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Publié par Le Cazals

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La grande politique se joue au milieu des intérêts et des habilités, mais c’est avant tout l’affrontement des hommes supérieurs et des créateurs sans détour, , de ce que ces premiers parce qu’ils ramènent toujours tout à eux se subordonnent aux créateurs, aux énergies libres et affranchies, comme Thésée vis-à-vis de Dionysos dans les fantasmagories de Nietzsche, comme l’attroupement de ratés qui se forme autour de Zarathoustra à la fin du livre IV d’Ainsi parlait Zarathoustra. A propos de la grande politique Nietzsche parle même de guerre : J’apporte la guerre. Pas entre les peuples : je ne trouve pas de mots pour exprimer le mépris que m’inspire l’abominable politique d’intérêts des dynasties européennes. J’apporte la guerre, mais une guerre coupant droit au milieu de tous les absurdes hasards, les nations, états et race… une guerre… entre vouloir vivre et désir de vengeance… entre sincérité et sournoise dissimulation FP 25[6],1. L’homme supérieurs, ce qu’on nomme couramment nos décideurs ou les bourgeois, ont amené une aisance, un développement tel des forces productives qu’ils rendent l’Etat désuet, superflu. Moins nous avons besoin de l’Etat mieux nous nous portons, car l’Etat s’il met en place une aide dans une de ses mains met aussi en place une violence dans l’autre de ses mains. S’ennuyant, ses serviteurs ont alors besoin de grandes choses, de conquêtes ou plus simplement d’asseoir leur pouvoir parce que spécifiquement leur petite capacité se trouve là. C’est l’ennui qui conditionne le pouvoir et empêche la puissance, la capacité autonome. Sur les rapports entre pouvoir et puissance on eut penser au livre de Toni Negri. C’est la libération de capacités et d’entreprises tant hiérarchiques qu’autonomes, qui feront que l’assistance de l’Etat sera moins nécessaire et que celui-ci ne fera plus qu’entretenir les réseaux. Par entreprises autonomes entendons des inscriptions de la science, de la philosophie, de l’art. Les entreprises hiérarchiques, ce sont par exemple les firmes multinationales ou le réseau des artisans). Tant qu’il y aura urgence, prise de décision (volonté de dernière minute), il y aura toujours de la hiérarchie. Et l’on peut dire qu’alors commencera l’antinomie entre l’ « immoralité » des affranchis et la morale de la hiérarchie et c’est alors que se jouera la Grande Politique, peut-être pour un temps très bref.

Une civilisation « supérieure » [comme celle visant sa propre autonomie] ne peut naître que là où il y a deux castes distinctes de la société ; celle des travailleurs [moraux] et celles des oisifs [immoraux], capables de loisir véritable… le fait est que la caste des oisifs est la plus capable de souffrances, la plus souffrante, son contentement de l’existence est moindre, sa tâche plus grande. NsHH°439 En réalité, ces deux castes coexistent en toute situation avec plus ou moins d’évidence, avec plus ou moins d’indépendance de l’une vis à vis de l’autre, parce qu’on n’est jamais complètement oisif, jamais complètement travailleur (sauf dans le cas de l’exploitation, de l’oppression, et même une espérance y demeure). Les peines et les souffrances sont conséquences relatives aux positions sociales, qui entrent essentiellement dans deux régimes celui d’affranchis qui rentre dans l’autonomie et la désire et ceux de travailleurs au rythme quotidien qui, s’ils veulent moins de souffrances et plus de plaisirs (pervertis), ils doivent selon eux grimper dans l’ « échelle » sociale. D’un côté on a l’affranchissement vis-à-vis des mœurs et de l’autre les aspirations les plus humaines. D’un côté un surhomme collectif et pourtant distant, de l’autre un ensemble de communauté et d’individus hiérarchisés sous couvert de morale. Pourtant Nietzsche et Marx se rejoignent , l’un appellera cela collectivisme, l’autre Nietzsche ne parlera de collectivisme qu’à la fin de son œuvre car au début elle lui paraissait avoir trop d’inconvénients NsHH°481 ou plutôt il ne percevait pas encore l’avenir, parce qu’il n’était pas capable de montrer les semences qui devront êtres semées sur le terrain labouré NsHH°472. Dans un aphorisme, Nietzsche envisage la suppression de la notion d’Etat, de l’opposition « privé et public ». NsHH°472 . Ce n’est pas exactement une abolition mais plus un dépérissement, une indifférence face à ce qui est inutile, ce qui à moins d’importance et n’a jamais eu de vérité. Le décri, la décadence et la mort de l’Etat, l’affranchissement de la personne privée (je n’ai de garde de dire : de l’individu) sont la conséquence de la conception démocratique de l’Etat ; en cela consiste sa mission NsHH°472. Nietzsche et Marx ont bien compris que le dépérissement de l’Etat reposait d’abord sur l’égoïsme ou le capitalisme, car il ne pouvait se faire par une transformation volontaire, un réformisme qui lui même est Etat. Quand l’Etat ne répondra plus aux exigences des forces pleines d’habiletés et d’intérêt ce ne sera point le chaos qui lui succèdera, mais une invention mieux appropriée que n’était l’Etat, triomphera de l’Etat NsHH°472. Qu’est-ce que l’Etat sinon l’imposition d’une paix symbolique et codifiée parce qu’on ne voit pas d’autres faits que la hiérarchie (qui conditionne égoïsme et altruisme). On peut prendre l’exemple déclencheur de la cité grecque, quand la démocratie en -402 a succédé à la courte dictature des Trente. L’Etat vient de la stasis, c’est-à-dire de cette déchirure organisée et apaisée, c’est un équilibre des forces antinomiques qui se divisent en partis. Il y a là une forme d’usure : il faut s’user à gérer les conflits alors que l’on pourrait indiquer bien des indifférences à toutes ces formes de conflits, des autonomies (comme en mai 68, pourtant les enfants de Mai 68 (...) ont cessé d'être exigeants, ou narcissiques mais ils savent bien que rien ne répond actuellement à leur capacité d'énergie DzRF_225, à leur puissance d’autonomie donc). Ainsi une race future verra l’Etat perdre de son importance dans quelques régions de la terre… Travailler à propager et à réaliser cette conception et, en vérité, une autre affaire, [il faut] maintenir encore l’Etat pendant un bon moment et repousser les essais destructeurs des demi-savants trop zélés et trop pressés ! NsHH°472.

 

Bibliographie pour cette article

 

DzRF : Gilles Deleuze, Deux régimes de fous. Textes et entretiens 1975-1995, éd. de Minuit, 2002.

NzHH : Friedrich Nietzsche, Humain trop humain, 1878-1879 ; tr. Henri Albert.

NzFP : Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes, (tome XIV dans le cas présent)

 

 

 

 

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