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Publié par Paris 8 philo

 

Il y a plus d’un milliard d’utilisateurs d’Internet, et près de deux milliards d’abonnés au téléphone mobile. Les deux tiers des habitants de la planète peuvent communiquer grâce à un portable, même dans les endroits où il n’y a pas d’électricité. Il s’est ainsi constitué une nouvelle forme sociale de communication, certes massive, mais produite, reçue et ressentie individuellement.

L’information et la communication ont toujours été des vecteurs de pouvoirs dominants, de pouvoirs alternatifs, de résistances et de changements sociaux. L’emprise sur l’esprit des gens – que la communication favorise – est un enjeu fondamental. C’est seulement en façonnant la pensée des peuples que les pouvoirs se constituent en sociétés et que les sociétés évoluent, changent.

La répression physique ou mentale est certes une dimension importante du pouvoir dominant, mais, si un peuple modifie radicalement sa vision des choses, s’il pense autrement et par lui-même, il n’est pas de pouvoir qui puisse s’y opposer.

Torturer un corps est bien moins efficace que façonner un esprit. Voilà pourquoi la communication est la pierre de touche de la puissance. La pensée collective (qui n’est pas la somme des pensées individuelles en interaction, mais une pensée qui absorbe et diffuse tout dans l’ensemble de la société) s’élabore dans le champ de la communication. En effet, c’est de ce dernier champ que viennent les images, les informations, les opinions, et c’est par le biais de mécanismes communicationnels que l’expérience est diffusée et transmise à un niveau collectif.

Tout cela s’applique avec plus de force à nos sociétés, que les réseaux de communication traversent à tous les niveaux, du global au local et du local au global. En conséquence, les relations au pouvoir dominant, élément constituant de toute société et déterminant ses évolutions, sont de plus en plus élaborées dans la sphère de la communication.

Dans la société contemporaine, la politique revêt immédiatement une dimension médiatique. La matière du système politique et même les décisions qui en émanent constituent une scène pour les médias, qui cherchent à obtenir le soutien des citoyens ou, au moins, à atténuer leur hostilité.

Cela ne signifie pas que le pouvoir se trouve inconditionnellement aux mains des médias, ni que le public se détermine en fonction de ce que ceux-ci leur suggèrent. Les recherches en communication ont montré depuis longtemps à quel point le public est actif et non passif.

Par ailleurs, les médias ont, en interne, des systèmes de contrôle de leur capacité à influencer le public. Ils sont avant tout des entreprises soumises à des impératifs de rentabilité, et doivent faire de l’audience ou étendre leur diffusion. Ils sont en général diversifiés, compétitifs, et doivent rester aussi crédibles que leurs concurrents. Ils s’imposent souvent d’autres contraintes, en termes d’éthique professionnelle ou journalistique (médiateurs, comités d’éthique, etc.). Un média n’est donc pas simplement voué à la torsion ou à la manipulation de l’information.

Il nous faut cependant centrer notre attention sur deux tendances. D’une part, le journalisme militant, engagé, le média comme outil idéologique. Longtemps, cela fut considéré comme un handicap faisant perdre au média ses qualités d’« objectivité », et donc ses acheteurs. Ainsi, les journaux qui se présentent comme « organes de parti » ont pratiquement tous disparu ou connaissent de graves crises de diffusion. Mais les choses paraissent avoir changé ; le militantisme ou l’engagement idéologique peut devenir un modèle fort rentable. Par exemple, Fox News, l’une des principales chaînes de télévision des Etats-Unis (filiale de News Corp qui appartient à M. Rupert Murdoch), a conquis une part importante de l’audience conservatrice américaine en soutenant sans le moindre souci d’objectivité les thèses des néoconservateurs favorables à l’invasion de l’Irak en 2003.

La seconde tendance, observable aujourd’hui, réside dans la perte d’autonomie des journalistes professionnels par rapport à leurs employeurs. C’est là que se joue une grande part du jeu complexe des manipulations médiatiques.

Une étude a tenté d’expliquer que, à la mi-2004, 40 % des Américains (1) croyaient encore que M. Saddam Hussein et Al-Qaida travaillaient main dans la main et qu’il y avait des armes de destruction massive en Irak. Et cela, un an après que toutes les preuves du contraire ont été détaillées. Cette étude a mis en lumière les connexions entre la machine de propagande de l’administration Bush et les productions du système médiatique. Et démontré que certaines manipulations interviennent sans qu’il y ait eu censure ou ordre direct de travestissement.

Tout ceci ne constitue pourtant que la part visible de l’iceberg. Car l’influence la plus déterminante que les médias exercent sur la politique ne procède pas de ce qui est publié, mais de ce qui ne l’est pas. De ce qui est occulté, passé sous silence. L’activité médiatique repose sur une dichotomie : seul existe dans l’esprit du public ce qui existe à travers les médias. Leur puissance fondamentale réside alors dans leur faculté d’occulter, de masquer, de vouer à l’inexistence publique.

La nécessité d’exister médiatiquement pour exister politiquement induit une relation organique au langage médiatique, que l’on trouve aussi bien à la télévision qu’à la radio, dans la presse écrite ou sur Internet. Les médias utilisent un sabir spécifique, certes pas un dialecte autonome, mais quelque chose du genre.

Le message médiatique le plus simple et le plus puissant est l’image. Et le message imagé le plus simple reste le visage. Il y a un lien organique entre la médiatisation de la politique, la personnalisation des médias et la personnalisation de la politique. Lorsque l’on bascule dans une vie politique basée sur les querelles de personnes et d’images et sur les manipulations médiatiques, les programmes perdent leur importance puisque personne ne s’y réfère et que les citoyens ne leur accordent plus d’attention (probablement avec raison d’ailleurs).

Le triomphe de la politique « personnalisée » implique que la forme la plus convaincante de combat idéologique soit l’attaque contre la personne qui incarne un message. La diffamation et la rumeur deviennent l’art dominant en politique : un message négatif est cinq fois plus efficace qu’un message positif. Tous les partis s’engagent dans cette brèche, manipulent ou fabriquent les informations. Et cela sans initiative des médias. C’est plutôt l’affaire d’intermédiaires, de boîtes spécialisées, d’« officines ».

Il en résulte une connexion directe entre la médiatisation de la politique, sa personnalisation et la diffamation ou la pratique du scandale politique dont la généralisation a débouché, ces quinze dernières années, sur des assassinats d’élus, des crises de gouvernement, voire de régime.

Cela nous ramène à la crise actuelle, profonde, de la légitimité politique à l’échelle mondiale. Car il y a un lien évident et fort, même s’il n’est pas exclusif, entre la pratique du scandale, la médiatisation exacerbée de la scène publique et le manque de confiance des citoyens dans le système. Cette défiance a trouvé son illustration dans un sondage réalisé par les services de l’Organisation des Nations unies (ONU), selon lequel les deux tiers des habitants de la planète ne s’estiment pas représentés par leurs gouvernants.

C’est donc bien d’une crise de légitimité qu’il s’agit. Mais, alors que le monde dit ne plus faire confiance aux gouvernements, aux responsables politiques et aux partis, une majorité de la population persiste néanmoins à croire qu’elle peut influencer ceux qui parlent en son nom. Elle estime aussi pouvoir agir sur le monde, à travers sa volonté et ses moyens propres. Elle est peut-être en train d’introduire, dans la sphère de la communication, les développements extraordinaires de ce que j’appelle la Mass Self Communication (la communication de masse individuelle).

Techniquement, cette communication de masse individuelle participe d’Internet, mais aussi du développement des téléphones portables. Il y aurait à ce jour plus d’un milliard d’utilisateurs de la Toile et près de deux milliards d’abonnés au téléphone mobile. Les deux tiers des habitants de la planète peuvent communiquer grâce à un portable, y compris là où il n’y a ni électricité ni lignes de téléphone fixe. En très peu de temps, les nouvelles formes de communication ont explosé. Les gens ont développé leurs propres systèmes : SMS, blogs, skype... Le peer-to-peer (en français, « poste à poste ») ou P2P (2) rend possible le transfert de n’importe quelle donnée numérisée. En mai 2006, il y avait trente-sept millions de blogs (pour vingt-six millions en janvier). En moyenne, un blog est créé chaque seconde dans le monde, soit plus de trente millions par an... Trois mois après l’avoir ouvert, 55 % des blogueurs alimentent encore leur blog. Le nombre de blogueurs est soixante fois plus important qu’il y six ans. Et il double tous les six mois...

Alors que l’anglais était au départ la langue dominante sur Internet, il compte aujourd’hui pour moins d’un tiers des sites. Le chinois s’est ensuite imposé, suivi par le japonais, l’espagnol, le russe, le français, le portugais et le coréen... Ce qui importe ici n’est pas tant l’existence de tous ces blogs que les liens qui existent entre eux, et ceux qu’ils nouent et entretiennent avec la totalité des interfaces communicationnelles (ce que permet la technologie RSS (3).

Ce phénomène constitue ainsi une nouvelle forme sociale de communication certes massive, mais pourtant produite, reçue et ressentie individuellement. Partout dans le monde, elle a été récupérée par les mouvements sociaux. Mais ils ne sont en aucun cas les seuls à utiliser ce nouvel outil de mobilisation et d’organisation. A leur tour, les médias traditionnels tentent de s’arrimer à ce mouvement, et, en utilisant leur puissance commerciale et médiatique, ils sont en train de créer un maximum de blogs possible autour d’eux. Il n’en reste pas moins que, à travers la communication de masse individuelle, les mouvements sociaux comme les individus en rébellion sont en mesure d’agir sur les grands médias, de contrôler les informations, de les démentir le cas échéant, ou même d’en produire.

Le mouvement altermondialiste contre le capitalisme global, dans toute sa diversité, utilise depuis plusieurs années Internet et toutes les ressources de la communication non seulement comme instrument organisationnel mais encore comme lieu de débats et d’interventions. Il a aussi développé par ce biais une capacité d’influence sur les médias dominants, en passant par Indymedia ou une série d’autres réseaux associatifs.

La constitution de réseaux autonomes de communication touche aussi les médias plus traditionnels. Les télévisions de rue ou les radios comme Orfeo TV à Bologne, Zalea TV à Paris, Occupen las Ondas à Barcelone, TV Piquetera à Buenos Aires, ainsi qu’une multitude de médias alternatifs, reliés en réseaux, forment un véritable nouveau système d’information.

Même l’ex-vice-président des Etats-Unis, M. Albert Gore, s’y est mis, montant son propre réseau de télévision, dont le contenu à ce jour est alimenté à 40 % par les téléspectateurs. Les campagnes présidentielles ont également subi l’influence de ce nouveau média. Ainsi, en 2003-2004, la candidature de M. Howard Dean ne prit son envol que grâce à sa capacité de mobilisation par Internet (4).

Vient ensuite la « mobilisation politique instantanée » par téléphone portable, devenue depuis deux ans un phénomène décisif (5). Cette lame de fond mobilisatrice, appuyée par des réseaux de communications entre portables, a eu des effets remarquables en Corée du Sud, aux Philippines, en Ukraine, en Thaïlande, au Népal, en Equateur, en France... Parfois avec un effet immédiat, comme, en avril dernier en Thaïlande, la destitution du premier ministre Thaksin Shinawatra par le roi Bhumibol Adulyadej. Ou, en Espagne, lors de la défaite aux élections législatives de mars 2004 du Parti populaire de M. José Maria Aznar. Soupçonnant une manipulation de l’information par les autorités, alors soucieuses d’imputer la responsabilité des attentats de Madrid à l’ETA, une infinité de messages circula par téléphones portables et permit l’organisation d’une immense manifestation de protestation un jour où, théoriquement, sous l’effet du choc et du deuil, il semblait impossible d’exprimer quoi que ce soit de politique.

Cela ne signifie pas qu’il y ait, d’un côté les médias assimilés au pouvoir et, de l’autre, les médias de masse individuels, associés aux mouvements sociaux. Chacun opère sur la double plate-forme technologique. Mais l’existence et le développement des réseaux électroniques offrent à la société une plus grande faculté de contrôle, d’intervention. Et une capacité supérieure d’organisation politique à ceux qui se tiennent en dehors du système traditionnel.

Alors que la démocratie formelle et guindée est fondamentalement en crise, que les citoyens ne croient plus dans leurs institutions démocratiques, ce qui se déroule sous nos yeux avec cette explosion des communications de masse individuelles ressemble à la reconstruction de nouvelles formes politiques. Il est encore malaisé de dire où elles aboutiront.

Mais on peut être certain d’une chose : le sort de la bataille se jouera dans le champ de la communication et tiendra compte de la diversité nouvelle des moyens technologiques. En définitive, cette bataille est la plus ancienne de l’histoire humaine. Depuis toujours, elle a pour enjeu la libération de nos esprits.

(Ce texte, relu et corrigé par l’auteur, est tiré de son intervention au séminaire « Les médias entre les citoyens et le pouvoir », organisé par le World Political Forum et la province de Venise à San Servolo, Italie, les 23 et 24 juin 2006.)

Manuel Castells
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