Archives

Publié par Anthony Le Cazals

Pseudo-Denys n’est point un ennemi déclaré de l’« être ». Il faudrait qu’il l’ait d’abord rencontré. Est-ce une personne ? Est-ce une chimère ? Est-ce une Arlésienne ? Qu’en sait-on ? A la différence de Socrate, il sait une chose, c’est que Socrate, lui-même, courait après l’être ou, plus exactement, l’être le plus sage d’Athènes. Faute de le trouver, épuisé, il s’est laissé mourir.


L’être ou plutôt son imprécation est l’interminable fragilité. Au travers de la métaphysique c'est un peu comme si quelques personnes possédaient la compréhension du monde et de ce qui survient. Pourtant ces mêmes métaphysiciens ne font que projeter leur propre corporéité sur le monde, leurs propres appréhensions que l’on nomme bien souvent idées et qui traduisent la peur dont elles partent. Tout discours n'est qu'un crible qui sert à orienter l'effort et dans le cas des métaphysiques de l’esprit, le moindre effort à fournir. Sortir de la métaphysique, c'est abandonner la parole sur l'être, passer à l’acte, entrer en quelque sorte dans la bataille, ce qui pour les philosophes fait événement. Qui peut bien rencontrer ce concept d'être ? Nulle part il ne se rencontre, il n’a pas d’existence, simplement une insistance, une persistance dans notre mémoire sémantique. Ce qui est précis n’existe pas, ce qui est défini est nié. Il demeure toujours une indépendance du destin, un amor fati qui fait qu’on ne peut pas définir sa vie, ni a priori, ni a posteriori. D’autres ont cherché à le faire sous les termes d’être et de devenir.


Pourtant la métaphysique se révèle d’emblée comme un crible inadapté au « monde physique » puisqu'elle s'y ajoute, mais son jusqu’au-boutisme a des effets non-philosophiques. Le concept d’être ne fut inventé que pour dissimuler combien les rapports humains sont hiérarchiques. Comme si le monde physique ou plutôt notre approche de celui-ci, notre façon d'envisager ce qui nous arrive, nécessitait une béquille pour pouvoir avancer. C'était le privilège des philosophes de détenir la clé en une métaphysique ou son succédané post-heideggérien : une ontologie, un discours sur ce qui est conditionné à être, alors que les mutations et les inventions sont plus déterminantes. À suggérer que notre « monde » a besoin d'un discours pour avancer plus que d'un effort ou d'une énergie ambiante, on suggère qu'il y ait même un second monde, « plus vrai », alors qu'aà travers les systèmes les philosophes n'ont cherché qu'à parler de leur rapport très différent au temps et au quotidien.


a.   Le perpétuel éloignement de l'« être ». — Peut-être pouvons-nous dire à voix basse et suggérer qu'il n'y a pas d'« être » ; si celui-ci insiste, c'est toujours sous la forme d'un mirage qui s'éloigne. C’est le thème heideggérien de la Verborgenheit et de l’Un-Verborgenheit, c’est-à-dire du voilement-dévoilement qui se revoile à mesure que l'on explique. On peut penser aussi à la chose en soi qui recule dès qu’on avance. C’est la chose en soi comme concept limitatif dès le début de la Critique de la Raison Pure de Kant. S’il est une bourde grammaticale Nz, c'est de croire que l'homme est sujet de ses actions, c'est de croire qu'il existe par là une action morale 522, alors que la morale reste entièrement dans l'ordre du discours via la maxime. La conduite se fixe consciemment et surtout inconsciemment sur celle-ci. La maxime empêche la dispersion et le gaspillage qui témoigne d’un surplus d’énergie, à la différence de la minime 940 qui invite à faire converger toutes les avancées. La subjectivité 711 apparaît parce dès que l'on est forcé à communiquer. C'est même tout le problème dira Deleuze DzQP. Déjà pour Pascal, il n'y avait que des dogmatiques et des sceptiques mais pas d'indifférents ou de négligents 936 : comprenez, les personnes qui ne tiennent compte ni des croyances symboliques des autres ni de leurs illusions. Cela nous ramène à la morale. Une morale a une prégnance dans ce qu'elle empêche : on pensera à l’alternative qui veut qu'un homme, soit ça s'empêche soit ça se lâche, ou à la remarque de Nietzsche qui veut que les lois ne soient pas faites contre les criminels mais contre les novateurs. Ne pas montrer toutes ses capacités de prime abord. Se tenir paisible, comme indifférent. Bref il faut savoir laisser venir à soi dans la « réciprocité » Emmanuel Hirsch. Il faut savoir se tenir aux aguets pour sentir la capacité d’attaque contre soi — yomi en japonais. Si une personne veut vous offenser ou vous blesser ripostez par anticipation ou plus exactement par une plus grande rapidité — attitude empruntée au bouddhisme zen qui donna les grands traités d'arts martiaux au xviie siècle. La langue peut très bien changer d'auxiliaire pour ses basses œuvres et basculer de la langue occidentale de l’« être » et de l’identité à une langue d’allure, sans passer par celle du « devenir » et de la subjectivité. Même la langue des tweets est encore une langue occidentale mais créolisée.


b.   L' « être grec » et l'« être juif » — La conciliation de ces deux êtres s'est faite avec Bergson, plus encore qu'avec Spinoza, le mirage immanent prévalent, le besoin métaphysique de s'illusionner revenant éternellement. Il y a des similarités qu'il est difficile de faire passer inaperçues comme le rapport entre être et néant qui s'y surajoute BgEC°IV et le rapport entre création (Yeshmeayin) et néantisation (Ayinmemisch) chez les cabalistes. La création étant le rapport de l'« homme » à « Dieu », « Dieu » créant l'« homme » à son image, et la Néantisation l'introduction du monde dans ce rapport. L'homme et Dieu ne sont pas des problèmes pour le lecteur de la Torah. Ce qui fait problème dans la « conscience » hébraïque c'est l'existence du monde. Il n'y a pas de place, de « makoum » en hébreu entre l'homme et Dieu. Alors plutôt que de dire que ce que la tradition appelle maladroitement ou grammaticalement l'« Etre » procède du « Néant », les cabalistes ont renversé le problème il y a d'abord l'Etre... L'Etre a néantisé un point d'être pour que le monde ait lieu. Peut-être percevez-vous ces aspects similaires, à première vue déconcertants, dans la positivité de Bergson — le néant s'ajoutant à ce qui est BgEC°IV — et chez Jankélévitch le bergsonien — Quelque part dans l'inachevé. Pour les cabalistes contrairement aux philosophes, il s'agit de dépister l'impersonnel mais pour lutter contre, le rapport de création ne laissant pas d'autre place que le personnel, la réciprocité « homme »-« Dieu ».

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article