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Publié par Marc-Olivier PADIS

SANS être écrit d’avance, le scénario conduisant à l’échec du projet de contrat première embauche est loin d’être inattendu. La répétition des mouvements lycéens et étudiants dès lors qu’il est question de l’entrée dans la vie active et, plus encore, d’un contrat de travail spécifique aux jeunes depuis vingt ans est en effet un phénomène difficile à ignorer (1). « J’ai mis le doigt sur l’angoisse sociale des Français » pouvait se flatter le Premier ministre au plus fort des manifestations (2), comme si les précédents de 1986, 1990, 1994 et 19983, selon un rythme qui correspond aux vagues des générations lycéennes, n’avaient déjà alerté sur l’angoisse du futur qui surplombe l’entrée dans la vie adulte.
Plusieurs traits récurrents ont déjà été relevés à propos de ces mouvements de rue : la réactivité d’une population étudiante réputée apathique, la demande d’intégration par le travail dans les voies communes et non par des procédures dérogatoires, l’efficacité et le pragmatisme des mobilisations qui rejoignent toujours une inquiétude sociale plus large, au point d’acculer le gouvernement au recul. Malgré des sujets en apparence différents, c’est le même point sensible qui est toujours touché : comment articuler la formation, la validation du diplôme et l’entrée dans le travail ? Les revendications récurrentes – une formation égalitaire, un diplôme reconnu, un accès moins chaotique au monde du salariat – désignent par antiphrase trois maux ressentis à juste titre comme les expériences partagées par les jeunes lycéens et étudiants : la fragmentation de l’école (notamment par la différenciation territoriale), la dévalorisation des diplômes, la complexification des parcours d’entrée dans le monde du travail.
La répétition de ces mouvements ne signe pas un immobilisme systématique des jeunes (opposé complaisamment au dynamisme de 1968, dans une comparaison aussi routinière qu’approximative) mais résulte d’une analyse finalement assez exacte du double mouvement de dégradation qui affecte les jeunes plus que les autres âges de la vie dans la société française (4) et de propositions de réformes qui rompent, pour cette seule classe d’âge, avec l’approche universaliste qui prévaut en principe dans notre système de protection sociale.
Inscrite dans la continuité d’autres mouvements, la mobilisation anti-CPE a cependant présenté des caractères originaux. La séparation des sorts sociaux a pris une visibilité plus grande avec les violences de fin de manifestation. Le rôle des syndicats étudiants et lycéens, avec la reconnaissance d’un nouveau venu, la Confédération étudiante5, a été cette fois-ci plus important que dans le passé dans la montée en force du mouvement et la négociation de la sortie de crise. De ce fait, l’influence de l’extrême gauche a été peu sensible, malgré des tentatives, en particulier de la part d’un syndicat enseignant comme la FSU, de généraliser le conflit en l’étendant à d’autres sujets.
Du point de vue de l’action de l’État, pour ne pas s’en remettre trop rapidement à une déploration du blocage français, trois traits méritent d’être relevés qui soulignent le malaise de l’action publique : le contournement du moment délibératif, l’absence de sédimentation du savoir public, la construction par l’État de catégories d’action inadéquates.
Le contournement du moment délibératif a atteint dans cette crise du CPE un niveau caricatural. La mesure, tout d’abord, n’a jamais été évoquée dans un quelconque programme électoral. L’absence de concertation avec les partenaires sociaux, pourtant promise par la majorité actuelle quand elle faisait la leçon à la gauche sur l’élaboration de la loi sur les 35 heures, s’est maintenue jusqu’au retrait final. Les syndicats n’ont été invités à discuter sur des aménagements qu’après le vote de la loi. Ni les réticences du ministre de l’Emploi, ni la tiédeur du patronat n’ont été prises en compte. Le débat parlementaire, enfin, instrumentalisé dès l’insertion du dispositif, au dernier moment, dans le projet de loi sur l’égalité des chances, témoin du passage en force (avec l’usage du 49-3) du Premier ministre puis auxiliaire du retrait précipité de l’article incriminé, n’a jamais été valorisé comme le mérite la fonction législative.
L’absence de sédimentation du savoir public peut aussi surprendre. Élaboré sans concertation par un conseiller technique du Premier ministre, le CPE sort de sa boîte surprise sans avoir jamais été évoqué dans le riche débat portant depuis plusieurs années sur le statut salarial. On a feint en l’occurrence de découvrir un « problème » du contrat de travail sans tenir compte des rapports publics récents sur l’emploi, qui n’ont jamais préconisé une mesure proche du CPE (6). Les études sur la situation sociale des jeunes, sur leur parcours d’insertion dans l’emploi n’ont pas davantage été sollicitées7. Pourquoi ces rapports publics n’inspirent-ils pas les décisions de ceux-là mêmes qui en sont les commanditaires ? Pourquoi la recherche publique est-elle si peu, ou si mal, sollicitée ?
Enfin, le CPE souffrait d’une construction approximative de la catégorie de population visée, les « jeunes ». Le flottement du discours de justification du Premier ministre était à cet égard significatif : présenté d’abord comme une mesure destinée à tous les jeunes, il a été ensuite défendu comme une mesure destinée aux exclus du travail et de la formation dès lors qu’il a suscité l’hostilité des étudiants. Ce flottement de l’argumentaire trahissait une impossibilité plus fondamentale de cerner de manière adéquate une population avec la catégorie apparemment efficace de « jeunesse ». Le risque d’une mesure spécifique à une population comprise entre 16 (fin de l’obligation scolaire) et 26 ans (pourquoi pas 24 ou 28 ?) était de créer une identification négative à un moment de la vie associé à toutes les difficultés de notre société (surtout dans la foulée des émeutes de novembre 2005). Les jeunes constituent en réalité une non-catégorie qui ne peut qu’agglomérer une identification imaginaire par la peur de l’avenir (8). Quand l’État construit par des dispositifs publics des catégories flottantes, à propos desquelles les responsables politiques juxtaposent discours paternaliste, registre sécuritaire et exhortation à l’initiative, il ne fait que brouiller un peu plus la perception que la société française a d’elle-même (9).
Après ce beau gâchis, il faut donc reprendre, comme nous le proposons ici, les différents aspects du débat : les comparaisons européennes, les réflexions sur les défis de la flexibilité du travail, le rôle des partenaires sociaux, les chantiers du droit du travail, les perspectives de défense du choix universaliste d’État-providence, qui ne peuvent passer que par un projet de refondation.

Marc-Olivier Padis

1. Je me permets de renvoyer à une série d’articles parus dans Esprit sur ce sujet depuis le précédent de 1994 : Marc-Olivier Padis, « Les infortunes du smic-jeunes », mai 1994 ; « Les orphelins des Trente Glorieuses », octobre 1996 ; « 1968-1998. Où est passé le conflit des générations ? », mai 1998 ; « Faut-il créer un revenu “jeunes” ? », mai 2001.
2. Le Parisien, vendredi 24 mars 2006.
3. Rejet de la réforme des universités en 1986, mobilisations lycéennes pour obtenir des crédits en 1990, refus du contrat d’insertion professionnelle (CIP) en 1994, manifestations pour de meilleures conditions d’étude en 1998.
4. Voir Louis Chauvel, « La France a sacrifié les jeunes depuis vingt ans », Le Monde, mardi 7 mars 2006 et son livre le Destin des générations, Paris, PUF, 1998.
5. Voir notre entretien : « Un projet syndical pour le monde étudiant. Rencontre avec la Confédération étudiante », Esprit, octobre 2003.
6. Rapport de Pierre Cahuc et Francis Kramars intitulé « De la précarité à la mobilité : vers une sécurité sociale professionnelle » ; rapports de Michel de Virville et de Michel Camdessus en 2004.
7. Voir notamment la série d’études du Cereq sur les trajectoires des jeunes à leur sortie du système de formation : « Génération 92 », « Génération 98 » et « Génération 2001 », www.cereq.fr
8. Voir le rapport du Commissariat général du Plan, Jeunesse, le devoir d’avenir, Paris, La Documentation française, 2001.
9. Marc-Olivier Padis, « Les jeunes, mais quels jeunes ? », Le Monde, 15 mars 2006.
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militant FSE 22/11/2006 18:10

Analyse complètement superficielle, comme en témoigne la soi-disante reconnaissance de la "confédération étudiante".
M. Padis confond reconnaissance médiatique et reconnaissance réelle par les étudiants eux-mêmes. Le rôle de la Confédération Etudiante a été à peu près nulle dans les facs. Pour le savoir, il suffisait d'aller dans les AG, et pas se contenter de regarder la télé et de vivre en vase clos.
 
 

Anthony 22/11/2006 19:12

Possible, je vois que monsieur nous écrit de la Bibliothèque Nationale de France :). J'aurais plus mis l'accent sur l'entrée dans la vie active, mais c'est pas grave. C'est a mon avis plus important de faire les choses sans reconaissance particulière, en étant indiférent aux contraintes.