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Publié par Anthony Le Cazals

Notre époque n'est pas contemporaine, c'est une époque à conjectures, à perspectives naissantes. Ce qui est contemporain n'est pas une époque mais une variation faite d'émotions partagées qui nous font céder sur nos désirs intimes. Les époques à conjectures se manifestent par un relâchement qui permet notamment aux gauchers ambimanes 916 d'apparaître. La subjectivité est avant tout un effet d’époque : c’est  une fatigue qui, ne pouvant suivre le mouvement, exprime sa plainte par l’« originalité » du « moi, et moi, et moi », sa prétendue irréductibilité. Il y a donc deux perspectives au moins : les pensées issues de la subjectivité qui, à partir de Descartes se levant en fin de matinée, tirent leurs vérités de leurs rêves BaiVD 971 et les pensées d’époque qui affirment dès l’Aurore une certaine importance, même ténue, souvent nuancée. Les réflexions s’énoncent selon les règles de l’esprit et de la parole alors que les pensées s’énoncent suivant la gestuelle non littérale et non verbale du métier et sa reprise verbale hors du métier 922. L’esprit, quelque peu bêcheur et non devin cf. Badiou 25 novembre 2006, accommode toujours sa survenance, sa survivance par des travers symboliques. Les époques, quant à elles, ne meurent pas contrairement aux sujets dont on garde au final la peur de « la mort » sous la forme d’idées (rêves) et de vérités. Les époques à conjectures, comme l’Athènes antique ou la Renaissance jusqu’au concile de Trente, entrent en dormance et en sortent, à la manière des graines qui peuvent attendre dans le sol les conditions favorables de leur germination, une centaine d’années. Ces germinations simultanées touchent plusieurs variétés, c’est la même chose pour la variété de conjectures qui apparaissent quand les modèles moraux, par exemple ceux des trente glorieuses ou de la république, s’effondrent. Qu’importe ! Quand le monde et le sujet sont en crise, la Terre ne l'est pas ; elle se transforme et les crises comme symptômes de dérèglement systémique sont aussi l’opportunité pour de l’inédit et du jamais vu. La subjectivité passée à l’aune de l’école républicaine oligarchique (pléonasme et non oxymore), qui se voulait le chantre du structuralisme, son exact opposé, se met à revendiquer par son extirpation disciplinaire les valeurs de liberté et d’égalité : il faut que ça tourne nous dit-on dans un tour de main sophistique. Mais à quoi indique-t-elle sa présence ? Comme fait-elle symptôme de sa modernité ? A ce que tout revient au même ou à elle. La subjectivité ne supporte pas qu’on soit indifférent à son propre choix. Son égalité du pauvre sans talent, par exemple, n’est là que pour cacher sa jalousie et apaiser tout un chacun par le déni de réalité ou à l’inverse pour que l’on soit en dénégation* face à l’inégalité, non pas des richesses, mais des profits, D’autres subjectivités sont passées par l’école de la guerre et du divorce, ce qui éveille chez elles une certaine sensibilité traumatisée : elles capitalisent en vue de la prochaine catastrophe (divorce, guerre, emprisonnement), elles ont un point de vue plus décomplexé quant à l’accumulation d’argent et stockent de l’excédent non-philosophique.


La subjectivité est certainement dans le vrai, qui n’est qu’un régime de la double apparence (Jacques Rancière, Le philosophe et ses pauvres), dans l'ennui, mais le vrai n'explique rien : c'est lui qui doit être expliqué, d'où l'ennui, l'impasse théorique. Le sujet est l’homme véridique 510. Sous le terme de « la Vérité », le sujet ménage un double rapport, à la fois ésotérique et exotique, avec la convoitise : d’une part, avec l’aridité symbolique qu’il a traversée et qu’en retour il fait payer à ses disciples pour les tenir à distance, tel Frege et Badiou avec les mathématiques, et, d’autre part, en installant un mélange distancié fait d’ennui et de fascination pour le commun des mortels. Le but est que le vide et l’imposture ne soient pas mis à jour. Cela forme le double discours où n’est pas énoncé ce que pense réellement le dogmatique puisqu’il recouvre son discours, adressé à un public standard, de préjugés admis par l’auditoire. Mensonge de l’idéaliste Nietzsche ou de l’universitaire Prado ou généralité qui tombe simplement dans le déni Freud de réalité ? Qu’importe, le sujet n'a aucun intérêt, prétend-il. Il n’a en fait aucun intérêt à ce que cela se sache. Il est difficile de ne pas voir que notre sujet éloquent est pris dans un régime de la dette infinie ; sujet qui, au-delà  de son objet et de sa grammaire accusative et ergative, est assujetti à un absolu 532, à un étalon qu’il considère dans sa transcendance, dans son affectivité transie par la « vérité ». Ce dont on crève actuellement, ce n'est pas du brouillage, c'est des propositions qui n'ont aucun intérêt ... On ne va pas dire à quelqu'un : « ça n'a aucun intérêt, ce que tu dis ! » On peut lui dire : « c'est faux. » Mais ce n'est jamais faux, ce que dit quelqu'un, c'est pas que ça soit faux, c'est que c'est bête ou que ça n'a aucune importance. C'est que ça a été mille fois dit. Les notions d'importance, de nécessité, d'intérêt sont mille fois plus déterminantes que la notion de vérité DzP_177. Sans intérêt, il n'y a pas d'investissement possible pour ces époques, pas de dette mobile qui donne du crédit. C’est parce, que la subjectivité est gardienne d’un vide c’est-à-dire d’un néant, qu’elle veut nous empêcher de le franchir en nous gardant auprès de son troupeau par son discours (logos prophoricos). Cet attrait pour le vide 432 provient souvent d’une rupture existentielle ou d’un deuil mal digérés. Il faut savoir passer outre et préférer la positivité à la vérité. La distinction entre vérité et positivité 321 est celle entre la posture symbolique et l’allure métabolique. Pour que quelque chose se passe, il faut du potentiel, des noces contre nature entre la négativité des déterminations et des indications positives. La subjectivité ne fait et ne fera qu'indiquer du symbolique (« l’Un ou le Deux »), des vérités, des idées qui viennent se loger entre nous et notre action, nous en restons alors aux opérations d'un système, non à l’autonomie d'action d'une pensée qui incise ou tranche dans le réel et le complexe. La subjectivité n‘est pas l’initiative. Le sujet repose encore et toujours sur la transcendance d’une substance ou son immanence. À la suite de ce repérage, Schopenhauer donna quatre racines au principe de permanence qui est inhérent à la substance et qui se manifeste sous la forme du principe de raison suffisante SchQR. Ceci est mis en œuvre pour nous maintenir dans la sainte ignorance plus connue sous le nom de superstition. C’est toujours un prêtre ou un jésuite quand ce n’est pas un grammairien de Port-Royal qui en appelle au sujet. Le but : nous maintenir comme hommes de vérité et non comme hommes de connaissance. L’antinomie qui nous écarte de ce travers est la transfiguration des valeurs et le renversement critique. Ces derniers dissolvent la posture symbolique de « vérité » et la capture homonome du dominant.


Ne prends pas tes rêves pour des généralités, nous crie Pseudo-Denys.


Le sujet est esclave, esclave qui a appris par imitation ou plus exactement par reprise à penser comme le maître, en l’occurrence Platon. On peut nommer  esclaves ceux qui calquent leur conduite sur des modèles. Ils vivent ainsi aux dépens de l’avenir plutôt qu’à son profit. C’est toujours un esclave qui commande aux esclaves DzDR_196. Les gouvernants sont prisonniers du système que l’on a mis en place pour eux, qu’il soit politique (tirage au sort 819) ou étatique (élection des représentants). Le pouvoir en place, qu’on peut dissocier de la puissance, a une volonté très claire de garder les cartes en main en limitant la création pour perpétuer l’ordre de domination établi. Le sujet réprime le groupe 123 où il s’insère plutôt que de lui donner du souffle. Il en extrait les disciples, preuve de sa pensée organique. Si le groupe est porteur de mutations, le sujet ne l’est point. Il est avant tout réaction, réaction face au mouvement puisqu’il part d’un vide. Le sujet se calque sur de l’universel, c’est-à-dire un héritage déjà révélé plutôt que de tendre comme tout groupe, tout métier à la transmutation. Il finit par se dénaturer : la subjectivité s’affirme et s’altère en dénaturant sa nature, qui est individuelle au départ, mais comprenant dans un second temps qu’elle n’est pas un individu, elle n’est pas une expérience (réflexive) mais seulement théorie (détachée du mouvement) cf. Badiou 16 octobre 1996. Pour preuve l’axiome lacanien  selon lequel le sujet n’est pas un individu. Les conséquences sont donc à l’opposé des attendus d’un structuralisme, peut-être parce que le structuralisme n’est pas une méthode nouvelle ; il est la conscience éveillée et inquiète du savoir moderne FcMC_221. Le structuralisme de Lacan a permis un nouveau regain des théories du sujet dont l’étendard philistin est Badiou, d’autant plus que  pour son autre maître, Althusser, si la « conscience » 418 existait, elle serait production et non sujet. Structure et sujet, tous deux déconstruits, se renvoient dos-à-dos et participent d’une même épistémè. Dire que le sujet est dévitalisé est un pléonasme, car se dire soi-même « sujet », c’est déjà exprimer une fatigue par rapport à toute mouvance, c’est par là affirmer son décalage théorique et même admettre sa réaction envers l’époque.


Critique — Le « sujet », voilà la trouvaille de l'esclave, son idéalisme à lui, sa vengeance sempiternelle, qui lui permet de faire croire — et de se faire croire — que derrière sa propre faiblesse c'est-à-dire son être, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et ineffaçable NzGM°I,13 se cache une puissance bien plus fantastique que celle des heureux et des forts, une force retenue, vertueusement contenue, qui pourrait agir si le « sujet » le voulait : quoi d'étonnant si des passions rentrées mais couvant secrètement, comme la haine et la vengeance, exploitent à leur propre fin cette croyance et finissent par soutenir avec plus d'ardeur que toute autre la croyance que le fort est libre d'être faible et l'oiseau de proie un agneau — ainsi acquièrent-ils le droit d'imputer à l'oiseau de proie le fait  d'être un oiseau de proie … Le sujet (ou pour parler plus populairement, l'âme) a peut-être été jusqu'à présent le meilleur article de foi qui soit au monde parce qu'il permet à l'immense majorité des mortels, aux faibles et aux opprimés de toutes sortes, de se tromper eux-mêmes par ce mensonge sublime qui interprète la faiblesse comme liberté, son être-ainsi comme mérite NzGM°I,13. Mais Zarathoustra ne s'y laisse pas prendre : j'ai souvent ri de ces faiblards qui se croient bons parce qu'ils ont la patte paralysée NzAZ.


Le sujet, dès sa première confrontation avec la psychanalyse, se prend, par un jeu de narcissisme et de transfert, pour un individu, pour un Ego, pour un droit à se plaindre et à se faire le symptôme de la crise qui le traverse. La structure, tout comme la conscience, peuvent être réflexives, mais le sujet ne le peut pas. Sur ce point il  suffit de comprendre les ambiguïtés dans la pensée dialectique récente entre les sujets pris dans les conditions de la philosophie et le grand Sujet qui en relève les vérités dans un espace des vérités. Avec la nécessité d’expliciter son parcours pour le transmettre, il lui est alors difficile de ne pas énoncer une métaphore (dans ce cas upaya 924) pour l’accès à cet enclos paradisiaque des vérités rassemblées. Si, à une époque, il y a apparition d’une subjectivité, c’est simplement le symptôme, non d’une crise, mais d’une inadéquation de rythme et par là d’une incapacité à en percevoir les perspectives à venir : on serait plus bêcheur du passé que devin de l’avenir. La subjectivité trop centrée sur son trajet présage difficilement des signes de l’avenir. On peut présenter cela comme la fin non de la subjectivité, mais de son régime moderne où transparaît la finitude individuelle FcMC_329 et de son métabolisme névrosé. En psychiatrie, la catégorie de névrose est abandonnée quand, à la même époque, les psychanalystes font surgir celle de perversion narcissique. La disparition de la notion de névrose a lieu lors du remplacement de la DSM III de la DSM IV. Cette relecture anévrotique est remise en cause par L’homme selon la DSM CorHS. Le constat est pourtant là : l’individu qui voulait son salut dans l’« égoïsme » de pitié laisse la place au dividu 937 en réseau qui sait par là réembrayer. La notion de perversion narcissique est inventée, en 1987, par Paul-Claude Racamier et popularisée par la publication de Le Génie des origines, en 1992. Pour résumer, le sujet est le gaspillage du talent à répéter les formes universellement préétablies du passé. Ce trait classique s’exprime au travers des « idées comme incorporations au vrai ». Ainsi se mélangent vérité et idées, c’est-à-dire crispation et rêves « tout en conviction ». C’est pourquoi le sujet adopte très vite le désir de sauver la pensée, cette pensée qui lui échapperait en somme. C’est par la sensation d’impuissance et par la « conscience intériorisée » de devoir sauver la pensée qu’advient la chute de l’esprit dans sa grande détresse, dès lors l’esprit est si prompt à vouloir se venger. On retrouve cette illusion et cet investissement raté chez Plotin, l’un des philosophes alexandrins. Se posant la question du lien entre les idées suprasensibles et la matière, Plotin fait la synthèse de Platon et Aristote : la « conversion » des Alexandrins, quand elle devient complète ne fait qu’un avec leur « procession » BgMR_124. La chute de l’esprit est cette prétendue procession (proodos) des idées à travers l’âme dans la matière comme éloignement hors de l’Un et de Dieu ; elle converge à ce moment là, selon Plotin, avec le désir (ephesis) comme ce qui engendre le mouvement de conversion (epistrophè) de l’intellect (noûs) vers l’Un. On est au cœur de la pensée antique. Pourtant à l’ère quantique, la pensée n’est ni transcendance (antique) ni immanence (classique)  comme il apparaît après une certaine endurance. L’idée, immanente à la plupart des philosophies et naturelle à l’esprit (sic) humain, de possibles qui se réaliseraient par une acquisition, est donc illusion pure BgMR_112. L’« idéation », si elle n’était pas un étrange cérémonial, serait l’incorporation d’une vérité c’est-à-dire d’un rêve. L’esprit tortueux et vengeur de l’homme scrupuleux masquera cette ambigüité d’une contradiction et une tension entre l’esprit et la matière parce que la tranquillité et la satisfaction d’autrui l’insupportent, tout comme le fait d’être dérangé, c’est-à-dire l’état intranquille et insatisfait. C’est là l’embarras de Socrate qui désempare* autrui.

 

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