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Publié par Anthony Le Cazals

Pourtant rappelle Pseudo-Denys : la vraie philosophie se moque de la philosophie MpS_126.


Les définitions qui vont suivre 515-517 sont avant tout l’expression d’une image traditionnelle et héritée de la discipline, car s’il y a invention philosophique, elle n’indique pas à l’avance ses ressorts et de quoi sont faits ses sauts inédits et ses rebonds. La philosophie ne dit pas « tiens là je saute ! » On pourra toujours assigner à la philosophie des tâches pour donner le change et se donner de la consistance : cela va du pur acte de parole sans autre effet qu'interne ... les effets de la philosophie seraient strictement philosophiques BdDE_140. Que les effets de la philosophie comme agiter les idées vides soient strictement philosophiques, on peut en douter, cela relève davantage de la sophistique ou de la politique. On pourra alors voir une seconde tâche que s’assigne la philosophie dogmatique : corrompre la jeunesse pour l'arracher aux places et aux propos que toute cité préforme pour y disposer sa relève. Comme le dit Sartre, cet acquis de « liberté », c’est savoir ce que nous faisons avec ce qui est attendu de nous ou, comme le dit Nietzsche en posant l’éternel retour, c’est assumer sa propre nature jusqu’au bout, si celle-ci est de dormir, dormez ! si celle-ci est de travailler, travaillez ! il en va de l’éternité. Comprenez, il en va de l’expression de votre volonté qui se tournant vers votre capacité d’autonomie, contribue à votre puissance, tout en négligeant le pouvoir établi. Une troisième tâche de la philosophie est celle d’être le témoin du monde. Pour Bergson, comme nous le rappellerons 624, La philosophie n'est pas une construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi. Il y a là de la contemplation, qui ne mène pas loin. Pourtant à chaque époque, des voies « se cherchent » à travers des conjectures existentielles, comme pour épuiser le réel et faire le tour des choses. La sérénité des contempleurs d’essence et l'engourdissement des philosophes, ne sont que le résultat d’un précepte : Le Revenir est l'être de ce qui devient. On pense de suite à Husserl se moquant que l'on sauve ses manuscrits brûlés dans un autodafé. Pour lui, ce qui avait été atteint et saisi dans la notation réapparaîtrait forcément par la suite dans le cours de la pensée, preuve que la routine peut être éternelle. Devrait-on le croire ? Il n’y a pas à croire juste à connaître. Ne retenir que les philosophes qui se moquent d’eux-mêmes et qui mettent en doute eux-mêmes leur sérieux — on pensera à la seconde exergue du Gai Savoir de Nietzsche. Réduire la philosophie à une quête de la vie bonne et de la sérénité n’est pas enviable si l’on perçoit combien l’on reste prisonnier d’un système.


Or penser se fait d’une manière qu’on pourrait qualifier d’authentique et de tragique en dehors des systèmes par delà la peur et le manque d’énergie des idéalistes, en suivant une ou plusieurs perspectives, les fameuses voies 918. C’est pour cela que Nietzsche chargeait volontiers son artillerie contre le « mensonge de l’idéalisme » et du dogmatisme, qui n’est qu’une manière de penser dans une époque de déclin où l’on assume et renforce ce crépuscule. Toute personne qui tombe sur un livre de philosophie subit par sa concentration momentanée un détournement par rapport aux affaires courantes. S’il perdure, il devient une perte d’adhérence au monde. Le détachement, le prétendu « désintéressement » philosophique propre à toute voie ascétique n’est que l’expression d’un manque de détermination dans les affaires. On retrouve là, l’image traditionnelle d’une philosophie advenant dans une chute. Il y a alors au moins trois voies possibles : l’obstination dans ce parcours quelque peu négatif ou abstrait, voire à l’envers, la réforme de son propre entendement à partir de Spinoza ou le renversement du négatif par une autre perspective et un tout autre engouement dans l’approche des « choses ». La première voie est celle de l’étonnement face au monde : c’est la « stupeur de l’être », par exemple chez Platon. Elle est marquée par l’entêtement dans un jugement moral, La seconde voie est celle de l’élévation à l’infini d’une « substance », par exemple la nature ou la vie considérées comme l’infinie production des choses singulières : c’est la « clameur de l’être ». Chacune est une perspective « posée sur la réalité » qui part d’un crible symbolique et de chacune découle un métabolisme propre 919 qui se dégage sur le long terme qui est invisible à qui pratique l’étonnement face au monde. D’autres voies existent, qui, prises dans un flux et une mouvance, se mettent à négliger toute symbolique ou toute conception transcendantale et/ou immanente.


On peut aussi donner différentes tendances de la philosophie :


a.   Thérapeutique. — La philosophie n’est pas thérapeutique mais conservatrice, quand elle se prétend thérapeutique, elle veut conserver au sein d’une communauté ses hommes bons. Si la personne guérit réellement alors elle perd tout intérêt pour l’homme bon de façade, le saint qu’est le philosophe. Le philosophe dogmatique n’aime que les pauvres, ce que le philosophe dogmatique dit autrement : il affirme que la philosophie trouve quelque satisfaction dans ce lambeau de réalité collective que lui propose la cour des disciples. Pratique qui favorise la régénération de la vie ou offre un surplus de vie quand celle-ci a subi une crise.


b.   Synthétique non-unitaire. — Tentative de donner une image synthétique à une époque  au travers des notions de monde, d'Être, de réel, de réalité  tout en mettant l’accent sur ce vers quoi il faut porter l'action ou l'effort. C’est, chez les Grecs, la vertu comme moyen de parvenir au bonheur et, chez nos contemporains, la nouveauté comme moyen de renverser une situation de fait.


c.   Spéculative abstraite ou unitaire non-synthétique. — Elle s'occupe des grandes questions métaphysiques que se pose l'humanité quand celle-ci voit la vie comme une imitation ou une corruption : C'est par exemple tous les problèmes insolubles de l'Etre ou de la Substance que l'on ne peut résoudre en fait qu'en dissolvant ces concepts abstraits. Ce sont comme des fardeaux que traîne la philosophie, mais cela est le propre de la métaphysique, de ne pas être en adéquation avec la physis (la Nature) parce que la physique de son temps n'est pas adéquate. La philosophie spéculative est bien souvent systématique non en ce qu’elle serait système mais en ce qu’elle veut ancrer des habitudes pour rendre tranchante la décision, car à la base cette tonalité de la philosophie est sous-détermination, détachement face au monde.


d.   Analytique. — Instance qui vérifie la validité (ou l'adéquation) d'une proposition, entre les éléments qui la composent ou entre cette proposition et ce à quoi elle se réfère. Ceci rejoint la définition de la vérité chez Aristote.


e.   Académique. — Histoire des idées de la pensée et commentaire des textes dits majeurs. La philosophie ainsi pratiquée doit tourner telle un rouet.


f.   Mondaine. — C'est la philosophie véhiculée par les polémistes, les essayistes mondains qu’on nomme parfois les tribuns ou les clercs. Il s’agit plus largement de toute personne qui publie ou énonce en public ses opinions, c’est-à-dire celles admises par l’ordre dominant. Internet a fait apparaître que ces opinions mondaines ne valaient pas plus que d’autres sinon par leur place dans l’« ordre des choses ». 

 

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