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Publié par Le Cazals

 

 

 

 

Parlons à présent de ce qui peut être non la destination de la philosophie mais le bras de levier sur lequel elle a toujours opéré comme l’une de ses conséquences au dehors d’elle, et qui est de l’ordre du taquiner (comme la physique quantique taquine les matériaux semi-conducteurs isolants en les rendant conducteurs). Je ne développe pas ici la différence entre autonomie et hétéronomie mais c’est de cela dont il est question : la soumission à sa propre loi ou à la loi de l’autre (ou encore la distance prise par rapport à la loi du même qu’est l’homonomie). On peut par éducation avoir quelques réticences à parler de hiérarchie mais il suffit de passer par la Sorbonne pour savoir combien elle existe, pleine de bêtises. La hiérarchie n’empêche pas les relations transversales de type ouvert ou disjoint, comme les a mis en avant Guattari, mais c’est qu’alors, quelque chose s’est mis en place dans la société ce qui n’est pas le cas dans les sociétés closes ou pestilentielles. Tout ceci pour introduire la hiérarchie chez les rats, le comportement des rats en espace clos.

 

 

 

 

 

 

 

 

« Une expérience a été effectuée sur des rats. Pour étudier leur aptitude à nager, un chercheur du laboratoire de biologie comportementale de la faculté de Nancy, Didier Desor, en a réuni six dans une cage dont l'unique issue débouchait sur une piscine qu'il leur fallait traverser pour atteindre une mangeoire distribuant les aliments. On a rapidement constaté que les six rats n'allaient pas chercher leur nourriture en nageant de concert. Des rôles sont apparus, ils se les étaient ainsi répartis: deux nageurs exploités, deux non nageurs exploiteurs, un nageur autonome et un non nageur souffre-douleur.

 

 

 

Les deux exploités allaient chercher la nourriture en nageant sous l'eau. Lorsqu'ils revenaient à la cage, les deux exploiteurs les frappaient et leur enfonçaient la tête sous l'eau jusqu'à ce qu'ils lâchent leur magot. Ce n'est qu'après avoir nourri les deux exploiteurs que les deux exploités soumis pouvaient se permettre de consommer leurs propres croquettes. Les exploiteurs ne nageaient jamais, ils se contentaient de rosser les nageurs pour être nourris.

 

 

 

L'autonome était un nageur assez robuste pour ramener sa nourriture, passer les exploiteurs et se nourrir de son propre labeur. Le souffre-douleur, enfin, était incapable de nager et incapable d'effrayer les exploités, alors il ramassait les miettes tombées lors des combats. La même structure : deux exploités, deux exploiteurs, un autonome et un souffre-douleur, se retrouva dans les vingt cages où l'expérience fut reconduite.

 

 

 

Pour mieux comprendre ce mécanisme de hiérarchie, Didier Desor plaça six exploiteurs ensemble. Ils se battirent toute la nuit. Au matin, ils avaient recréé les mêmes rôles. Deux exploiteurs, deux exploités, un souffre douleur, un autonome. Et on a obtenu encore le même résultat en réunissant six exploités dans une même cage, six autonomes, ou six souffre douleur.

 

 

 

Puis l'expérience a été reproduite avec une cage plus grande contenant deux cents individus. Ils se sont battus toute la nuit, le lendemain il y avait trois rats crucifiés dont les autres leur avaient arraché la peau. Moralité: plus la société est nombreuse plus la cruauté envers les souffre douleur augmente. Parallèlement, les exploiteurs de la cage des deux cents entretenaient une hiérarchie de lieutenants afin de répercuter leur autorité sans même qu'ils aient besoin de se donner le mal de terroriser les exploités.

 

 

 

Autre prolongation de cette recherche, les savants de Nancy ont ouvert par la suite les crânes et analysé les cerveaux. Or les plus stressés n'étaient ni les souffre-douleur, ni les exploités, mais les exploiteurs. Ils devaient affreusement craindre de perdre leur statut de privilégiés et d'être obligés d'aller un jour au travail.

 

 

 

Se pourrait-il que pour chaque espèce animale il existe une sorte de grille d'organisation spécifique. Quels que soient les individus choisis, dès qu'ils sont plus de deux, ils s'empressent de tenter de reproduire cette grille pour s'y intégrer. Peut-être que l'espèce humaine est tributaire elle aussi d'une telle grille. Et quel que soit le gouvernement anarchiste, despotique, monarchiste, républicain ou démocratique, nous retombons dans une répartition similaire des hiérarchies. Seules changent l'appellation et le mode de désignation des exploiteurs. »

 

 

 

Livrons nous à une pure spéculation anodine pour essayer de figurer ce qui nous intéresse là et ainsi imaginer ce que cela peut déclencher. Imaginons ce que nous donne un livre à rat autonome, celui-ci n’est pas focalisé sur l’objectif de se battre pour sa nourriture, de rentrer dans le petit jeu des convenances et des aspirations humaines (toujours représentatives et hiérarchiques), bref si ce rat n’est pas focalisé sur sa propre survie, il a l’esprit libre à la lecture. Que se passera-t-il quand il lira ce livre qui fait entrer de l’infini et est ainsi plus sulfureux que L'amant de Lady Chaterley, il se mettra certainement à forger des outils pour s’échapper de la boîte, pour créer une échappée, une ligne de fuite. On peut dénommer de tas de manières différentes cette petite fenêtre (capacité autonome, création, subversion, dépersonnalisation, devenir-imperceptible, singularité). Heureusement les choses sont beaucoup complexes et l’on a des rats imprimeurs ou informaticiens, des rats diffuseurs et surtout des rats penseurs qui ne sont pas tout à fait des rats écrivains focalisés sur eux-mêmes (et au fond sur la domination de rats résignés par leur discours qui leur rapportent de la nourriture). L’une des tâches du philosophe est d’introduire de l’infini dans la situation soit sous forme de nuance, soit comme un acte interminable et joyeux mais les deux sont liés. On retrouve cela chez Voltaire combattant l’infâme ou encore le « je perçois de l’infâme » de Foucault. Chez Nietzsche on retrouve ce frein, cette crispation des choses sous le nom de sottise, ou chez Deleuze de bêtise. C’est peut-être cela qui nous intéresse ici, un rat autonome tendant la main à un rat souffre-douleur dans un sorte de ritournelle ou de gai savoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les souffre-douleurs – Si les opprimés s’en sortent ce n’est que par eux-mêmes, parce qu’ils trouvent leur propre échappée, leur propre liberté. Ils n’ont que peu d’issues : périr ou s’affranchir. De quoi sortent-il ? ils se sortent d’une situation de pourrissement, d’oppression, plutôt que d’être affligé, ils se sortent des structures et des systèmes établis, y compris les institutions et les organisations. On peut prendre le cas difficile des criminels emprisonnés qui a intéressé Nietzsche, ce sont des sortes d’opprimés de la société qui payent leurs passés, qui payent la croyance au libre-arbitre et à l’acte libre, mais l’essentiel, ce qu’il faut souligner ce n’est pas qu’ils ont commis un crime mais qu’eux-mêmes sachent ce qu’ils vont en faire. Pensons-là à Dostoïevski. Hommes fugitifs NzVP4°244 ou rédempteurs. Périr ou s’affranchir telle est la condition des opprimés. Ils se moquent bien de la hiérarchie et s’ils agissent pour leur peau, ils ne sont pas individualistes pour autant puisque c’est le système qui les rend ainsi, qui les fait sortir de leur individualité, de leur personnalité. Bref, les opprimés ne sont pas les dominés. Les opprimés ce sont les (rats) souffre-douleurs, ou comme dirait Nietzsche les affligés par leur passé, ce qui portent le fardeau de la hiérarchie (l’institution, la famille, l’état, la bureaucratie et les violences qui les traversent, l’exploitation salariale). Ainsi les souffre-douleur de toute situation d’oppression (et non de domination) sont caractérisés par une incapacité, une impossibilité qui n’a d’alternatives que périr, même à petit feu, ou fuir pour une autre situation. Ils ne peuvent recouvrir leur capacité que si on les affectent activement (« positivement »). D’où l’importance des livres subversifs, de l’inscription d’intensités de vie comme des recueils de ce qui doit être affirmer. Mais ils ne seront jamais sujet à l’événement. L’événement étant toujours un point de vue hétéronome sur une autonomie, mais les opprimés ont franchi un horizon et c’est bien pour cela qu’on ne les entend peu. Honte à eux ! Entendrait-on crier. Ils n’auront aucune fidélité non plus pour la quête de vérité (homonomie), au fait qu’il y ait du même et de l’autre (les genres homologues). Le système hiérarchique les a rejeté parce que leurs valeurs n’étaient pas les siennes, et ils sont indifférents aux abstractions des systèmes homonomes.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les autonomes. – Sortis de l’oppression, « émancipés », les affranchis (ou autonomes) n’oublient pas que dans leurs trajets sinueux qui les ont conduit à l’autonomie, ils sont passés par la case des opprimés. Et c’est par là même qu’ils biaisent l’objection de Nietzsche : les hommes capables se fourvoient dans leur capacité (réussite, aspirations humaines ou hiérarchiques), ils sont incapables de juger librement. Mais c’est que l’autonomie, la capacité repart sans cesse de zéro, de l’intensité nulle. Les « hommes capables » comme les appelait Nietzsche n’ont plus besoin de juger librement puisqu’ils sont libres après avoir été dans la hiérarchie puis « affligés » par celle-ci de leurs passés. Chez les philosophes, ce moment d’oppression se caractérise de plusieurs manières ; son issue et son intensité, par un détachement de deux années pour Hegel DesMA_59-60, par un trou de huit années chez Delezue DzP_185, au sujet desquelles Michel Tournier qui s’occupait à l’époque de Deleuze disait : « un génie n’est pas viable », ou encore l’excommuniaction de Spinoza. On devrait corriger, un génie seul n’est pas viable, c’est pour cela qu’il surgit toujours dans un milieu, une constellation affective. Sorti de cette période d’oppression grâce à des amis, des « tuteurs de résilience » pour Boris Cyrulnik, l’individu s’affranchit en formant ses propres armes (son propre langage – concepts – et sa propre temporalité qu’on peut nommer auto-affection ou création) et suivant ses propres intuitions. L’individu devient autonome et quelque peu « anarchiste », puisque c’est la seule manière de se détourner du système des représentations (hiérarchie ou hétéronomie) sans pour autant éprouver de la haine. Le système pour sa trop grande sensibilité a voulu lui faire la peau, ou plus exactement qui lui a rempli la tête de passions tristes, mais la personne résiliente qui n’est plus un individu du système dominant est apte à un plus grand nombre de choses notamment la pensée, qui n’est plus dialectique, il a acquis une nouvelle capacité d’énergie que l’on nommait dans les années 60-70 : nouvelle subjectivité. Ceci est un perspectivisme, un chemin tracé que la dialectique omet tout simplement, car la dialectique comme axiomatique ou homonomie se situe juste avant ce point sensible qu’est la période d’oppression et par son « homonomie » elle ne fait que renforcer le système hiérarchique en ayant pas un contre-pied suffisant pour pouvoir s’en défaire librement. L’homonomie est le fait qu’elle reconnaisse l’être ou la loi du Même à partir de laquelle elle pense l’Autre en posant l’événement).


 

 

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« Dans des conditions égales, nombre d’hommes périssent continuellement, l’unique individu sauvé en est d’ordinaire plus fort, parce qu’il a supporté ces circonstances fâcheuses grâce à une force innée indestructible et y a encore trouvé pour cette force exercice et accroissement : ainsi s’explique le miracle » Nietzsche, Humain trop Humain NzHH°242.


Chez Nietzsche - Ces différents types, nous les retrouvons chez Nietzsche notamment dans un aphorimse de la Volonté de Puissance (I, 146) où Nietsche parle de morale. Mais ils parcourent toute son oeuvre.

- « l’homme médiocre » (ou les dominants)

- « les humbles » (ou les dominés)

- « l’homme souffrant » (ou les souffre-douleurs), ceux qui sont affligés d’un « passé ». NsHH2a°6

- « les affranchis » (ou les autonomes) que sont les penseurs ou les créateurs immoraux.

Cette typologie forme un dispositif complexe, une statis contemporaine et tragique qui n'a plus rien avec la stasis athénienne. Nous employons le terme grec stasis pour parler de la fragmentation inéluctable de la société qui tend à l'équilibre des forces mais qui n'est plus forcément organisé en partis politiques ou en clan rivaux. Nous pourrions compliqué encore cet ensemble en y ajoutant le cas du prêtre ascétique qui tend vers des abstractions et qui n'existe pas dans la hiérarchie des rats ou peut-être comme le prêtre qui sert de caution aux dominants et les aident à maitenir la hiérarchie. Mais nous sommes alors dans le domaine de la spéculation fantaisiste, ce simple texte visant à affirmer qu'il existe une part autonome dans notre société comme dans toute situtation mais que ne faisant partie du discours des dominants elle n'est que rarement prise en compte.

Chez Guattari et Deleuze. - Pour faire un lien avec Guattari et Deleuze, vous retrouvez :

- avec les autonomes, les schizophrènes, les nomades et leurs machines de guerre

- avec le système dominant-dominés, l'appareil de capture sédentaire de l'Etat.

Entre les deux il y a une schize, le passage oligé par une certaine dose de douleur mais qui permet l'autonomie par rapport au système dominant. C'est la tension entre les deux qui donne l'intitulé de notre rubrique schizo-analyse politique ou explique le titre de cet article "autonomie et hiérarchie". C'est pourquoi on peut appeler le passage du "stade" souffre-douleur à celui d' "autonome" résilience

 

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Commenter cet article

Dedz 11/05/2010 13:12



La hierarchie est naturelle et donc inéluctable camarade !



Anthony Le Cazals 11/05/2010 19:24



Et la connerie est "naturelle" donc inévitable. Il y a certaines manière pour dépasser la doalectique du fort et du faible, nietzsche en bon dialecticien en est l'exemple concret. En somme il y a
aura toujours de la héirarchie mais la hiérarchie n'est pas le tout et celui qui s'en exempt a une fonction très précise de renversement (C'est la question du terrible chez les Grecs et du
Samouraï qui en tuant un souverain sauve 10 000 vie)... Il y a différente manière de vivre la hiérarchie et donc d'en supprimer le côté sacré.


Autre exemple la mode de l'auto-entrepreneur qui se commande à lui-même.


Mais oui l'autonomie de l'individu est un mythe