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Publié par Laurent SORBIER

 
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Introduction: When the digital revolution is no longer virtual. Laurent Sorbier


LONGTEMPS annoncée, la conjonction historique de la numérisation généralisée de l’information et de sa mise en réseau au niveau planétaire, via l’internet, est désormais largement engagée. Au-delà du lyrisme prophétique sur l’avènement de la société de l’information qui a accompagné sa gestation, comment décrire et comprendre ce qui nous apparaît de plus en plus comme une révolution – et non une simple rupture – technologique ?
La diffusion dans nos sociétés, à une vitesse sans précédent connu, de l’usage de l’ordinateur personnel et de l’internet, puis de toute une panoplie d’outils numériques – du téléphone mobile au lecteur MP3 – s’est accompagnée d’une profusion de discours messianiques, inspirés, dans leur version triviale, par le marketing des acteurs de ce marché mais aussi portés tant par les politiques que par la communauté savante.
Ainsi s’est fabriqué un discours (bruyant, sinon dominant) faisant une large place à la dimension utopique de la société de l’informa¬tion : promesse de régénération de l’espace public et du débat démocratique, étape décisive dans la construction d’une intelligence collective, opportunité de substituer une organisation en réseau égalitaire aux vieilles hiérarchies pyramidales, ou encore ferment d’une libération de tous les potentiels de productivité pour l’économie de marché. L’internet et son mode de fonctionnement, en particulier, ont été un puissant inspirateur de cette nouvelle dynamique utopique, à l’œuvre, entre autres, dans le champ politique. D’aucuns ont voulu voir en l’internet l’incarnation enfin advenue du rhizome deleuzien (1), d’un « système acentré, non hiérarchique et non signifiant », un intermezzo, un Hors-là (selon le mot de Michel Serres) où pourrait se déployer une autre forme de sociabilité et de cité. Société en réseau émancipée des hiérarchies verticales dans laquelle le sociologue Manuel Castells a pensé que l’individu pourrait trouver des leviers nouveaux2 pour réaffirmer son self, faire vivre avec plus de force son identité dans un monde déterritorialisé et menacé par la perte des repères identitaires. Le philosophe Pierre Lévy s’attachait dans le même temps, à exhumer les mécanismes nouveaux de production d’une intelligence collective, auquel l’internet donnerait une chance d’advenir.

La banalisation : un moment décisif

Cette « bulle utopique » a bien failli se dégonfler totalement au lendemain de l’explosion de la « bulle Internet » à l’automne 2000, les promesses révolutionnaires du réseau des réseaux dans le domaine social et politique ayant été revues à la baisse dans les mêmes proportions que les valeurs boursières de la nouvelle économie. L’idée s’est en effet installée dans beaucoup d’esprits que si ces nouvelles technologies n’avaient pas tenu leurs promesses dans le champ économique, il n’y avait guère de raison de penser qu’elles les tiendraient plus qu’on ne l’avait imaginé dans les autres domaines de l’activité humaine.
La critique sociale et culturelle de la société de l’information, temporairement inaudible hors de la sphère savante et universitaire, mais néanmoins argumentée et d’une grande virulence (tout particulièrement en France, comme le rappelle Jean-Noël Tronc dans sa contribution à ce dossier), a dès lors reconquis un espace médiatique important.
Ainsi, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de la petite histoire des idées que l’on peut désormais tenter en ce domaine, une tendance à relativiser les effets de la révolution du numérique ou à en stigmatiser les effets pervers s’est développée au sein des élites et dans les médias au moment même où la société française, d’un point de vue pratique, ad¬hérait massivement, dans son ensemble, à la société de l’information. Le discours dominant tiède ou hostile tenu dans les années 2000-2002, aussi iconoclaste qu’il fut idolâtre pendant la bulle, n’a pas empêché ni ralenti un incroyable décollage des usages à partir de 2002.
L’installation de la société de l’information dans notre quotidien est désormais, comme le constatent tous les contributeurs à ce dossier, largement acquise : après avoir plébiscité à plus de 80 % le téléphone mobile, plus de 20 millions de Français sont désormais des utilisateurs réguliers d’internet, près de 10 millions de foyers sont abonnés au haut débit, plus de 7 millions de bavards se sont dotés d’un blog. Envoyer un courriel est devenu aussi banal que de passer un coup de téléphone.
Comme l’avait prophétisé Nicholas Negroponte (3) il y a quelques années, l’internet est omniprésent (pervasive) dans notre quotidien, il est devenu un élément structurant de notre économie, la toile de fond de notre vie d’homo numericus.
La coïncidence du succès immense et plus tardif que prévu de ces technologies auprès du grand public et d’un discours tendant à minimiser la portée des changements induits par cette diffusion très large des usages présente un risque majeur : tout est réuni, d’une certaine manière, pour que la révolution du numérique soit excessivement banalisée, cantonnée à ses effets les plus triviaux. Le risque de passer à côté des changements économiques et sociaux en train d’advenir est sans doute extrême au moment précis où la société de l’information se donne comme une évidence, une chose du quotidien, quand les mécanismes à l’œuvre sont à la fois plus discrets, plus infimes, mais aussi plus explosifs à terme. L’aveuglement des industries culturelles à l’égard de la déconstruction de ses modèles économiques déclenchée, hors de tout champ balisé, par le pair à pair n’est qu’un des nombreux exemples qui doivent nous inciter à la plus grande modestie et à la plus grande prudence.
C’est pourquoi le moment choisi par la revue Esprit pour revenir sur les effets de la révolution numérique apparaît singulièrement pertinent. Il intervient dans une phase où l’on peut se pencher de manière apaisée, à égale distance des enthousiasmes et des hostilités de principe, sur ce qui vient de se passer en un temps finalement très court, puisqu’il s’est écoulé guère plus de 10 ans depuis le lancement de l’internet grand public en France. Il intervient également à un moment où commencent à apparaître, de manière impossible à réfuter ou à subsumer sous des catégories anciennes, de vraies ruptures ou de vraies nouveautés résultant de l’usage massifié de ces technologies. Il intervient enfin dans un contexte intellectuel où le corpus savant élaboré sur ces sujets reste somme toute limité, notamment en langue française, et où beaucoup – si ce n’est tout – reste à dire et à écrire.
La massification des usages aide à la production d’une pensée juste sur les changements en cours. Dans le précédent dossier d’Esprit consacré aux nouvelles technologies, il y a vingt ans (février 1985 (4) !), « La passion de la micro-informatique », il était beaucoup question du partage entre les profanes et les spécialistes dans la maîtrise du langage de la programmation (fallait-il que tout un chacun apprenne le basic ou le logo ?). Désormais, l’ordinateur n’est plus une affaire de passionnés, professionnels ou amateurs, il s’est banalisé, il suffit d’en être un utilisateur plus ou moins averti pour avoir accès à ses avantages, sans prétendre comprendre le fonctionnement de l’informatique. Il est de ce fait devenu rare, et même incongru, qu’un auteur se flatte d’écrire sur le sujet des nouvelles technologies sans toucher aux outils. De même, le lecteur, sans maîtriser les conditions techniques qui lui permettent d’aller sur les réseaux, aura déjà probablement envoyé un mail, créé un site, contribué à un forum, téléchargé un article de journal, un morceau de musique, voire (parfois sans le savoir) piraté un film, etc.

Des choix politiques à venir

Pourtant, il est aujourd’hui patent que beaucoup de vraies questions se posent dans des champs techniques, arides et parfois franchement jargonneux et hermétiques. Il faut bien s’y aventurer si l’on veut prendre la mesure des changements en cours, accepter de soulever le capot de l’internet, se confronter au cambouis du numérique. L’une des caractéristiques des évolutions en cours est en effet de faire coïncider le politique et le technique au point de les rendre indissociables : c’est ce que démontrent dans les pages qui suivent Bernard Benhamou à propos de l’architecture de l’internet, Joëlle Farchy et Philippe Chantepie à propos des solutions permettant de verrouiller l’accès aux œuvres numérisées, ou encore Azi Lev-On et Bernard Manin à propos des conditions d’un échange veritablement pluraliste sur internet.
Dans la société de l’information, Teknê et Polis s’entrelacent encore plus intimement et fortement que par le passé jusqu’à former une seule et même toile, celle de l’internet. Les défis politiques de demain exigent que les savants et les politiques – dont Jean-Noël Tronc stigmatise « l’analphabétisme technologique » – s’intéressent à ce que signifient des sigles aussi peu transparents que DNS, DRMs ou CMC. Les contributions qui suivent sont autant d’encouragements à s’engager dans cette démarche.
L’intérêt majeur de la confrontation des visions de la société de l’information qu’organise ce dossier est par ailleurs de démontrer que les mutations engendrées par la révolution numérique n’ont pas eu lieu tout à fait au rythme attendu. Comme le souligne Philippe Chantepie, le rythme réel de ces évolutions est un rythme syncopé, avec ses ralentissements imprévisibles et ses accélérations subites. La saga de la convergence, alpha et oméga de la nouvelle économie, puis concept tombé en disgrâce et, enfin, réalité technique et commerciale confirmée, en est – comme celle de l’internet mobile, du wap à la 3G – une illustration parmi tant d’autres.
En outre, les mutations ne se sont pas produites exactement là où on le pensait. Ainsi, si l’on s’attendait à des bouleversements très profonds dans la sphère du commerce et de la distribution, force est de constater que le succès colossal du commerce électronique n’a engendré aucune réelle nouveauté dans la structuration de l’économie de marché : au-delà d’une distribution différente de la valeur dans la chaîne des acteurs, de l’émergence de nouvelles marques et de la mise à mal de certaines formes archaïsantes de distribution physique, la vente par internet n’est pas si différente de la VPC, la publicité sur internet de ce qu’elle est sur un autre support, etc.
C’est ailleurs que se produisent les plus fortes perturbations systémiques, dans un univers dont peu d’observateurs avaient imaginé qu’il serait le lieu de telles crises : celui de la culture, celui des industries culturelles, celui de l’économie de la création et de l’intelligence. Ainsi, plus de la moitié des auteurs ici réunis questionnent la manière dont le numérique « travaille » en profondeur la culture, la manière dont elle se construit, dont elle se transmet et dont elle se vend.
Aleida Assmann, en s’intéressant au déclin de la « dynamique manuscrite » des échanges intellectuels au profit de nouveaux rites et de rencontres physiques, Jean-Noël Tronc en évoquant l’impérieuse nécessité qu’il y a à numériser et diffuser par internet notre patrimoine intellectuel et littéraire, ou encore Albert-Claude Benhamou en soulignant le rôle des « universités numériques » dans la diffusion des savoirs : trois « praticiens » et analystes de la société en réseau qui convergent vers une même reconnaissance du rôle majeur de l’internet dans la circulation et la géographie des savoirs.
C’est cependant dans ses modèles économiques que la culture apparaîtra, à la lecture de ce dossier, le plus profondément « déconstruite » et atteinte dans ses principes fondateurs. L’économiste Joëlle Farchy s’attache à la généalogie de cette « nouvelle donne de l’économie culturelle », résultant du choc de deux économies aux modèles et aux dynamiques hétérogènes, voire antagonistes : celle des industries culturelles « traditionnelles » et celle de ces « nouveaux entrants » dans la culture que sont les industries des TIC (opérateurs télécoms, constructeurs informatiques, etc.), ces deux mondes participant désormais d’une seule et même chaîne de valeur « convergente ». Philippe Chantepie, qui concentre pour sa part son propos sur la question fondamentale du contrôle d’accès, s’intéresse comme Joëlle Farchy aux hypothèses de sortie de crise, dont l’actualité récente5 a montré qu’elles étaient au cœur d’un débat public passionné en France. Michel Gensollen s’inscrit dans ce débat en annonçant le triomphe inéluctable d’un modèle communautaire reposant sur la libre copie et le libre-échange des œuvres numérisées, quels que soient les freins temporairement imposés par le marché ou les pouvoirs publics.

Un monde de bulles ?

Mais quel est le type d’échange qui se met en place avec internet ? Même si le commerce en ligne se développe et si l’on ne parle plus en termes de séparation entre « vieille » et « nouvelle » économie, tant les technologies de l’information et de la communication se sont installées profondément dans l’ensemble de la vie économique, les évolutions en cours ne concernent pas que la sphère marchande. Peut-on parler de la construction d’un espace public autour du Net, de la mise en place d’un « agir communicationnel » d’un nouveau genre ? Le développement de la communication horizontale par le réseau n’affaiblit-il pas déjà dramatiquement les médiateurs, comme la presse, voire les revues, qui donnaient forme à l’espace public et l’animaient jusqu’à présent ? La circulation des photos et des témoignages sur les réseaux dès qu’intervient un événement local ou mondial6 (Abu Ghraib, Tsunami…) n’a-t-il pas déjà enclenché un mouvement de « dé-professionnalisation » dans la présentation de l’actualité qui touche la presse de plein fouet et affectera demain les chaînes de radio et de télévision7 ? L’écran de l’ordinateur a presque déjà détrôné la télévision comme terminal principal de nos représentations, et devra demain partager sa prééminence avec l’écran du téléphone portable, au sein de ce qui s’annonce comme la « société des écrans8 ».
Michel Gensollen aborde cette question des échanges en ligne (en se concentrant sur l’exemple des communautés d’échanges de fichiers et de partages d’expériences autour de biens culturels) pour conclure que les communautés virtuelles ne sont pas la simple reproduction en ligne de communautés réelles. Il s’agit selon lui d’une structure d’interaction sociale originale qui ne repose ni sur la communication, ni sur les relations personnelles, ce qui permet à l’auteur d’avancer que l’on a affaire « plutôt à des cultures qu’à de réseaux sociaux ». Mais ces communautés ont-elles une dimension civique ? Les échanges sur internet peuvent en effet favoriser les regroupements entre personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt, les mêmes opinions, voire les mêmes obsessions, c’est-à-dire renforcer la dynamique des « appariements sélectifs » qui sont déjà fortement à l’œuvre par exemple dans l’organisation des territoires, les stratégies résidentielles, scolaires, professionnelles… Faut-il donc craindre une fragmentation de l’espace public en groupes homogènes, c’est-à-dire le potentiel antipolitique de ces communautés en ligne ?
La réflexion commune d’Azi Lev-On et de Bernard Manin sur l’exposition aux opinions adverses sur internet présente les argumentaires de ce débat déjà très développé aux États-Unis. Pour leur part, ils insistent sur le fait que même si internet favorise la constitution de communautés virtuelles homogènes, il est impossible d’échapper, sur les réseaux, aux avis qui ne sont pas les nôtres. On ne peut s’enfermer dans une « bulle » tant qu’on va sur le réseau, mais il reste encore à savoir comment métaboliser la diversité en capacité délibérative… Toute réflexion sur la contribution croissante des nouvelles technologies à la construction du débat public doit examiner de près ce qui fait que le réseau reste un monde positivement pluriel et hétérogène.
C’est sans doute précisément là que se noue la singularité des mutations liées à la mise en place de ce que, faute de mieux, nous qualifions de société de l’information. Car qu’est-ce que la singularité de cette révolution si ce n’est d’être le vecteur – ou le révélateur – d’une modernité où technologie, culture et savoir sont liés par un destin commun ?

Laurent Sorbier

* Ancien conseiller pour la société de l’information du Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin ; maître de conférences à Sciences Po Paris, chargé de cours à l’université Paris 1 et à l’université Paris 8 (www.sorbier.net).

1. Conceptualisé dans Gilles Deleuze et Felix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, 1980.
2. Dont les blogs constituent un exemple parlant.
3. Nicholas Negroponte, l’Homme numérique, Paris, Laffont, 1995.
4. Entre-temps, le sujet avait fait l’objet d’interventions ponctuelles, notamment de Pierre Lévy, un précurseur dans ce terrain d’études (« Nous sommes le texte », Esprit, février 1994). Le sujet a aussi été traité dans Esprit à propos des évolutions de la lecture, avec Jean-François Barbier-Bouvet (« Internet, lecture et culture de flux », décembre 2001) ou à propos des médiations intellectuelles, en particulier dans le dossier « Splendeurs et misères de la vie intellectuelle » en mars-avril 2000 (avec Richard Robert, « L’écrit en révolution » et Yannick Maignien, « Quel travail intellectuel dans l’ère numérique ? »). Esprit a également traité les aspects culturels¬ et économiques des nouvelles technologies dans les dossiers : « Quelle culture défendre ? » (mars-avril 2002), « La société des écrans et la télévision » (mars-avril 2003) et « Malaise dans l’édition » (juin 2003).
5. Débats autour du vote du projet de loi sur les droits d’auteur et les droits voisins.
6. Lors des manifestations anti-CPE, Libération et Le Monde ont alimenté leur site avec des forums et surtout des photos des défilés prises par les étudiants eux-mêmes. Voir « Le CPE buzze sur liberation.fr », Libération, lundi 3 avril 2006.
7. Jean-Louis Missika, la Fin de la télévision, Paris, La République des idées/Le Seuil, 2006.
8. Voir le numéro d’Esprit sur « La société des écrans et la télévision », déjà cité.
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