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Publié par Anthony Le Cazals

Je me méfie de tous les systèmes et constructeurs de système et les évite : peut-être découvrira-t-on derrière ce livre sur la volonté de puissance, le système que j’ai voulu éviter,Nietzsche NzFPXII°9[188]. Il n’est qu’une erreur et qu’un crime c’est de vouloir enfermer la diversité  du monde dans des doctrines et des systèmes. Stefan Zweig, Montaigne.


Si le terme de système est apparu avec Leibniz, certains « esprits » trop scrupuleux l’apposeront aux dialogues de Platon et aux traités d’Artistote. Fallait-il une histoire de la philosophie pour les extirper d’œuvres aux si longs développements ? La tentation moralisatrice d’en constituer un système ne vient-elle pas proprement d’un esprit trop proche des textes et trop éloigné d’une étude de notre « biotope » et de  notre physiologie ? La tentation faitaliste* et ouvrière du bourgeois déclassé tend à extirper les clés et les grosses ficelles du discours en illusionniste plutôt que des nuances face à ce qui existe et à ce qui ne campe pas pour autant dans les faits divers et ordinaires. La tentation systémique vient chapeauter cela et subsiste d’autant mieux à notre époque grâce aux livres qui en retracent la lecture. Il y a eu deux manières d'envisager les systèmes philosophiques dans notre période contemporaine — notamment dans l’effervescence de Paris 8 — d'un côté ceux qui voient la vie comme une corruption — Badiou, Zizek, Medhi Belaj Kacem, Rémy Bac, etc... les idéalistes matérialistes à la fois cartésiens et lacaniens —, nommons-les les incorruptibles Marie-Claude Susini, Eloge de la corruption et de l’autre côté ceux qui cherchent à tout prix l'innocence du devenir au travers du virtuel (nous pouvons prendre pour exemple la secte ou plutôt la série des suicidaires : Gilles Deleuze, Sarah kofman, Gilles Châtelet, François Zourabichvili, Yvan Lapeyroux, etc...), nommons-les les innocents. Les incorruptibles totalitaires sont prêts à toutes les prescriptions pour rendre à l’humanité une pureté originelle qu’elle n’a jamais eue. Nos incorruptibles et nos innocents sont des métaphysiciens : de l'infini actuel ou de la liberté absolue pour les premiers et du Virtuel ou de l'Un-Tout pour les seconds. Ceci correspond à deux manières d’envisager les systèmes : les systèmes clos et les systèmes ouverts. La philosophie qui est prolixe en termes précis mais abstraits, parlera respectivement pour les systèmes clos et les systèmes ouverts :


-          de systèmes à idées en général tournées vers des essences, de systèmes multi-ponctuels, de stupeur de l’être ou encore d’idéalisme transcendantal. Ces systèmes sont marqués par l’optimisme logique ou axiomatique, c’est-à-dire qu’ils visent par la moindre action à aller de l’hypothèse de départ au principe anhypothétique qui clôt le système, souvent Dieu ou le Bien. C’est le bien qui empêche qu’il y ait une vérité de la vérité, une régression à l’infini des idées (cf. pas d’idée de l’idée).


-          de systèmes à idées immanentes, puisque déjà engagées dans des circonstances et des modes d’expression qui font qu’il n’y a pas d’idée en général. On parle aussi de systèmes multi-linéaires, de clameur de l’être ou encore d’idéalisme empirique.


Viennent enfin les doués de probité ou d’« honnêteté » et les prodigues de la complexité : ceux qui disent oui aux vicissitudes et les digèrent. Nous venons d'évoquer ici ce que Deleuze appelle autrement pensée du Pli et pensée du Dépli, qui sont très exactement des systèmes clos et ouverts. Un système ouvert c'est quand les concepts sont rapportés à des circonstances et non plus à des essences. Dans le second cas, le système est fermé, partant d'une hypothèse pour en retrouver le principe : on préférera continuer selon sa règle plutôt que de se compromettre avec la réalité de l’expérience. Pourquoi n'ont-ils pas voulu d'une sagesse qui rompe avec tout système, pourquoi ont-ils été les philosophes les plus institutionnels qui soient ? Il s'agissait comme le remarque lui-même Deleuze de rester protégé plutôt que de se jeter comme les sages dans la vie et de poursuivre ainsi une œuvre métaphysique qui consiste au final à reconduire des systèmes au travers du sérieux de l’ontologie. Deleuze ne se cachait pas de produire un système de l'Ouvert ou du Dépli.


Illustration pour l’Ouvert. Je crois à la philosophie comme système. C’est la notion de système qui me déplaît quand on la rapporte aux coordonnées de l’Identique, du Semblable et de l’Analogue. C’est Leibniz, je crois, qui le premier identifie système et philosophie. … Pour le système ne doit pas seulement être en perpétuelle hétérogénéité, il doit être une hétérogenèse, ce qui me semble n’a jamais été tenté. Deleuze DzRF_338. Un système c'est un ensemble de concepts … En fait les systèmes n'ont précisément rien perdu de leurs forces vives. Il y a aujourd'hui, dans les sciences ou en logique, tout le début d'une théorie des systèmes dits ouverts, fondés sur les interactions, et qui répudient seulement les causalités linéaires et transforment la notion de temps ... Un système ouvert c'est quand les concepts sont rapportés à des circonstances et non plus à des essences. Deleuze DzP_48.


Les systèmes ouverts posent une variation, une modulation, une élévation à l'infini de la substance. Substance qui serait  quelque chose de permanent. Même ouvert, un système appartient au tournant scientifique (ou épistémique) de la pensée, à ce moment particulier où la philosophie s'est arrogé la pensée du sage, pour l'amoindrir, une pensée qui traite du commun comme Platon dans La république. C'est le passage de l'énigmatique 936 au systématique. L'une des particularités de la pensée du sage est de ne pas chercher à se communiquer, à faire profession de foi. Puisqu’elle ne souhaite s’expliquer, la pensée du sage passe pour énigmatique, car les gens ont besoin que l’on délaye, qu’on leur raconte des histoires, d’où le succès de Platon.


Triste époque actuelle avec sa vague de métaphysiciens d’institution 511, comme si ce qu’il  y avait de plus bouillonnant y avait trouvé refuge, comme si la vie défaillante et vulnérable devait être appareillée. Ce qui se produit avec Badiou, l'archevêque de l'émancipation, Saint-Paul de l'« infini actuel » 434, c’est qu’il reprend à son compte une pensée du commun (koinos) et non du sage (sophos), une pensée homonome et non autonome. Sous couvert d'une égalité déclarée qui vise un absolu inaccessible (pléonasme) à savoir le Dieu-Liberté. Il se trouve qu’il respecte les énoncés de Platon en allant avec sa grande lenteur de l'hypothèse au principe anhypothétique, de l'égalité à la liberté, du Deux à l’Un. Pour montrer la clôture de Badiou, il suffit de voir comment tout avec lui finit par reposer sur des vertus établies et qu’il reconduit le système communautaire autrefois énoncé par Platon, système que Freud aurait relié volontiers à la castration. Le Sujet appelle ses adeptes à mener une « vie bonne » comme lui, bref à porter un jugement de stupeur sur la vie, à se détacher, somme toute un peu trop, de son mouvement, puisque les institutions le lui permettent. Pensée du commun veut simplement dire que notre cerveau n'opère plus de nouveaux frayages, n'est plus stimulé en vue d'un effort, d'une action et que nous en restons aux vieilles habitudes, aux pulsions instinctives incorporées comme des vérités éternelles et qui, sous la forme d'une morale commune, dictent notre conduite. Pour Platon, si avoir en vue c'est faire, il suffit que la liberté soit aperçue pour qu'elle soit effective comme absolu, comme Badiou baignant plein de vanité en ce moment au milieu de son système. Très tôt déjà il affirmait qu'il n'y avait pas de nouveauté en philosophie. Le système de Badiou n’admet pas de nouveautés mais des vérités par un « parcours à l'envers » et par un « trajet point par point » qui consistent à « platoniser en paix », c'est-à-dire produire patiemment une métaphysique close qui réactualise pour l’époque les vieux faux-problèmes philosophiques. Nous avons donc là bien un système qui verrouille et renverse l’initiative pour l’écarter de l’incertain et du terrible : Les problèmes d'asservissement surgissent alors qu’on veut tout bonnement passer à l'endroit et mettre en application ces idées immanentes ; elles ne sont là que pour empêcher tout effort et toute action autre que « morale ». L'envers de cet envers, ou plutôt l'endroit de cela, fait que l'on tombe dans un système régi par un tribunal de l'égalité, où chacun est renvoyé à ses propres choix d’acceptation ou de refus par rapport au système que Badiou met en place. C'est qu'il n’existe pas d'action morale, pas plus qu'il n'existe de phénomènes moraux 522 : il n'y a qu'un jugement moral porté sur les actions et sur ce que l’on désigne classiquement comme la réalité. On est bien renvoyé à un système de jugements, un système qui tend à se fermer et à devenir crépusculaire puisque asservi à des Idoles — des Idées. Pensez à toute la thématique chrétienne dont ne parvient pas à se dépêtrer Badiou. Ce parcours symbolique est anticipable, il n'amène rien sinon des malentendus quand certains chercheront à mettre en pratique toutes ces illusions symboliques d'un penseur vieux de plus de 55 ans 724, et qui, finalement, nous parle de sa vie « bonne » mais ennuyeuse. C'est certainement cela qu'il faut faire avec Badiou ne pas détacher le discours de celui qui l'a énoncé, car l'effet inverse produit  des vérités bien ennuyeuses pour notre avenir : la vérité s'origine d'une disparition, celle du sujet qui l'énonce. La seule échappatoire à ce retour au même et à cette variation du même est entrevue par Blanchot, Foucault et Deleuze, comme étant une Pensée du Surpli ou du Dehors 900. Elle consiste tout bonnement à sortir de la pensée en système par la critique et le rire en poussant l'action vers l'audace, vers le combat et la lutte 820. Certains arriveront toujours après-coup pour interpréter et formaliser de manière crépusculaire (c’est l’analyse) et d’autres comme Deleuze auront une attitude de fuite active, d'évitement qui sera peut-être créatrice — dans le cas de Deleuze, c’est la synthèse des concepts par la prudence.


Mais ceci ne concerne pas seulement la métaphysique, mais aussi la « métabiologie ». En effet, en biologie des systèmes, on parle de système fermé dans le cadre d’un servo-mécanisme. Ce système fermé effectue l'opération de régulation réclamée par un autre système auquel il est asservi : cette régulation ayant en vue le maintien en vie du système auquel est asservi le système fermé. C'est toute la biologie de Claude Bernard et à sa suite la théorie de l'homéostasie 534. La physique n’y échappe pas, pour évoquer les servomécanismes, on parlera de thermostats qui permettent de régler la température d'une pièce. En dynamique des systèmes (Jay W. Forrester) et autre cybernétique (Robert Wiener, qui n'est autre que la théorie de la commande et de la communication comme art du pilotage), on parlera de systèmes à boucle de rétroaction négative pour les systèmes fermés et de systèmes à boucle de rétroaction positive ou explosive pour les systèmes ouverts. Les systèmes ouverts sont alors soit des cercles vicieux soit des cercles vertueux. 

 

Illustration. — Un exemple de boucle de rétroaction négative ou régulatrice puis un exemple de boucle de rétroaction positive ou explosive. Les embouteillages dans le trafic nécessitent d'autres infrastructures routières pour décongestionner mais ces nouvelles infrastructures induisent un nouveau trafic qui finira en embouteillage, si l'on demeure dans une optique de croissance.

Il reste tout de même des attitudes et des gestes, qui tendent à s'autonomiser, à créer leurs propres valeurs parfois difficilement monnayables. Ces trajectoires sont d’emblée séparées des systèmes et donc de la pensée des philosophes. Ce sont davantage des pensées de sages, des parcours de sagesse comme les appelle Nietzsche. Sur ces derniers, on cherche à calquer d'un point de vue organique ou vertueux, la notion de Vérité et — voyant que l'énigme du sage y est rétive — la notion de paradoxe. Or le paradoxe n'est pas dans la doxa ni dans la moralité convenue puisque l'énigme 936 est l'énoncé qui pousse à l'effort et à l'investissement d’une situation pour être compris. Et donc, pour fermer la boucle, la nouveauté n'existe que pour un système ouvert. Ce n’est que la modulation ou la différenciation qui s'appuie sur un virtuel. C'est pourquoi l'on peut dire que le virtuel est vertueux 337.

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