme si le pouvoir avait un prix indépendamment de l'usage, et de la joie finale qui y est attachée. Il croit donc que l'être fait provision de vie en excès pour « déployer sa puissance sur autrui... an andern Macht auslassen ». Guyau, au contraire, voit dans la surabondance le moyen final de ne pas dépouiller autrui et de s'unir à autrui."

 

La suite complète ici : Alfred Fouillée, Nietzsche et l'immoralisme, livre III, les jugements de Nietzsche sur Guyau.**

 

"Ceux qui ont étudié Nietzsche, y compris M. Lichtenberger et moi-même, ont laissé indécise la question de savoir si Nietzsche avait eu connaissance de la doctrine de Blanqui sur le retour éternel des choses. Ce qui est certain c'est qu'il connaissait en 1866 le livre de Lange sur l' Histoire du matérialisme. Il adopta ces idées de Lange que le monde des sens est le produit de notre organisme et que notre organisme réel nous demeure tout aussi inconnu que les autres réalités. Or l'attention de Nietzsche ne peut pas ne pas avoir été attirée par une page très importante de l' Histoire du matérialisme de Lange, qui a trait à Blanqui. Dans la note 73 de son chapitre sur Lucrèce, Lange (…) cite l'ouvrage de Blanqui, L'Eternité par les astres, hypothèse astronomique, Paris, 1872. « Rappelons, dit-il, un fait qui ne manque pas d'intérêt. Dernièrement un Français a de nouveau formulé la pensée que tout ce qui est possible existe ou existera quelque part dans l'univers, soit à l'état d'unité soit à l'état de multiplicité ; c'est là une conséquence irréfutable de l'immensité absolue du monde, ainsi que du nombre fini et constant des éléments, dont les combinaisons possibles doivent être également limitées ». Cette dernière idée appartient à Epicure (Lucrèce, II, 480-521). On reconnaît l'argument même de Nietzsche et presque dans les mêmes termes. « Si, dit Nietzsche, on peut imaginer le monde comme une quantité déterminée de force..., il s'ensuit que le monde doit traverser un nombre évaluable de combinaisons... Dans un temps infini, chacune des combinaisons possibles devra une fois se réaliser, plus encore elle devra se réaliser une infinité de fois. » De là « un mouvement circulaire de séries absolument identiques » L'érudit professeur de Bâle avait lu et médité Lange. Il s'inspira d'ailleurs très souvent de son livre. De plus, l'ouvrage de Lange fut bientôt classique en Allemagne. Donc Nietzsche savait que, pour sa doctrine du retour éternel, il avait un prédécesseur récent et un Français. Il tenait fort, d'ailleurs, à être au courant des ouvrages venus de France. Il a bien pu (mais ceci est une simple hypothèse) voir en librairie à Paris, à Nice même, ou faire venir de France la brochure de Blanqui. « Je me souviens, m'écrit de Barcelone M.Danielsen, de l'avoir vue dans un étalage de librairie à Stockholm en 1880. Peu de philosophes célèbres ont été aussi peu féconds que Nietzsche en invention de doctrines nouvelles. » Cette remarque irrévérencieuse eût indigné celui qui, dans la Volonté de puissance (§ 37) prononce ces paroles oraculaires qui prouvent que, sur sa table des valeurs, il avait rayé la modestie : « Ma philosophie apporte la grande pensée victorieuse qui finit par faire sombrer toute autre méthode. C'est la grande pensée sélectrice : les races qui ne la supportent pas sont condamnées, celles qui la considèrent comme le plus grand des bienfaits sont choisies pour la domination. » Et nunc erudimini, omnes gentes...
Un professeur de philologie grecque ne pouvait pourtant ignorer que les Stoïciens faisaient recommencer le monde après chaque conflagration. Les dieux eux-mêmes recommençaient leurs destinées, à plus forte raison les simples mortels. Socrate épousait de nouveau Xanthippe, toujours aussi acariâtre, buvait de nouveau la ciguë. Cette idée du retour des mêmes événements inspirait au sage le détachement, la résignation, l'absence de tout étonnement devant un monde toujours semblable à lui-même et que nous ne pouvons changer. Comme, d'ailleurs, ce monde paraissait aux Stoïciens un magnifique déploiement de tension et de raison, ils professaient l'optimisme et disaient : Rien de meilleur n'est possible ; ne nous troublons donc pas la cervelle, Nietzsche n'a fait que prendre pour un « enfantement » grandiose de son génie, sur les hauteurs de Silvaplana, ses souvenirs d'étudiant qui a lu Lucrèce et Marc-Aurèle, en attendant Lange. Guyau qui, comme on sait, parle du retour éternel des mêmes choses dans ses vers sur l'analyse spectrale, ne connaissait nullement le livre de Blanqui ; j'en ai la certitude ; mais il avait été conduit à cette idée et par ses réflexions propres et par l'étude d'Epicure et de Lucrèce. Il venait d'écrire sa Morale d'Épicure."

 

La suite en bas cette page (II et III)

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oyseaulx 02/12/2010 22:08



Lange est un auteur qui écrit en allemand ; peut-être est-il Suisse en réalité, peut-être a-t-il été traduit en français, c'est possible, je ne puis vérifier maintenant. Mais il écrit en allemand
et je possède une édition moderne de son livre dans cette langue dans ma bibliothèque personnelle. On sait l'engouement de Nietzsche pour ce livre. Mais nous ne sommes qu'en 1866 ou 1867.
Nietzsche a donc lu ce livre à l'époque de sa parution. Cette lecture l'a-t-elle marqué durablement ? C'est possible. Mais les traces en sont plus visibles dans les fragments posthumes que dans
les œuvres, et les fragments posthumes, malgré leur immense intérêt, ne sont quand même pas non plus des œuvres. Quant au livre lui-même, c'est un travail d'une grande valeur, mais entachée d'un
défaut rédhibitoire : le kantisme de son auteur, qui inspire sa conception téléologique de l'histoire de la philosophie et, du coup, empêche tout matérialisme sérieux. Et l'on sait qu'il en va de
même pour Nietzsche, qui, s'il dépasse Schopenhauer, et donc Kant, sur le plan de la morale, ne s'est jamais délivré de leurs illusions sur le plan de la théorie de la connaissance. Ce qui le
conduit à voir dans le monde la représentation d'un sujet qui se le représente. Mais il n'y a pas de sujet. Et, par conséquent, il n'y a pas non plus de monde.



Anthony Le Cazals 04/12/2010 12:30



On est d'accord pour sujet et monde, sinon que ce sont des insistances du langage et de a réaction.


Pour Lange je vais rectifer heureusement que tu es là.


Friedrich-Albert Lange (1828 à Wald près de Solingen - 1875 à Marburg) historien et philosophe allemand, fils du théologien Johann Peter Lange.


Il professa à Cologne, puis à l'université de Bonn, enfin (1858) au gymnase de Duisbourg. En 1861, il se consacra à la politique et se
rangea du côté d'August Bebel (fondateur du Parti socialiste démocrate).


Impliqué dans de continuels procès de presse, il se réfugia à Winterthur (près de Zurich) en 1866, retourna en Prusse en 1873 occuper la chaire de philosophie à l'université de Marburg.