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Publié par Paris 8 philo

La lettre de François Laruelle du 11 Septembre 2006




1. Nous définissons la mission de la philosophie ainsi, assurer la survie de la pensée en milieu hostile. Conjoindre l’hostilité menaçante plutôt que la bonne réception, avec la survie plutôt qu’avec la vie, rien de cela ne va de soi.

« Mort » et « Fin » de la philosophie désignent chez Heidegger son rassemblement sur soi ou son accomplissement, l’« achèvement » nietzschéen de l’actualisation historiale de ses possibilités. Elles font corps avec la notion d’un re-commencement de la pensée, d’une libération d’un nouvel espace, peut-être pour une nouvelle « phénoménologie ». Mais ces termes désignent aussi dans la doxa contemporaine qui en découle une certaine exténuation de la lancée philosophique à travers l’Occident qu’elle délimite et qui, elle, est sensée être suivie d’une efflorescence des sciences humaines, des techniques et des pensées post-métaphysiques qui les justifient (pragmatisme, analyse logico-linguistique, positivisme, etc.). De la fin comme coupure à la fin comme usure… Quelles que soient les nuances opérées sur ce thème, ces catégories sont elles-mêmes fatiguées et peut-être exténuées, du moins devraient-elles tirer à leur propos cette conclusion puisqu’elles sont des notions philosophiques, et au bord du vide de pensée. En tous cas, plus rien de consistant ne se pense encore en elles.

Nous proposons deux gestes pour penser autrement ce qu’il en est de l’affaire de la pensée. D’abord un geste lui-même philosophique qui consisterait à essayer deux nouvelles catégories pour penser ce symptôme de la « fin », celles de Décadence et de Survie. Ensuite une opération toute différente qui relaierait la survie comme mode d’être de la philosophie par la thèse d’une Clandestinité propre à la non-philosophie. Il faudrait alors distinguer clairement survie et clandestinité.

2. « Décadence » est un terme de l’histoire des civilisations (Montesquieu) et surtout de l’histoire littéraire, inventé au 19è siècle pour un certain type de littérature (une partie tardive de la poésie latine, par exemple). Il désigne globalement un excès du passé sur le sentiment de l’avenir, de l’histoire sur la création, de la jouissance des chefs-d’oeuvre sur l’effort d’invention. On peut préciser ainsi, en prenant pour guide la « Bible » de la Décadence fin 19èsiècle, A rebours de Huysmans (éd. éd. Fumaroli, Folio classique), a) le changement de fonction de la description qui, de subordonnée à la prescription ou au récit, devient excessive et l’emporte sur toute autre fonction, l’ornement devenant le tout du style littéraire, le bizarre l’emportant sur la cohérence, b) l’envahissement de la pensée par son passé de chefs d’œuvre, le renoncement à l’originalité et à l’effort de la création au profit du commentaire historique, c) la dissipation dans l’errance du détail ou la stupidité du divers, d) l’érudition stérile qui se substitue comme activité principale à la création, e) le passé ou l’histoire comme source d’une inspiration défaillante, f) la revendication de la singularité des idées ou de la « mauvaise » individualité, sa manifestation médiatique qui démontre la vulgarité d’une pensée faisandée, g) la prise d’autonomie du langage, une tentation sophistique qui éclate plus dans la manipulation des idées et des vocabulaires tout faits que dans des thèses sophistiques explicites, h)la recherche de la rareté, de l’écart, de la formule frappante, la crainte de l’insipidité, i) la recherche du second degré de la pensée, l’extraction de l’essence du degré élémentaire ou premier degré, j) l’impression du faux créée avec du vrai, comble du raffinement nietzschéen.

S’il doit y avoir une poubelle, inutile de désigner la pragmatique…Traits pour traits, toutes ces caractéristiques peuvent être dites de l’état contemporain de la philosophie, submergée par la multiplicité de ses objets révélés par les sciences humaines, envahie par sa propre histoire, paralysée par ses pratiques qui relèvent du tout-langage, des médias, du commerce d’idées. Mais d’une certaine manière tout cela pourrait aussi se soutenir de la non-philosophie. Le problème devra être repris pour montrer comme la non-philosophie intègre ces caractéristiques à sa manière qui lui permet de « retourner » la Décadence sans se priver ascétiquement des « sensations » nouvelles qu’elle peut offrir.


Toutefois cette marée basse qui laisse une pensée encombrée de tous les détritus ou déchets du fonctionnement social et dont on espère vainement un recyclage philosophique, ne doit pas cacher, si désertique et harassante soit-elle, l’existence de buttes témoins qui, du coup, revendiquent leur « rareté », tels des sursauts énergiques voire héroïques (Badiou, actuellement). Des objets, simplement plus classiques et consistants, les mathématiques, et plus généralement les procédures de vérité reviennent en force et en dignité non pas remplir et gonfler la philosophie mais la mettre sous conditions ou la déterminer. Elles ne sont qu’en extériorité dans la philosophie, mais celle-ci les domine d’autant moins sinon d’une torsion sur ses conditions. Le ventre des philosophes ? Parlons-en, la philosophie a peut-être toujours eu, mais à des degrés moindres qu’aujourd’hui, le choix entre un ventre mou et encombré et un ventre vide ou « vidangé », selon une délicate métaphore urologique. Ce qui compte pour nous, c’est la loi de cette alternance, pas nécessairement l’exception qui contribue à son énoncé. Autrement dit, le présupposé est le même, soit la philosophie-doxa est remplie à ras bord de l’hétéroclite du monde, soit la philosophie-catégorie est supposée vide. Cette oscillation aux extrêmes, quels qu’ils soient d’ailleurs, est la loi interne et complète de la philosophie dans son rapport au monde, elle englobe l’effet de décadence actuelle, post-moderne, langagière et sophistique où l’acte philosophique s’évanouit dans ses détritus, mais aussi la révolte héroïque et solitaire du penseur. Aussi bien la philosophie est-elle cette balance entre une surchauffe et un dégraissage, une boulimie et une anorexie. Elle interdit les déclarations nécrologiques comme les proclamations de résurrection, toutes unilatérales. Le moindre regard d’ensemble sur l’histoire de la philosophie suspend déjà toute décision particulière de ce genre qui prétend valoir pour l’ensemble de la philosophie, tout choix exclusif. Une pratique d’indifférence bien fondée admettra que les décisions doctrinales particulières ne sont que des entailles incluses dans ce que l’on pourrait appeler un continuum localement fractalisé, un ensemble de régularités et de pics ou de brisures de pensée. Nous ne pouvons nous laisser intimider par certaines décisions singulières qui délimiteraient trop restrictivement la philosophie dans une volonté d’auto-fondation (Descartes, Fichte), voire même d’hétéro-fondation (Heidegger, Badiou, etc. sur des modes hétérogènes).

3. Si la mort et la fin ne conviennent guère à la philosophie et sont des décisions qui lui sont intérieures, parfois en exclusion interne, si décadence et sursaut lui sont déjà plus adéquats, alors c’est peut-être la catégorie de Survie qui lui convient et décrit plus précisément son mode d’existence. Il y a évidemment des philosophies de la vie, souvent de l’immanence de la vie (Schopenhauer, Nietzsche, Bergson, Henry, Deleuze, sans parler d’une longue tradition de philosophes), comme il y a des philosophies de la mort, du néant, du vide, de l’ascétisme, mais ce ne sont là que des parties abstraites ou dépendantes de ce continuum par torsion ou duplicité. « Survie » ne doit pas s’entendre ici comme un excès de la vie sur elle-même, un dépassement de soi à la nietzschéenne dans la lignée dur « surhomme », mais paradoxalement comme une « sou(s)vie », un degré au-dessous de la vie mais qui maintient celle-ci. Si l’on tient à dépasser l’impression globale que la philosophie survit à travers son déclin et ses morts médiocres comme à travers ses effervescences, cet affect qui nous saisit au spectacle d’une survivance pitoyable que l’on mesurerait alors au risque de sa chute définitive, alors nous devons poser comme forme a priori de donation du tout de la philosophie la catégorie concrète de « survie » comme mélange du haut et du bas, passage de l’hybris au défaut, de l’altérité comme excès à l’altérité comme manque. Il est évident que certaines doctrines admettraient difficilement cette notion de l’existence philosophique comme « mineure », la nuançant fortement, refusant la notion d’un tout de la philosophie et posant un « pas-tout ». Il est vrai qu’il n’y a pas de tout de la philosophie. Toutefois la soustraction qui y est faite d’un « pas » est ou peut être finalement ré-incluse dans ce dont il est soustrait, ce qui compte pour nous étant la prétention évidemment imaginaire à ce Tout. La « survie » est donc encore une auto-interprétation philosophique, au moins partiellement et pour autant que la philosophie soit en question dans cette affaire, car par ailleurs la survie est dans cette problématique un symptôme dans l’auto-interprétation de la philosophie qui suppose déjà un autre point de vue.

Quelle que soit sa manière d’exister, la philosophie est vouée aux répétitions et aux tautologies du Même. Elle en fait la loi ultime du Monde et c’est donc aussi, finalement ou tous comptes faits, avec de multiples détours, différences, ajouts, soustractions, sa propre loi. Elle tourne autour de cette matrice avec des déviations et des torsions, des variations presque infinies. Comment ne donnerait-elle pas dans ses conditions l’image d’une survie, jusque dans ses prétentions à la vie, comment ne serait-elle pas la pensée survivante de l’Occident, le grande rumeur inextinguible qui le parcourt de part en part, venue de nulle part, allant on ne sait où, chacun l’assumant, la reprenant, la relançant pour un tour supplémentaire ? Pourquoi dit-on « survivre », si ce n’est parce que la vie de certains êtres est d’oscillation autour d’une moyenne ou d’une fondamentale, comme la voix humaine qui n’émet un beau son que dans cette oscillation ? Sans doute craint-elle chez ses créateurs la moyenne, la mauvaise égalité nihiliste mais elle est attirée invinciblement, au moins périodiquement vers cet étiage qu’est la doxa pour ensuite et à nouveau se ré-affirmer par-delà ce déclin ou cette décadence. C’est le manège des survivants qui se débattent au ras de la mort sans jamais y céder, qui flottent dans les remous de l’histoire sans s’y laisser engloutir, la résistance toute de souplesse d’un élan de pensée orphelin. On peut peut-être fantasmer une mort empirique, un anéantissement de la philosophie, comme un anti-flash héraclitéen, mais comment ne ressurgirait-elle pas aux interstices de la religion, de la science, de l’art, de la politique et de l’éros ? N’est-elle pas précisément la science des articulations, leur art et leur amour, leur religion lorsque tout se délie ? l’interface universelle qui renoue, recoud toutes les formes de pensée et de vérité ? Ce qui dé-constitue et re-constitue la forme de l’expérience, construit et déconstruit la consistance du Monde ? Qu’elle vive parfois misérablement, parfois brillamment, c’est concevable, mais qu’elle meurt véritablement, une fois pour (pas-)toutes, que s’abîme toute transcendance, c’est inconcevable. Il est peu probable qu’il y ait une Shoah de cendres et de pierres pour la philosophie. Inconcevable pour qui toutefois, si ce n’est justement pour les philosophes que nous sommes encore et qui lui donnons notre croyance mais peut-être déjà plus notre foi?

4. La survie comme manière dont existe la philosophie, nous avons dit que c’est déjà un symptôme, pas seulement une simple description empirique. Pour qui, nous ne le savons pas encore bien que nous ne soyons déjà plus entièrement philosophes. Mais symptôme de quoi ? D’une autre pensée qui verrait justement ce type d’existence dans la philosophie, mais qui, elle-même, n’en serait pas ou plus. Une pensée qui fait symptôme de la survie philosophique existe en un sens encore moins que celle-ci. Seule une pensée clandestine peut s’occuper d’une pensée en état de survie, ne pas l’écraser de son héroïsme et de sa suffisance, du brillant et de la force de son existence, seul un clandestin peut prendre un soin décent d’une survivante. Encore faut-il que ce clandestin apporte avec lui une force, une résistance sinon supérieure à celle de la philosophie qui résiste déjà à toute épreuve, du moins d’une qualité qui ne tolère pas la survie ou son mélange avec la mort, qui soit capable de fournir à la philosophie ce noyau de résistance qui assure une survie. En quelque sorte une résistance transcendantale qui explique en-dernière-instance le caractère indestructible de la pensée philosophique au travers de ses avatars les plus risqués. Cette résistance à (pas-)toute épreuve et même à l’épreuve qu’est la philosophie triomphante et superbe autant qu’à sa désespérance sophistique et médiatique, ne peut être qualitativement différente de son mélange de survie, ne pas être un simple phénomène de survie, que si elle a elle-même une cause séparée d’emblée des rapports de force dont est tissée l’existence locale et globale de la philosophie. Si cette résistance est le dehors d’une autonomie radicale qui ne tolère pour soi aucun mélange avec le Monde.

Si pour aller vite nous appelons maintenant « Homme-en-personne » ce non-anthropos à l’identité radicale, non philosophiquement absolue, il suffit qu’il soit sollicité par le Monde, c’est-à-dire qu’il en soit parlé ou qu’il soit interpellé, fût-ce par la sophistique interne à la philosophie qui se manifeste en cette occasion et sous cette forme de causalité seconde, pour que cette Identité se déploie du fond d’elle-même comme résistance a priori qui affecte la philosophie et justement la fait apparaître comme une simple survie. Apriori de résistance manifestante. La survie n’est pas la manière dont existe absolument la philosophie, comme on aurait pu le croire d’abord, car elle existe à travers ses massifs et ses étiages, mais ce que la résistance a priori fait apparaître d’elle, ce qu’elle donne en lui enlevant ses traits de « tout-différence » et de « tout-pareil » qui différencient les doctrines et les systèmes. Une certaine indiscernabilité de la philosophie, ici spécifiée en termes de vie, de mort et de survie, se manifeste a priori grâce à cette résistance.

Il faudrait évidemment suivre le devenir subjectif de cette résistance, identiquement immanente pour son compte jusque dans la philosophie, et néanmoins hétéronome à celle-ci ou l’affectant en extériorité. On l’a dit, la résistance est première « pour » la philosophie au-devant de laquelle elle vient, c’est le dehors dont est capable l’Identité radicale, en-Personne, sans transcendance. Elle est l’essence d’immanence de la survie et le dehors qui la manifeste. Mais alors pourquoi l’avoir appelée clandestine, et la clandestinité est-elle la force la plus faible dont soit capable l’Homme et la condition de la survie philosophique ? Etant donné le registre visuel ou phénoménal de la clandestinité, il faut revenir au statut phénoménologique du Réel. Comme Homme-en-personne, il est et ne peut être qu’invisible, qu’indivisible, qu’impossible, non pas au sens d’un opposé simple mais en tant qu’il est séparé des contraires eux-mêmes (sa radicalité) ou qu’il échappe à la logique philosophique qui les organise. C’est une manière de dire que l’on ne peut rien dire à son propos, que le Réel ne sera jamais référence, objet, sujet. Mais de l’Identité humaine la plus radicale, il est cependant, comme ici, parlé, malgré elle si l’on peut dire. Or si elle est ou peut être comme à présent interpellée, c’est que, si séparée soit-elle de tout langage, elle y a accès de toujours, sinon nous n’aurions aucune « idée » du Réel. Ce n’est pas d’une idée de l’idée dont nous avons besoin ou d’une idée vraie comme dit Spinoza, c’est d’un être-donné a priori du Monde (pensée+langage inclus dans leur économie philosophique). Nous ne cessons de parler du Réel depuis le Monde, par définition, certes sans le savoir de manière réfléchie. Ce n’est donc pas de l’Autre que notre discours nous revient comme « sujet », c’est beaucoup plus compliqué et il faut se distinguer ici clairement de la psychanalyse et de son (pas-)tout-langage. C’est du Monde mais comme étant lui-même cette torsion ou ce renversement sur soi qu’il nous (re)vient, c’est le Monde-comme-retour qui nous vient plutôt qu’il ne nous re-vient, la torsion même nous vient comme torsion d’un retour mais ne nous re-vient pas, pas plus que nous ne sommes pris dans cette torsion. Entre le Réel et la philosophie, entre l’Homme et le Monde, il n’y a pas de rapport topologique ou de retour, juste un aller qui rencontre, en une extériorité d’immanence, le Monde c’est-à-dire une torsion donnée elle-même a priori sans torsion.

5. Le mode d’existence de la non-philosophie se déduit en toute nécessité et pour l’essentiel de cet être-donné a priori ou en-Homme qui nous ménage un accès principiel au Monde. D’une part cet a priori règle le problème une fois pour toutes de la sortie hors de la philosophie ou de l’entrée en elle. Comme Humains-en-personne, nous avons un accès de droit à la pensée, au langage et à leur organisation élémentaire qui est la philosophie, et c’est sur la base de la négation de ce phénomène que nous pouvons croire soit nous libérer de la philosophie soit nous y installer à demeure comme un propriétaire singulier, elle appartient à tout un chacun mais pas comme elle se présente en soi et pour soi c’est-à-dire comme suffisante (« il n’y a pas de philosophie, rien que des philosophes », Foucault, d’où je conclus que je suis le vrai et seul philosophe, le Maître-philosophe =X). D’autre part l’a priori comme quoi se déploie le Réel humain du fond de son immanence est invisible en son essence mais il contient une matérialité venue occasionnellement du Monde et qui, elle, est visible autant que faire se peut. On dira que cet a priori, qui n’existe pas à proprement parler, ni n’insiste comme le signifiant, « en-siste » comme clandestin, ni invisible ni visible ni la moyenne des deux (il n’y en a pas), mais visible pour le Monde autant que le tolère sa nature d’invisible radical. Le clandestin ne se montre qu’autant que le tolère son être caché comme tel et destiné à le rester, il dualyse le logos phénoménologique et l’arrache à son destin unitaire ou hégémonique.


L’a priori, qui est humain de part en part mais la bordure unilatérale de l’Homme, sera investi dans le sujet, véritable agent ou organon par lequel l’Homme agit, lui-même sans agir, le Monde. Le sujet est le Clandestin qui existe cette fois, mais autant que sa cause le lui permet et le protège de ce fait, comme Etranger. C’est dire que par le sujet-Etranger, il ne faut pas entendre tout à fait l’homonyme tel que le Monde le met à découvert, le dissimule ou le pourchasse. Le sujet-Clandestin participe de tous ces actes, les subit mais a aussi le pouvoir de lutter contre eux et ne se cache pas de toute façon par crainte. La non-philosophie est la pensée qui donne un contenu « semi-phénoménal » positif à la pratique de la clandestinité comme seul mode d’existence possible des luttes. Au lieu d’engager la lutte à visage découvert dans la lumière du Monde, s’offrant aux coups de l’adversaire auquel il se désigne lui-même, se préparant à sa plus sûre défaite, il aborde toutes choses offertes par le Monde et l’existence criante dont le Monde est le titulaire, depuis sa semi-existence, autre chose encore que le larvatus prodeo cartésien et les innombrables masques dont se targuent les philosophes. L’en-Personne n’a pas besoin d’un personna, étant la seule face ou le seul « masque » de l’Homme qui reste ce qu’il est jusque dans ce masque…Le sujet non-philosophique, celui qui supporte la non-philosophie, existe très peu à côté du philosophe réfléchissant la lumière de l’Etre. Il vacille entre le Héros, dont il n’a pas la superbe, le Maître dont il n’a que la forme « négative », le Professeur, dont il n’a pas l’autorité de savoir, le Passeur d’idées, dont il n’a pas la facilité de communication. Mais c’est sa résistance qui anime la survie philosophique et qui découvre son authentique contenu. Ce n’est nullement l’auto-défense d’une discipline, mais un moyen de langage et de pensée par quoi l’Homme renvoie au prédateur son image transformée, une sorte de fiction universelle dont il se munit pour se défendre de toute capture.

6. Quel usage faire de la décadence ? Le style d’un A rebours de la philosophie, nous l’avons retourné de fait ou inversé une nouvelle fois, procédure d’à rebours mais sur la base d’un Envers, nous l’avons intégrée sous de nouvelles conditions non philosophiques, pour que le sujet s’y soustraie plus facilement. Tous ces traits nous les (re)trouvons pour la première fois dans la philosophie, ils sont mis à son compte comme désormais les symptômes d’une autre pensée et nous les requérons à notre tour, les y puisant sous une nouvelle condition, comme moyens de résistance contre la décadence suffisante. C’est ici toutefois le point névralgique, dans quelle mesure la non-philosophie peut-elle éviter de se laisser envahir à son tour par cette marée basse qui lui arrive comme un symptôme? Ne sommes-nous pas contaminés par l’adversaire à le fréquenter de trop près, voire à l’utiliser ? Un peu comme Husserl peinait à distinguer le psychisme pur et le transcendantal, nous risquons d’user sans précautions précises de la décadence pour une œuvre de survie et ultimement de résistance. Si la non-philosophie devait faire cette confusion ou y conduire, il faut savoir qu’elle préférera toujours une « grande » philosophie, si suffisante soit-elle, aux déchets que celle-ci finit par laisser derrière elle au fil de l’usure historique. Mais serait-elle une décadence de second degré, une méta-décadence ? Juste une non-décadence qui sauve la richesse d’affects et de pensée de celle-ci, arrachant à la poubelle du Monde son contenu. Qu’est-il permis de savoir, de faire et d’espérer dans l’ordre de l’invention plutôt que de la répétition ? L’invention est possible à rebours de la philosophie.
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