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Publié par Paris 8 philo

En 1976, Michel Foucault avait surpris en publiant le tome 1 de son Histoire de la sexualité (Gallimard, Bibliothèque des Histoires, ISBN : 2070295893). Pour lui, le discours sur le sexe à l'époque moderne, loin d'être défini par l'interdit, est au contraire caractérisé par son bavardage, sa «volonté de savoir». La sexualité est une invention d'aujourd'hui.

 

 

Huit ans après, il livrait deux ouvrages exceptionnels qui eux aussi allait à l'encontre d'idées reçues.

 

 

La place du sexe en Grèce est marquée par une philosophie des plaisirs qui ne s'oppose pas directement à la doctrine chrétienne. Le sexe en Grèce était aussi source d'inquiétude. Or la réponse morale y fut différente.

 

 

 

 

L'amour des garçons y faisait problème mais il apparaissait aussi comme le seul moyen d'un dépassement et d'un renoncement aux plaisirs du sexe. Comme le véritable amour. Avec la morale stoïcienne, cette éthique est battue en brèche par une reformulation du rapport à soi. L'exigence de réciprocité dans l'acte amoureux établit le désir d'un plaisir légitime. L'inquiétude à l'égard du sexe est plus grande. L'idée du mal n'est pas encore présente mais l'amour des garçons commence à disparaître des préoccupations philosophiques.

 

 

Les tomes 2 et 3 de son histoire de la sexualité ne se distinguent pas par l'originalité des documents utilisés mais par la lecture qu'il en fait. Dès 1976, la problématique Foucault avait tenu à en finir avec l'hypothèse répressive selon laquelle l'histoire de la sexualité n'est que le long cheminement des interdits à l'égard de tout désir. Au contraire, il soulignait que notre époque a inventé la sexualité, c'est-à-dire une classification arbitraire d'un ensemble d'attitudes désignées comme sexuelles.

 

 

 

 

 

«Le projet, écrivait Foucault dans son tome 1, était une histoire de la sexualité comme expérience. Il s'agissait en somme de voir comment, dans les sociétés occidentales modernes, une "expérience" s'était constituée, telle que les individus ont eu à se reconnaître comme sujets d'une "sexualité" qui ouvre sur des domaines de connaissances très diverses et qui s'articule sur un système de règles et de contraintes.»

 

 

Son projet a été sensiblement modifié en cours de route. Ne voulant pas faire une histoire des idées ou des mentalités mais celle d'une expérience, il est apparu au philosophe, la nécessité, malgré tout, d'aller au-delà. De réorganiser toute son étude autour de la lente formation, pendant l'Antiquité, d'une herméneutique de soi. Foucault revient tout au long de ses analyses sur ce qui est l'objet véritable de son étude, «l'analyse des pratiques par lesquelles les individus ont été amenés à porter attention à eux-mêmes, à se déchiffrer, à se reconnaître et à s'avouer comme sujets de désir». Il y a donc eu un déplacement théorique par rapport au projet initial. Les tomes 2 et 3 de son étude sont donc un traité d'analyse de la constitution d'une morale. Elle était centrée aux Ve et IVe siècles, dans la Grèce classique, sur l'Usage des plaisirs (tome 2) et plus tard elle évolue, durant l'époque hellénistique et romaine, à cause du Souci de soi (tome 3).

 

 

A l'époque de Socrate, de Platon, les philosophes grecs désignent les choses du sexe par un terme assez flou : les aphrodisia, c'est-à-dire les œuvres d'Aphrodite. Non pas d'ailleurs pour délimiter des actes sexuels précis mais un ensemble d'actes, de gestes qui procurent une certaine forme de plaisir. Dans tous les textes de l'époque, l'interrogation concernant le sexe s'attache avant tout au rapport de l'individu - l'homme libre - à l'égard des actes sexuels. Foucault nous fait ainsi découvrir que la forme revêtue par l'acte, le désir ou le plaisir qu'on en tire n'est pas l'objet d'interrogations fondamentales. Par exemple, ce n'est pas l'acte sexuel lui-même qui fait souci mais son intensité. On condamnera l'exagération, jamais tel plaisir particulier. Ainsi se développe une morale du bon usage, un art ou plutôt une technique de vie. Avec au centre, la nécessité de tempérance.

 

 

En fait la préoccupation principale de l'homme libre de cette époque est conditionnée par son aptitude à se dominer. De la même façon qu'on lui demandera de régir sa vie en fonction de sa place dans la cité, l'homme libre doit se gouverner soi-même. L'excès est à proscrire. Ce qui implique d'ailleurs une relative suspicion à l'égard des plaisirs sexuels et, tout compte fait, une mise en garde contre certains actes. Mais, et cela fonde la grande différence avec la doctrine chrétienne, sans jamais conduire à des interdits.

 

 

«La réflexion morale des Grecs sur le comportement sexuel n'a pas cherché à justifier des interdits mais à styliser une liberté.» Car l'activité sexuelle apparaît comme une force qui vous prend de l'énergie, avec laquelle il faut lutter pour ne pas tomber sous son emprise. D'où les inquiétudes et les conseils de la médecine mais surtout l'érotique qu'elle impliquait et qui, à cause de cela, s'attachait à l'amour des garçons.

 

 

Une érotique du dépassement

Ce qui compte avant tout, c'est le style de vie, l'équilibre personnel. D'autant plus qu'il recherche la gloire, l'homme libre devra être exemplaire. Refuser tout ce qui peut atteindre sa tempérance par l'excès ou par la passivité. C'est-à-dire se distinguer du féminin qui caractérise les êtres dominés : femmes, enfants, esclaves. C'est dans ce contexte que se légitime l'amour des garçons.

 

 

L'apparition d'une érotique des garçons est due au fait, explique Foucault, que c'est ce type de rapport qui a posé problème car il portait en lui, l'idée d'un dépassement des plaisirs. En effet parmi toutes les possibilités sexuelles, celle d'aimer les garçons pouvait aller à l'encontre du principe de tempérance. Car les deux acteurs devaient tenir d'une manière identique leur rang social. L'homme libre qui aimait un adolescent libre ne pouvait réaliser son désir qu'en renonçant à une relation charnelle. La dissymétrie qui caractérisait les rapports sexuels ne pouvait vraiment s'établir entre l'érasme et l'éromène, tous deux hommes libres et, à ce titre, devant s'astreindre à des valeurs viriles (la passivité est honnie). Ainsi, philosophiquement, l'amour des garçons est le seul qui soit capable d'atteindre la vérité. C'est un amour qui tempère le mieux l'usage des plaisirs puisqu'il conduit à la vertu et à l'amitié.

 

 

On voit donc toute la fragilité de cette problématisation et Foucault la fait ressentir en étudiant son évolution dans les textes grecs et latins de la période impériale. Qu'un infléchissement s'opère dans le rapport à soi et tout l'édifice socratique se reformule.

 

 

 

 

 

 

Le souci de soi

 

 

 

 

 

 

Ce déplacement, Foucault le décèle avec la façon nouvelle dont on va se considérer soi-même d'après les textes du début de notre ère. Le précepte ne va plus se centrer sur la recherche de la maîtrise de soi mais sur le fait qu'il faut s'occuper de soi-même. Ce n'est pas encore de l'individualisme mais c'est déjà «une culture de soi».

 

 

 

 

 

 

Cet infléchissement va avoir une portée considérable notamment, sur la question sexuelle. Le rapport à l'épouse se transforme complètement (il s'agit toujours de ce que disent les textes). De femme assujettie à qui on promettait le respect de sa position, elle devient une partenaire à part entière, avec qui on va chercher un plaisir légitime dans la réciprocité. Au souci de soi correspond cette innovation majeure puisqu'elle entraîne l'affadissement de l'attention portée à l'amour des garçons. Dans les différentes manières de styliser son plaisir, l'art de la vie conjugale va apparaître comme le moyen principal d'atteindre ce souci de soi. L'amour des garçons impliquait le renoncement (l'abstinence) si on voulait atteindre le bien. Celui de son épouse permet tout autant la réalisation de cette ambition en éliminant la «frustration» des amours masculines. «Pour s'honorer soi-même comme être raisonnable, il convient de faire, des plaisirs sexuels, un usage interne au mariage et conforme à ses fins.» Voilà ce que disaient les stoïciens.

 

 

 

 

 

 

Comme on le voit, les tomes 2 et 3 de l’Histoire de la sexualité de Foucault s'articulent autour de morales qui faisaient de l'autonomie individuelle (pour les hommes libres bien sûr) un principe majeur. Il sera mis en pièces par le christianisme, et c'est là que se situe la rupture entre les Grecs et nous. Pour le reste, les thèmes d'austérité, comme les appelle l'auteur, sont déjà présents dans cette civilisation mais, parce qu'ils sont vécus et désignés d'une façon complètement différente, on a pu parler pendant longtemps du libéralisme sexuel des Grecs et des Latins.

* Histoire de la Sexualité, de Michel Foucault, Tome 1 : La volonté de savoir, Gallimard, «Bibliothèque des Histoires»,

 

 

 

 

 

** Histoire de la Sexualité, de Michel Foucault, Tome 2 : l'Usage des plaisirs, Gallimard, «Bibliothèque des Histoires», ISBN : 2070700569, 1984

*** Histoire de la Sexualité de Michel Foucault, Tome 3, le Souci de soi, Gallimard, «Bibliothèque des Histoires», ISBN : 2070273822, 1984

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