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Publié par Anthony Le Cazals

Avec « la Recherche biomédicale en danger » (Cherche-Midi), le professeur Philippe Even, 78 ans, dit tout haut ce que tout le monde s'efforce de ne pas voir. Pour lui, le système français broie les meilleurs. «Depuis 25 ans, la France n'a rien inventé», nous dit ce franc-tireur. Il faut selon lui faire taire les grandes écoles qui finissent par administrer la recherche sans la pratiquer elles-mêmes. Ansi «Trois projets sur quatre sont voués à l'échec» et cela a plutôt tendance à faire fuir la cerveaux. Anthony

 

Philippe Even, 78 ans - « être vieux, c'est être jeune depuis plus longtemps que les autres », dit il avec Geluk -, ancien doyen de la Faculté de Médecine Necker,  publie 500 pages brillantissimes : vingt ans de recherche biomédicale sont passées au tamis d'un esprit libre qui se fait volontiers le porte-parole,  quand ce n'est pas la torpille, d'hommes politiques ou de fonctionnaires qui se croient contraints au silence par la diplomatie ou le devoir de réserve. Ainsi ce lanceur d'alerte aura-t-il passé quatre ans à faire ce qui ne se fait pas : expertiser la recherche française dans le détail, chercheur après chercheur.

Hostile à l'idéologie égalitariste, il en appelle à un système  où des cerveaux brillants enfin dotés de moyens dignes de leur mission dirigeraient les centres de recherches. On en est bien loin, nous explique-t-il, avec un talent de conteur peu commun. Gauche comme droite ont bien entendu cherché à l'enrôler mais lui refuse, amusé, toute appartenance « à un  comité Théodule ». Tout au plus se glisse-t-il temporairement dans un habit de consultant amical et distancié auprès des conseillers de l'Elysée ou du PS : « Je veux rester libre de parler. Toutes les armées ont besoin de corps francs dont on utilise les résultats et dont on n'est pas responsable s'ils choquent ou s'ils échouent.  » Et pour étayer son livre, il  a mis 500  documents sur le site de l'Institut Necker, qu'il a créé et dirige depuis vingt ans.

 

Nouvel Observateur. - La recherche biologique et médicale française est en danger,  expliquez-vous.

 Philippe Even.- Oui, contrairement à ce que vient de proclamer le directeur du CNRS et beaucoup d'autres apparatchiks : l'effondrement général depuis 2000, touchant les quatre recherches, biologique, médicale, biotechnologique et pharmaceutique. Notre industrie du médicament est encore un grand fabricant, mais depuis 25 ans, elle n'a rigoureusement rien inventé. On n'invente pas quand on ne cherche pas. Elle fabrique sous licence les bouteilles et les bouchons mais les grands crus qui guérissent viennent tous des Etats-Unis, d'Angleterre ou de Suisse.  Pendant 4 ans, j'ai recensé et analysé plus de 200 000 publications 2000-2010 de nos 12 000 chercheurs et universitaires de biologie et de médecine dans 2000 journaux  de langue anglaise et constaté que 3000 ne font rien et 6000 peu de choses. La France obtient des résultats médiocres.

Dans  les classements internationaux, nous ne sommes pas, contrairement à ce que répètent politiques et administrateurs, la 5eme « puissance », mais très loin derrière les premiers : nous sommes au 5eme balcon et la chute s'accélère depuis 5 ans, puisque nous sommes aujourd'hui loin derrière l'Amérique, l'Angleterre, l'Allemagne et le Japon, et depuis un an, dépassés par le Canada, la Suisse et la Scandinavie. Et ça, c'est en biologie. En médecine de soins, c'est bien pire, 1 à 2% dans les grands journaux de cancérologie, de cardiologie, etc. Tragique. Depuis 1980, la France  n'a obtenu  qu'un seul Nobel de Médecine et depuis 1945, 14 Nobel de Sciences, contre 51 à l'Angleterre, 32 à l'Allemagne, 241 aux Etats Unis. J'ai donc voulu savoir qui, en France, fait quoi,  où, comment, avec quels résultats internationaux, et repérer  les éléments porteurs. J'y ai ressenti le  même bonheur qu'à visiter une galerie d'art contemporain à la recherche de belles œuvres.

N.O.- Sont-ils nombreux, les vraiment bons ?

Philippe Even.- A mes yeux,  un millier, soit 10%,  sont d'excellence et 1% sont hors norme, ce qui représente environ une centaine. C'est sur eux et sur leurs équipes qu'il faut concentrer nos moyens, tout faire pour qu'ils ne partent pas à Harvard ou à Rockefeller. Quinze de ceux qui sont partis publient au plus haut niveau, autant que les 750 chercheurs de l'Institut Pasteur, notre meilleur centre. La recherche c'est comme le turf, il faut miser sur les meilleurs. La compétition stimule, la non-compétition, c'est-à-dire la fonctionnarisation, endort.

 

N.O.- Au fond vous êtes un libéral, d'ailleurs satisfait de l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Il a été, selon vous, le premier à prendre la mesure du désastre

Philippe Even.- Je le dis d'autant plus que j'ai toujours voté à gauche,  « malgré elle et malgré moi » pour reprendre le 

mot de Camus. La recherche ne devrait pas être un problème de droite ou de gauche. Mais après 30 ans d'inaction, Nicolas Sarkozy et Valérie Pécresse ont vraiment, après Claude Allègre, essayé de changer les choses.  Mais comme ils n'ont pas  d'expérience de terrain, beaucoup de mesures s'enlisent, bloquées par les corporatismes et le syndicalisme, même si le Grand Emprunt et l'ANR (Agence Nationale  de Recherche) sont de vraies avancées.

L'autonomie des universités en revanche reste souvent une coquille vide. Parce que les universitaires eux-mêmes sont fréquemment, comme on dit aux « Guignols », des « couilles molles », que l'inertie rassure. Beaucoup ne tiennent guère à l'autonomie, donc à la responsabilité, parce qu'ils sont élus précisément pour que rien ne change et pour leur goût des compromis et de l'irresponsabilité.  N. Sarkozy se plante aussi dans le choix des inconnus de 3eme rang qu'il nomme à la tête du CNRS, de l'Inserm, des grandes directions ministérielles et des innombrables agences de recherche (plus de cent !) : ils n'ont  aucune vision d'ensemble de la recherche et des directions nouvelles qu'elle prend. Des aveugles. A l'étranger, à ces postes, vous avez des Nobel, ou des pré-nobélisables.

En France,  on choisit, au mieux, des ingénieurs X-Ponts, X-Mines, ou du CNES ou du CEA, tous dociles, sortis des mêmes « grandes » écoles, grandes entre guillemets, mais qui n'ont jamais  fait de recherche. Ce qu'ils savent, c'est la science telle qu'elle était au moment de leurs études. Mais la  recherche, c'est différent, c'est un état d'esprit, c'est être libre, c'est tout remettre en cause, contester ce qui a été enseigné, renverser les idées reçues, faire preuve d'audace et d'imagination, pour ouvrir des voies nouvelles et non circuler sur des autoroutes comme tout le monde. Ils ont appris à répondre à toutes les questions les plus compliquées, mais sont incapables de poser des questions nouvelles, qui sont toujours des remises en cause. La science « établie » trône comme une statue immobile ; la recherche, elle,  danse,  court,  vole, va en tous sens. Elle ne peut s'épanouir dans les casernes de Polytechnique.

N.O.- Vous consacrez d'ailleurs toute une  partie à définir la recherche. Pourquoi ?

  Philippe Even.- Quand vous discutez avec des politiques ou des administratifs, ils  n'ont aucune idée de ce que qu'est la recherche. Ils mélangent l'aval, c'est-à-dire la recherche appliquée et le développement translationnel, démarches collectives et programmées indispensables et souvent liées aux industries, et l'amont, la recherche fondamentale, théorique, conceptuelle, libre et toujours individuelle, qui est la seule source des progrès révolutionnaires. Les grandes percées sont toujours des surprises. Elles ne se programment pas, alors que l'Etat veut et croit pouvoir tout programmer et donc éviter les surprises. Il craint le changement qui bouge les lignes...et les hommes en place. Or aujourd'hui, seuls 20% des crédits sont destinés à la recherche fondamentale libre, quand il en faudrait le double.

N.O.- Vous avez  dirigé, dès 1988,  la prestigieuse faculté de Necker. Comment avez-vous appliqué vos convictions ?

Philippe Even.-  J'ai convoqué certains  des universitaires et je leur ai demandé : « Mais qu'est-ce que vous avez fait au juste depuis dix ans ? » J'en ai mis beaucoup à l'écart. J'ai  vidé 10 étages, créé l'Institut Necker et trouvé beaucoup de financements privés qui m'ont permis de recruter  des chercheurs d'excellence, de France et de l'étranger.

N.O.- Vous dites que le problème n'est pas tant l'argent que la façon dont on l'utilise.

Philippe Even.- L'Etat met à peu près 18 milliards d'euros - 0,9% du PIB - dans la recherche. Ça nous place, en absolu, au 4e rang mondial, mais, en relatif, bien loin des pays les plus dynamiques, au 10eme ou 12eme rang. Surtout, à cause de l'incompétence des responsables, de structures administratives aberrantes et d'une gouvernance paralysante, on les distribue mal et on laisse de fait la responsabilité des grandes options au clan incontrôlé des Grands Corps - X-Mines, X-Ponts, Nucléaire, Espace - qui se lancent dans des projets pharaoniques, cocardiers, irréalistes et trois fois sur quatre voués à l'échec.

La station orbitale habitée par exemple, une dinde volante, « a flying turkey » comme dit S. Weinberg, Nobel de physique américain, « séjour touristique pour les astronautes » selon C. Allègre, qui a coûté 165 milliards de dollars en dix ans, sans le moindre résultat, sans même de programme de recherche, et n'a servi jusqu'ici qu'à envoyer un clown au nez rouge dans l'espace. Ou le laser mégajoule de Bordeaux, qui sert à nos « frustrés » de Mururoa, dixit Claude Allègre, à perfectionner nos bombes H, qui ne servent et ne serviront jamais à rien.

 

Pire encore, tous les vrais grands scientifiques et tous nos Nobel de physique, Pierre -Gilles de Gennes, Georges Charpak, Robert Dautray, Yves Pommeau, Sebastien Balibar, etc., ont dit et répété que le projet ITER de Cadarache (International  Thermonuclear  Experimental  Reactor) de fusion thermonucléaire, imité des supernovas, était une aberration radioactivement dangereuse et qui n'avait aucune change d'aboutir. Cela coûte 30 milliards sur 20 ans (150 millions par an pour la France) et il en faudra le double de 2030 à 2080... si l'on parvient à vaincre des dizaines d'obstacles techniques, qui paraissent aujourd'hui insurmontables aux meilleurs, ce qui n'empêche pas nos ministres de s'enthousiasmer en pensant « qu'en brûlant l'eau de mer »,  « la France sera l'Arabie Saoudite du XXIème siècle ». Niaiseries stupides et puériles.

Mais les choses ne vont pas mieux en biologie. Là, pas de grands programmes de typenucléaire, mais des agences créées en cascade, une par grande question compassionnelle et électoraliste : Génopoles, Génoscope, Agence Nationale de Recherche sur le SIDA (ANRS), Plan Cancer, Plan Alzheimer, Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur (AERES). On observe une fragmentation de la recherche aux dépens de l'indispensable pluridisciplinarité bien mieux assurée par le CNRS, l'Inserm et les Universités, et toutes sont en échec patent : effondrement du Génoscope, échec retentissant de l'ANRS, de l'AERES, etc.

Particulièrement exemplaire est l'histoire du SIDA de 1981 à 1985 : la France vire en tête, découvre les virus, leurs récepteurs et mène le monde, grâce à des chercheurs audacieux, libres, jeunes, au sein de structures privées, à l'abri des ingérences de l'Etat. L'Amérique est larguée. Après 1986 et le scandale aisément prévisible du sang contaminé, l'Etat crée l'ANRS et instantanément stérilise complètement la recherche : plus rien d'important ne viendra de France et en particulier, comme d'habitude, aucun médicament et cela fait 20 ans que ça dure. Notre histoire montre que depuis un siècle, toutes les grandes percées françaises, une quarantaine, sont nées hors de la tutelle directe de la bureaucratie immobile de l'Etat, à l'ENS, à l'ESPCI de la Ville de Paris, ou dans le secteur privé ou semi-privé, à l'Institut Pasteur ou à l'Institut Français du Pétrole ou chez Thalès, mais  guère dans l'Université, et rien au CNRS et à l'Inserm.

Quant à l'AERES, chargée en principe d'évaluer tout ça, elle s'arrange comme d'habitude « à la française » pour ne rien évaluer : « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il est égal ». C'est nul et nuisible.

N.O.- Autre  faiblesse hexagonale,  cette incapacité à créer les instruments permettant de répondre aux questions que l'on se pose...

Philippe Even.- C'est vrai en médecine, avec les scanners, RMN, PET-Scan, pacemakers, défibrillateurs, etc., et plus vrai encore dans les laboratoires, où il faut des lasers, des  séquenceurs, des micropuces, de la microscopie biphotonique, etc. Galilée n'était pas un grand théoricien, mais il s'est obstiné à grossir ce qu'il regardait dans le ciel. Il a appris qu'on avait fabriqué des lunettes en Hollande, il en a importé quand il était à Venise. Il les a modifiées, polies lui-même, perfectionnées et il a vu tourner Vénus autour du Soleil et découvert les 4 lunes tournant autour de Jupiter et prouvé ainsi la rotation de la Terre autour du Soleil « e pur si muove ». Ça, c'est la démarche dans tous les pays qui nous entourent. En étroite collaboration avec l'industrie, les chercheurs réfléchissent  aux outils à fabriquer pour répondre à leurs questions. Nous, jamais. Nous devons les importer à grands frais avec des années de retard. Les chercheurs étrangers mangent le pain blanc, nous laissent le pain gris et d'un coup nous mettent dix ans dans la vue.

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N.O.- Comment faire pour inverser la tendance ?

Philippe Even. - D'abord, donner une autonomie complète aux universités, et nommer à leur tête des présidents-managers venus d'ailleurs, forts et charismatiques.  Naturellement aussi, dissoudre avec fracas le Conseil National des Universités (le CNU),  conclave échevinal et corporatiste, scientifiquement nul, qui prétend contrôler les carrières des universitaires par-dessus la tête des universités, soi-disant autonomes, un système qui n'existe dans aucun pays du monde. Imagine-t-on d'ailleurs aux Etats-Unis, Havard ou Berkeley contrôlées par des universitaires de troisième  rang de Wichita, Omaha, Tampa, Tucson ou Sioux City, comme chez nous d'Amiens, Poitiers ou St Etienne ?

Il faut ensuite briser les « propriétés de famille », nos énormes unités de recherche qui, quoi qu'elles fassent, durent pendant trente ans. A l'étranger, les équipes sont le plus souvent petites, peuplées des meilleurs post-docs étrangers du monde, flexibles,  renouvelées ou non au bout de trois à cinq ans et changent librement de sujet si elles le jugent nécessaires, en s'adaptant au mouvement rapide de la science. Et puis donner tous les moyens aux meilleurs, avec toute liberté dans le choix de leur sujet. Enfin, donner aux plus brillants des débutants  la place qu'ils méritent. Einstein avait 26 ans quand il a publié sa théorie de la relativité, et Watson 22 quand il imagine la double hélice, Lederberg 20, quand il imagine la sexualité des bactéries. L'histoire des Nobel racontée dans le livre montre que c'est avant 35 ans qu'on est le plus féconds, la France l'oublie  et piétine ses jeunes chercheurs.

N.O.- M ais est ce que ça ne fait pas dix ans au moins qu'on parle du déclin de la recherche française ?

Philippe Even.- Ah bon ! Qui ? Je n'entends et ne lis chaque mois dans la presse que de ridicules cocoricos qui rappellent l'enthousiasme de nos grands chefs militaires juste avant Sedan 1870, re-Sedan en 1940 et Dien Bien Phu en 1954. Non, le déclin, on l'admet en économie, industrie et football, mais on le nie en littérature, en arts et en sciences. La France croit encore qu'elle éclaire le monde depuis Charlemagne. Du pipeau. Naufrage total.  Quand Nicolas Sarkozy remet en 2009 la Grand croix de la Légion d'honneur, si méritée, à Jacques Servier, le neuillyssois, inventeur sinistre du Médiator, ses propos sont à pleurer - « Vous avez été formé à l'école du grand Pasteur, à l'école de la grande médecine française et des nombreux Nobel (presque aucun) dont nous pouvons nous enorgueillir. » Des guignolades, tout ça.

N.O.- Ca vous mine au point d'avoir travaillé 4 ans à faire une sorte de « Livre Noir de la recherche » ?

Philippe Even.- Non, c'est un livre blanc de l'espoir, et ça a été passionnant. L'évaluation scientifique, c'est la science de la science, « la connaissance de la connaissance », comme dit Edgar Morin. Je l'écris à 78 ans  pour nos chercheurs et pour mon pays, à cause de son histoire, sa culture unique, sa langue, ses jeunes, son potentiel étouffé par des gérontes aveugles, nantis et habiles, d'une totale nullité. Je suis à cet égard gaulliste.

Je l'ai écrit particulièrement pour les jeunes, qui sont tellement malheureux, qui vivent de façon si austère, sans un sou pour eux, sans un sou pour leur équipe, sans un sou pour leurs collaborateurs, leurs boursiers et les ingénieurs, si écrasés par un enseignement stérilisant et formaliste, qu'ils fuient aujourd'hui à tire d'aile les filières scientifiques. J'admire qu'ils fassent autant dans des pareilles conditions. Ce livre tente de plaider pour la recherche parce qu'elle est, avec l'art, la plus belle des libres aventures humaines individuelles et collectives, parce qu'elle est justement un art.

Mais je n'entretiens guère d'illusions sur l'impact que peut avoir ce livre. Tout au plus fera-t-il taire un certain nombre de gens qui ne connaissant rien à la recherche et prétendent justement la conduire, et en particulier peut-être fera-t-il taire ces gens du lobby des grandes écoles en bicorne qui ne servent à rien et tuent deux fois : la première en soustrayant les plus motivés à l'Université et la seconde en en faisant une élite sociale scientifiquement stérile. Ça peut aussi permettre de mieux comprendre et agir à quelques politiques de qualité, il y en a - Valérie. Pécresse en fait partie - pour leur donner un éclairage plus juste, plus de lucidité et plus de légitimité dans leurs choix. Quelques-uns ont d'ailleurs souhaité que j'écrive ce livre mais sans y être eux-mêmes impliqués et je les comprends.  Il n'y a que des coups à prendre.

N.O.- Il y a des passages très poétiques aussi, vous établissez de jolies passerelles entre la recherche et la création artistique...

Philippe Even.- Cette phrase  de Picasso est magnifique : « A 10 ans je dessinais comme Raphaël, il m'a fallu toute la vie pour apprendre à dessiner comme un enfant ». Tout est là. Vous connaissez le peintre et les livres qui ont été écrits sur lui, surtout celui de Pierre Daix, qui raconte, presque heure par heure, la genèse de tous les tableaux de Picasso, étude par étude, sur des jours, des semaines, des années même, et décrit ce qu'il modifie, selon l'heure de la nuit, l'éclairage, ses émotions, etc. C'est fascinant, on est au cœur de la création. Picasso ne cherche pas la beauté, mais sa vérité.

En lisant les grands chercheurs qui racontent leur histoire, Kepler, Einstein, Süsskind, Watson, Gell-Mann et François Jacob, ce sont exactement les mêmes mots. Ça se passe la nuit, dans la solitude, la tension, les intuitions qu'on croit voir poindre et qui s'évanouissent ou s'avèrent fausses. C'est « la science de nuit » de Jacob. Et puis tout à coup, soudainement, de façon imprévisible, comme un éclair, c'est l'œuf de Colomb. Tout se met en place. Voilà la clé qui ouvre toutes les portes. Nul ne l'a mieux décrit que François Jacob racontant sa découverte nobélisée en 1965, l'une des deux ou trois qui comptent en biologie depuis un siècle. Ça se passe au cinéma Miramar, place de Rennes, un dimanche de juillet. Il n'était pas bien, il va au cinoche avec sa femme. Et tout à coup, au milieu du film, il se lève d'un bond, il pousse un cri et sort et se dit : « Mon expérience, c'est la même que celle de Monod ! » Pourtant elles n'ont rien à voir, ce n'est pas du tout le même sujet, mais c'est le même mécanisme. Et d'un seul coup il apporte cette notion, formidable à l'époque et encore aujourd'hui : le génome de Watson en soi n'est qu'un clavier inerte, l'important c'est la musique qu'on y joue, l'important c'est sa régulation. A certains moments il y a des segments de génomes qui s'expriment et d'autres qui dorment. Jacob apporte cette notion formidable par rapport à ce qu'on avait avec la double hélice qui n'est qu'une structure, un clavier tordu. Il apporte cette notion qu'elle est vivante, elle bouge tout le temps, elle est régulée, et c'est en grande partie elle-même qui se régule. Elle est le clavier et le pianiste.

De tout cela, Jacob eut l'intuition d'un coup, comme une étincelle entre les plaques d'un condensateur, par un soudain rapprochement que les autres n'avaient pas fait. Pourquoi lui, ce jour-là, à cette heure-là ? Mystère. Il faut faire lire François Jacob à tous les jeunes, dès 15 ou 16 ans, au lieu de les asphyxier de différentielles et d'intégrales, qui ne sont que des procédés, des recettes de cuisine, des solutions, alors que ce sont les questions qui comptent.

N.O.- Vous parlez aussi de la « sérendipité ». De quoi s'agit-il ?

Philippe Even.- Walpole avait écrit en 1730 « les Trois princes de Serendip » (Ceylan), princes d'un pays où on ne trouvait que ce qu'on ne cherchait pas et jamais ce que l'on cherchait. C'est cela la serendipité, les découvertes de hasard totalement imprévues et même parfois contraires à ce qu'on avait prévu. La moitié des grands médicaments ont été découverts comme cela et aussi les rayons X, la radioactivité, la fameuse équation d'Einstein, E = mc², la fission nucléaire et la bombe A et tant d'autres percées en biologie. Mais là aussi, tout dépend de celui qui regarde. S'apercevoir qu'une chose est surprenante et inattendue, ce n'est pas donné à tout le monde.

N.O.- Que penser des innombrables publications scientifiques ? On s'y perd.

Philippe Even- Sur 3000 journaux de biologie et médecine de langue anglaise - les autres ne comptent pas - il y en a 150 qui valent la peine, 3 par discipline, et seulement 20, voire 10 de très haut niveau, que tous les chercheurs lisent et citent. Les autres, ce sont des notules, des notes de laboratoire pour Internet, mais pas des articles scientifiques. Personne ne les cite jamais et bien peu les lisent. Pourquoi les scientifiques publient-ils tellement ? Jusqu'à 1 article tous les 15 jours ? Pour conjurer leur angoisse ? Se réfugier dans la quantité plus que dans la qualité ? Mais ce n'est pas entièrement de leur faute : parce que les crédits, les diplômes, et les carrières en dépendent partout, dans notre système français plus encore qu'ailleurs.

N.O.- C'est une course à la publication pour se faire remarquer ? 

Philippe Even.- Pour les chirurgiens, les publications comptent peu. Mais aux médecins on demande la liste de leurs articles. Ils sont donc obligés de publier et quand on n'a rien à publier on publie quand même. Le slogan américain « publish or perish » s'applique aussi chez nous, mais aux Etats-Unis et en Angleterre, c'est la qualité, l'impact des publications qui comptent, pas leur nombre.

N.O.- Vous avez été chercheur vous même. Vous cherchiez quoi ?

Philippe Even.- Comment marche le poumon. Par exemple l'hypertension artérielle pulmonaire du Mediator. J'ai commencé en 1963 et arrêté en 1975. À l'époque,  j'étais devenu membre du Conseil scientifique du Midhurst Research Institute, et modeste conférencier invité dans de nombreuses universités américaines et autres. Petite réussite. Mais j'avais commis une erreur grave en choisissant mon thème de recherche basé sur la physique et la physiologie d'organes. La respiration c'est de la physique, la circulation aussi d'ailleurs. C'est une affaire de soufflet, de valves, de tuyaux souvent très compliqués, menée avec des outils très sophistiqués, traceurs radioactifs, cathétérismes, spectrographes de masse, etc. Malheureusement, en 1975, l'histoire en était écrite, la recherche changeait d'échelle et devenait cellulaire et moléculaire. Alors, plutôt que de poursuivre sur le bras mort de la rivière, je suis devenu purement médecin et en 1988, j'ai été élu et réélu sans cesse administrateur de ma faculté, jusqu'à ma retraite en 2000.

N.O.- Vous disiez, tout à l'heure, que lorsque  vous avez pris la direction de Necker,  vous avez eu l'argent nécessaire pour recruter de grands chercheurs talentueux. D'où est-il venu ?

Philippe Even.- Il fallait beaucoup d'argent pour refaire les labos et recruter des « hauts de gamme » à l'étranger et en 1990, j'ai par hasard été consulté par le gouvernement saoudien. Histoire de hasard pur. Un train qui passe, où j'ai sauté : « Est-ce que vous acceptez de participer au développement de nos meilleurs hôpitaux ? » et je réponds à un appel d'offres international. Un mètre de documents arabe-anglais pour faire mes propositions pour conduire et gérer un grand hôpital saoudien marbre et or, avec une usine de dessalement d'eau de mer, une usine de production électrique, plus tout ce qui est un hôpital.

N.O.- Et vous avez fait ça tout seul dans votre bureau ?

 

Philippe Even.- J'ai dit oui, parce que si je n'avais pas d'argent, j'étais mort. Et donc avec un ami avocat international et un directeur d'hôpital, des représentants des grandes entreprises, ma collaboration avec une grande société saoudienne, Witikar, ex-Whitaker américain, je réponds à l'appel d'offres et présente mon projet à Ryad devant un aréopage de membres de la famille royale, le prince Sultan ben Abdulazziz al-Saoud, qui était le numéro trois du Royaume.

N.O.- Et là en totale indépendance. Donc l'autonomie de doyen était déjà forte à ce moment-là ?

Philippe Even.- Attendez, les Saoudiens avaient mis une condition : « Ce qui nous intéresse, c'est qu'il y ait des étrangers de qualité qui nous conseillent et qui portent un nom connu dans le monde entier, et Necker tout le monde connaît. Mais nous ne voulons pas traiter avec l'Etat français, parce qu'on essaie depuis cinq ans, et il y a toujours des obstacles, toujours un ministère qui intervient, on piétine. Donc nous n'ouvrons notre appel d'offres qu'à des universités privées ». Alors j'ai fabriqué l'Association Institut Necker en quinze jours, avec le nom de Necker - parce qu'ils le voulaient -, et un truc privé pour traiter avec eux. C'était en 1990.

N.O.- Financé comment ?

Philippe Even.- Quinze jours après mon passage à Ryad, sans avoir prévenu l'Ambassade de France (elle aurait tout fait rater en voulant aider, comme elle a l'a fait ensuite à Abu-Dhabi, où elle a soutenu contre l'Institut Necker une entreprise privée de thalassothérapie appuyée par la région Languedoc-Roussillon, de telle sorte que le contrat a été à une université étrangère), tombent les résultats de la Commission saoudienne : premier, Necker. Deuxième, Harvard. Troisième, Royal College of Dublin. Je ne sais plus qui étaient les autres.

On avait gagné, non par notre qualité, mais parce que les Saoudiens souhaitaient diversifier leur collaboration avec d'autres que les Américains ! A la limite, j'avais gagné d'avance dans le contexte politique. Sauf que, quinze jours après, l'Ambassade américaine est intervenue et le roi Fahd a pris sa décision et choisit Harvard. Dans tous les pays du monde c'est pareil, les commissions donnent un avis et les politiques décident. C'était le 1er août 1990, je pars en vacances. Le lendemain, 2 août, je suis réveillé à 7 heures du matin dans mon hôtel : « Est-ce que vous pouvez prendre au téléphone Son Altesse Royale le prince Sultan ben Abdulazziz al-Saoud ? » J'étais à peine réveillé. Le Prince me demande, dans cet anglais des Arabes qui est le plus facile à comprendre : « Voilà, comme vous le savez, Saddam Hussein a envahi le Koweït hier, et six heures après l'université de Harvard s'est retirée du contrat. Est-ce que vous êtes toujours d'accord pour venir ? » Je dis oui. C'était un samedi matin, le lundi j'étais à Ryad et signais le contrat - 1 milliard de francs sur 3 ans. Le budget de ma fac, c'était 3 millions !

Naturellement, le milliard a filé dans la construction, les salaires et il n'est resté que les honoraires de l'Institut Necker, 10 millions de francs, renouvelés neuf ans, dont l'Institut a fait le don intégral, je dis bien intégral, à la faculté, dont le budget a ainsi été multiplié par quatre. J'ai pu refaire des laboratoires super-luxe comme il n'y avait guère d'équivalent à ce moment-là ailleurs. Ça a été l'occasion pour l'Etat de déclencher aussitôt un contrôle fiscal sur l'Institut et ensuite une enquête de la Cour des Comptes, qui nous a finalement donné quitus, non sans nous avoir fait perdre beaucoup de temps. Tel est toujours l'Etat.

Et puis j'ai recruté au plus haut niveau américain, anglais, suisses, allemands, canadiens et français d'excellence, tous des lions dans leur discipline, tellement bons qu'après quelques années, trois sont partis à Harvard, Rockeffeller et au King's College, mais Necker, qui était déjà une bonne fac, est devenue de loin la première fac française, la seule ouverte sur la biologie fondamentale, le premier centre de recherche médicale français, en grande partie à cause de ces recrutements-là et grâce aux conseils que m'ont apportés J-F. Bach, C. Griscelli et J-C. Weill. Et j'ai maintenu cette politique-là pendant une dizaine d'années. Après je suis parti et mon successeur n'a pas pu continuer à ce niveau, car il n'a pu trouver l'argent que j'avais trouvé moi, par chance et non par talent particulier.

N.O.- La « fuite des cerveaux » à l'étranger , tout le monde sait ce que c'est. Pouvez vous nous donner un nom, un exemple une histoire: un cerveau parti qu'on ne récupérera jamais. Qu'est-ce que le pays d'accueil gagné, qu'est-ce que la France a perdu ?

Philippe Even.- Gérard Karsenty. Il est interne, puis chef de clinique à Necker. Il me paraît fabuleux, débordant de culture, comme on n'en rencontre plus aujourd'hui, mais un peu distant, hautain, n'ignorant pas ses supériorités, mais en même temps magnifique. On sent qu'il va inventer des trucs, qu'il va faire des percées. J'essaie de le nommer prof, je n'y arrive pas, je me heurte à l'opposition de mes collègues.

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N.O.- Pourquoi ?

Philippe Even.- A mon avis, parce qu'ils en ont peur. Et donc, je suis obligé de faire marche arrière, car même si je pense que les doyens peuvent beaucoup plus qu'ils ne le croient, et j'ai fait sans mal beaucoup plus qu'eux, il y a quand même parfois des limites. On ne peut aller contre une majorité d'hommes de grande qualité mobilisés contre une option toujours à risque. Et il est immédiatement recruté à Houston, capitale du pétrole sur le Golfe du Mexique, mais ville sans culture, sinistre, pire que Dallas, où je me suis beaucoup ennuyé. J-R n'est pas loin. Mais c'est une puissance économique, financière et de recherche remarquable. Et là, Karsenty va faire la percée majeure attendue, découvrir que l'os est une glande endocrine, qu'il secrète des hormones, qui contrôlent largement beaucoup de choses. Il en sera peut-être nobélisé.

 

N.O.- Il est resté là-bas ?

Philippe Even.- Il est passé à l'université Cornell à New York. Un des tops du top. On voudrait bien le faire revenir en France maintenant. Le gouvernement actuel a au moins compris ça. Il essaie de faire revenir nos exilés, il n'y arrive guère. Ça freine à tous les niveaux, avec l'air de rien, les dossiers ne passent pas, ça reste dans les commissions et il n'y a ni l'argent, ni la liberté américaine. Des Karsenty j'en ai au moins raté une demi-douzaine, du même niveau, pour les mêmes raisons, tels A. Bendelac et D. Duboule.

N.O.- C'est une question de salaire ?

Philippe Even - Leur salaire, c'est quatre fois le nôtre. Un prof d'université passe de 6 000 à 24 000. Quand je dis quatre fois, c'est une moyenne avec la Suisse, l'Angleterre, l'Allemagne. Aux Etats-Unis, pour les jeunes c'est trois à quatre fois et pour les vieux c'est cinq à dix fois. Comment voulez-vous les faire revenir ? Alors, hormis O. Pourquié, on fait rentrer de bons petits poissons. Pour la galerie.

N.O.- Est-ce qu'aujourd'hui les meilleurs peuvent rester dans les conditions de la mondialisation et de la concurrence ?

Philippe Even.- Ils devraient partir. Mais beaucoup restent. Pourquoi ? Parce que c'est la France, pays d'histoire, de culture, de liberté, de diversité, où les hommes, tous, depuis longtemps savent penser, et aussi parce qu'ils y ont des attaches affectives, les copains, les enfants, l'éducation, l'atmosphère... Los Angeles, Stanford, c'est déjà pas terrible du point de vue culturel, bien loin de Boston, New-York, Washington et même Chicago, mais Dallas, Kansas City, Atlanta, Houston, San Antonio, il faut se le faire. Donc, ceux qui restent, le font parce qu'ils sont fondamentalement européens. Parlant des menaces d'exil massif, Nicolas Sarkozy a dit « l'exil, c'est un canard, il y en a très peu qui partent ». Oui, mais si à l'UMP, il n'y en a qu'un qui s'en allait  et si c'est lui, qu'est-ce qu'il resterait du parti ?

Propos recueillis par Anne Crignon et Sophie des Déserts et mis en ligne le 2 déceùbre 2010

 

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Amélie Jacq 28/01/2011 20:03



Je pense qu’il ne faut pas confondre un enseignement scientifique ou un engagement politique avec une pensée ou un courant philosophique. La science a pour but de produire des connaissances à
partir de méthodes d’investigation vérifiables. La politique elle, porte sur les structures et réglementations d’une communauté. La philosophie par contre, est une discipline de réflexion et
d’interprétation du monde et de son sens. C’est une discipline qui cherche à contribuer à l’établissement d’un dialogue sur l’essentiel. Alors bien sûr, on peut se poser la question de savoir ce
qu’est l’essentiel et tenter d’analyser les éléments concrets qui peuvent le définir, mais il va de soi que ces réponses ne peuvent être que des réponses indirectes. Et c’est justement par son
incitation à la déduction qu’une pensée philosophique peut apporter des éléments concrets de réponse. "Il en vient donc à chacun, selon ses propres lumières ou aveuglements, d’accorder à chaque
pensée philosophique un sens personnel sachant que cela se fera toujours à travers le filtre de ses propres valeurs et de ses propres certitudes." (Alex Mero)