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Publié par Anthony à partir de textes de Pierre Aure'gan et Guy Palay'ret

Ceci est la suite du texte sur Hobbes et le droit naturel comme puissance d’agir. Spinoza apporte un contrepoint intéressant à la philosophie politique de Hobbes.

A un correspondant qui lui demande quelle est la différence entre sa vision politique et celle de Hobbes, Spinoza répond laconiquement, et modestement, que Hobbes conçoit la cité comme une sortie de l’état de nature, alors que lui considère qu’il s’agit de sa continuation. Divergence minime au premier regard, mais qui entraîne une modification radicale. Rappelons que Hobbes et contemporain d’une monarchie absolue, de droit divin, en proie à une mise en question qui aboutit à la révolution anglaise, Spinoza vit aux Pays-Bas qui reste jusqu’an 1672 un îlot républicain remarquable par sa tolérance religieuse. Les deux philosophes sont d’accord pour faire du droit naturel une tendance à persévérer dans osn être, équivalent dans la philosophie de Spinoza de la notion de « conatus ». La nature ne connaît que le développement de la puissance jusqu’à ses limites. Elle ignore toute idée de devoir ou de loi, autre que loi physique. Mais pour Spinoza, à la différence du penseur anglais, cette situation est indépassable. La nature étant substance unique, il n’est pas question d’en « sortir » : cette proposition n’a aucun sens. S’il doit y avoir un contrat à l’origine de l’institution politique, celui-ci ne pourra pas consister en un abandon de l’exercice de sa puissance naturelle, puisqu’il est impossible à l’individu d’y renoncer. Ceci équivaudrait à sa disparition pure et simple. L’idée d’un transfert de puissance est donc impraticable.
Pour Spinoza un citoyen n’obéira à la puissance souveraine que par intérêt non par devoir. Cette notion est dépourvu de réalité pour Spinoza. Pour prendre un exemple, autant Hobbes considère que l’on doit tenir sa promesse une fois qu’elle a été donnée, autant pour Spinoza le citoyen n’a pas à suivre l’obligation qui résulterait d’une promesse puisque en tre le moment où elle a été faite et l’instant présent, la situation n’est peut-être plus la même : les circonstances ont pu modifier le point de vue du citoyen et rien ne peut l’obliger à tenir ce qu’il a promis, hormis la contrainte.
On voit dès lors bien ce qui distingue les visions politiques de Hobbes un pouvoir qui assoit sa puissance par la contrainte pour Hobbes et la combinaison de puissances individuelles pour Spinoza, basée sur l’intérêt de chacun. L’individu ne perd pas l’exercice de sa puissance qui, en tout état de cause, reste en sa maîtrise. Simplement, il peut choisir en fonction de la représentation qu’il se fait de son intérêt, de la mettre ou non au service de la communauté. En d’autres termes, il doit composer sa puissance avec celle d’autrui, soit au contraire l’affronter. Les motifs qui vont le pousser dans l’une des deux directions sont l’espérance d’un avantage qu’il peut en retirer, ou l’inconvénient qu’il redoute. Spinoza dégage ainsi les deux grand motifs d’action : l’espérance ou la crainte. Si la cité est l’ensemble des intérêts divergents, gouverner consiste en l’art de les maintenir unis, ceci est la vision de Hobbes, puisque pour Spinoza, l’Etat ne paraît pas disposer des forces qui lui serait prêtées et il doit à chaque instant vérifier qu’il peut compter sur leur concours. La question du gouvernement devient secondaire pour Spinoza puisque la souveraineté, le « Léviathan », apparaît comme une puissance conditionnée et non absolue : le souverain ne sera effectivement puissant que s’il parvient à canaliser à son profit les forces individuelles. Alors que Hobbes compte essentiellement sur la criante, voire l’effroi que suscite le Léviathan, Spinoza préfère l’adhésion par intérêt qui profite à chacun. Spinoza affirme qu’un Etat où les citoyens agissent par désir est plus puissant que celui où ils agissent par peur. Il est l’un des premier penseurs modernes à croire que la puissance de l’Etat ne se mesure pas à la terreur qu’il inspire mais à la confiance qu’il suscite.
C’est pourquoi Spinoza pense que l’Etat doit tolérer ce qu’il ne peut interdire, même s’il s’agit d’actes répréhensibles ou condamnables. Cette règle s’applique en particulier à la liberté de penser. Il n’est pas au pouvoir du souverain d’empêcher les individus de penser ce qu’ils veulent et de dire ce qu’ils pensent. Vouloir régenter ce pouvoir est toujours envisageable, voire réalisable sur une durée plus ou moins longue mais le pouvoir qui interdit par la violence à ses concitoyens de s’exprimer, n’est pas, paradoxalement, le pouvoir le plus fort, mais le plus faible, puisqu’il gouverne par la crainte, la forme la moins efficace. Spinoza met en évidence, selon la formule qu’il emprunte à Sénèque, que « nul n’a conservé longtemps un pouvoir de violence ». La politique moderne ne se fera pas contre les citoyens mais avec eux. Comme le suggèrera plus tard Michel Foucault, la forme moderne du pouvoir n’est pas de l’ordre du prélèvement ou de la soustraction (donner la mort, par exemple), mais de l’ordre de l’accroissement ou de la multiplication : faire croître les forces de la vie. Hobbes et Spinoza inaugure donc deux aspects de la philosophie politique moderne : l’un annonce l’importance à venir de la foi, et plus généralement de l’aspect juridique du pouvoir ; l’autre souligne le rôle nouveau de la puissance effective (capacité non restreinte), celle qu’il ne suffit plus de nier ou de confisquer, mais avec laquelle il faut désormais compter.


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