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Publié par Anthony Le Cazals

Les Grecs ont posé le Bien Platon, la vertu comme clé du bonheur Protagoras. Mais la chose la plus saisissante est la manière dont certains avaient peur de leur disparition parce qu’ils avaient vu disparaître leur maître. La transmission est, avant tout, la transmission de cette peur. Notre civilisation judéo-chrétienne reste marquée par le sérieux de l’immortalité de l’âme. Deleuze, par exemple, ne fait pas exception à cela, il cède à cette préoccupation quand il confie à son ami Châtelet, amoindri par un cancer : « tu es la preuve que l’âme existe ». Qu’entend-on par là sinon quelque chose qui se détache du corps souffrant, une tendance inverse en apparence alors qu’elle n’est que reflet du corps. C’est comme si ces choses avaient de l’importance. L’énergie s’en va, ce qui compte c’est ce qu’on en fait. C’est comme si les anciens se vengeaient sur les plus jeunes, par leurs angoisses pleines de balivernes, parce qu’ils ne savent pas tenir en exercice leur propre vibration. L’immortalité de l’âme, cette éternité après « la mort », suinte dans les idées platoniciennes. Encore faut-il que « la mort » existe ! La « mort », l'idée qu'on puisse s'en faire, si tant est que cela soit possible, est un cilice, une ceinture de mortification. Problème de substantivation. Problème intrinsèquement de connaissance, devrait-on dire car personne ne connaît sa propre mort. Il est donc difficile d’en parler autrement que par appréhension, là est tout le travers, on oublie de se concentrer sur l’oisiveté et le négoce. Par ce travers on finit même par donner une certaine symétrie à sa propre existence en pensant l’origine, l’acmé et le terme : l’ascension et la descente sans en voir la générosité. Cette vision réactive oublie que l’on peut embrayer une tout autre dimension : une vie riche.


Du temps des religions païennes et animistes, il y a eu des épileptiques fondateurs de monothéismes, aujourd’hui prolifèrent ceux qui reviennent d’une « expérience proche de la mort ». C’est le même sentiment de vacillement et de fébrilité, qui vaccine le cerveau d’une nouvelle excitation, d’une nouvelle tonalité, percutée et percutante. Là il y a choc, transmutation de l’affectivité, mise en tension plus qu’en vibration du cerveau et du corps. L’« esprit frappé » est advenu plusieurs fois dans l’histoire multimillénaire de la pensée. Mais il a rarement réussi car bien souvent il est retombé dans l’insensé, dans la folie car difficilement accepté par le commun, par tout un chacun, sauf avec Socrate et Nietzsche. C’est ce qui fait qu’il y a un rapprochement très fort entre eux deux : tous deux sont marqués par une commotion de pensée. Pourtant pour produire un certain choc de pensée 415, une amorce de cogitation effrénée, il faut une certaine dose d’effroi et être, avec soi-même, un dérangeur d’habitudes 531.


La pose du voluptueux inquiet. — Michel Onfray comme tous les épicuriens saisis d'enthousiasme, croit au divin et, dans son cas, au spirituel comme axe cosmique. C’est l’élévation dynamique à la puissance de la pensée classique (leibnizisme). En fait il faut dire Saint Michel Onfray le Paraclet, car il est le grand consolateur de nos temps modernes (http://www.sonuma.be/archive/michel-onfray-0). Epris de spiritualité depuis la mort de son père, il n'hésite pas à se réfugier dans les Églises comme tous ceux qui ont poussé trop loin le rejet de Dieu plutôt que l'indifférence à son égard. En bon platonicien il est épris de Bien et de sainteté. Le saint est une figure néoplatonicienne et non christique. Il adopte en fait la posture théorique d’un voluptueux inquiet. Michel Onfray nomme certains événements : hapax existentiel à la suite de Vladimir Jankélévitch. Cet hapax influence suffisamment l’existence d'un « individu » jusqu'à être le déclencheur d’une œuvre. On retrouve ce moment deux fois au moins dans la vie de Saint Michel Onfray. Il est confronté à un infarctus en 1988 et à deux accidents vasculaires cérébraux en 2004 dont à chaque fois il réchappe (cf. Magazine littéraire, février 2006). De là naît l’idéalisme d’un voluptueux inquiet comme Onfray. Il est tout sauf épicurien, puisque il finit par dire que la mort est une idée, ou devrait-on dire une appréhension, une obsession OnfPE_191-197. C’est cette spiritualité qu’il va chercher dans les églises depuis la disparition de son père. C’est alors un sentiment d’urgence qui contamine ce qu’il appelle sa névrose d’écriture, sa graphomanie. Dans Féerie anatomique, Michel Onfray trace le portrait de l’hédoniste : il envisage la mort non comme un poids qui rend le quotidien impossible mais telle une menace qui l'oblige à densifier sa vie, y compris dans le quotidien; [...] il sait que la mort sanctifie son projet et que l'heure venue il pourra prendre une dernière fois son existence en main pour affirmer paradoxalement son ultime vitalité en portant la main sur soi afin de maîtriser le plus longtemps possible cette force à laquelle il donnera volontairement congé. Dans Théorie du corps amoureux, la conception d’Onfray touche à une métaphysique de la stérilité : par amour des enfants, on ne devrait pas en avoir. Car en infligeant la vie, on voue sa progéniture à l'inéluctabilité de la mort, on la soumet à l'intérêt qui mène le monde, on l'oblige au travail salarié dur et contraint, on l'expose à la précarité et au chômage. C’est là un renoncement et un refus de la natalité comme ce qui engendre et génère ce qui n’était pas là avant.

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