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Publié par Paris 8 philo

Nous parlerons ici de la grande distinction qui est faite chez Nietzsche entre la morale et le tragique.

 

Pour entraver le romantisme pessimiste de ses débuts qui se marque par une jubilation pour la musique dans Naissance de la Tragédie (1970-1972), Nietzsche développe dès les écrits non publiés de 1972 tout un goût scientifique. Toute la Naissance de la tragédie est basée sur la reconnaissance Notons enfin et ce afin d’éclairer la suite que les distinctions entre dionysiaque, socratique et apollinien, sont sans doute en philosophie la première trace de la distinction entre autonomie, homonomie et hétéronomie, mais elle aurait pu prendre la forme d’une distinction entre humour, ironie et sérieux. Arrêtons nous sur le type tragique ou dionysiaque. Pour comprendre ce type (Nietzsche parle en fait de Zarathoustra), il faut d’abord avoir une idée claire de sa condition physiologique d’existence : à savoir ce que j’appelle la grande santé. Je ne saurai mieux expliquer cette notion, l’expliquer le plus personnellement que je ne l’ai déjà fait dans le Gai savoir EH IIIf,2 : c’est une santé que l’on ne se contente pas d’avoir, mais que l’on conquiert encore et que l’on doit conquérir continuellement, parce qu’on l’abandonne et doit l’abandonner sans cesse GS 382.

 

 

Le tragique et la morale — .La morale est chez Nietzsche l’ensemble des mœurs communément admises. Par conséquent, c’est tout aussi bien le fait d’être fourvoyé dans sa capacité mais de ce fait de ne pouvoir en juger librement, que le fait de sacrifier son moi, mais plus que ça : c’est le fait d’être réduit à son moi, de subir de processus d’égotisation mis en place par L’Eglise et l’Etat., c’est aussi le fait d’en rester aux faits de ne pas pouvoir dépasser les anesthésiants voir les poissons inoculés par la morale elle-même. Ces différents types nous allons les développer. Car à bien insister sur les faits, autant comprendre que égoïsme et altruisme sont les deux seuls faits humains. On peut dire même que l’égoïsme, l’intérêt de manière plus générale prévaut. L’altruisme chez Nietzsche est aussi un égoïsme qui cache son peu de personnalité. Là est sans doute une marque du pessimisme de Nietzsche : il ne peut rien exister d’autre que l’égoïsme NzVP°II,246, l’égoïsme est le seul fait NzVP. Mais pour Nietzsche il faut ne pas tenir compte des faits, c’est peut-être à ce titre qu’on puisse le rapprocher d’une philosophie de l’événement. Pour Nietzsche compte en premier la liberté d’esprit et de pensée : s’affranchir de cette morale que sont égoïsme et altruisme. Egoïsme et la pitié altruiste sont autant de marque de s’amour de soi, de l’amours de sa condition humaine mais n’assume pas le côté tragique de l’existence. La tâche que s’est donné Nietzsche, ce quelque chose de caché et de dominateur qui longtemps pour nous demeure innommé, jusqu’à ce qu’enfin nous découvrions que c’est là notre tâche NsHH2a°4 est de renverser les valeurs morales pour affirmer l’existence tragique et à travers elle toutes les dimension de la vie. De là son combat contre la morale notamment pour la première partie de son œuvre mais aussi partant de là tout son travail pour amener un collectif d’homme libres et affranchis. Le problème est vite posé : Voici l'antinomie: en tant que nous croyons à la morale, nous condamnons l'existence NzVP°I,9. Si la morale est pour l’existence (tragique) elle n’en a pas moins une utilité pour la vie, comme le montre le très un aphorisme très précieux NzVP°II,246. Comme principe conservateur, la morale sert de discipline au péril intérieur que constitue pour l’homme les passions : c’est « l’homme médiocre » comme première typologie. Vient ensuite la morale comme barrière contre les influences destructrices de la misère et de l’étiolement profond : c’est « l’homme souffrant ». Nous y reviendrons avec Nietzsche et sa grande santé. Enfin, la morale comme antidote à la terrible explosion des puissant : ce sont « les humbles ». Reste alors la personne immorale par excellence celle qui s’est affranchie : le créateur immoral. Et nous obtenons la typologie que nous retrouverons par ailleurs avec la hiérarchie chez les rats (voir ici), à savoir :

 

- « l’homme médiocre » ou les dominants

 

- « les humbles » ou les dominés

 

- « l’homme souffrant » ou le souffre-douleur, ceux qui sont affligés d’un « passé ». NsHH2a°6

 

- « les affranchis » ou autonomes que sont les penseurs ou les créateurs immoraux.

 

Nous n’avons pas là un tableau exhaustif du genre humain mais quelques typologies toutes aussi pertinentes que ne le sont les forces actives ou réactives et les volontés de puissances affermatrices ou négatrices. Le jeu de ces quatre typologies en est même plus complexe que cela. Mais cela donne un aperçu synthétique des récurrences qui traversent toute l’œuvre de Nietzsche.

 

 

Le milieu philosophique affranchi. — Nietzsche par ailleurs se demandait comment les anciens philosophes aient pu vivre si libres, sans pour autant devenir ni des fous ni des virtuoses NzLP°193_148. Dans ces années de jeunesse il y voyait la liberté de l’individu immensément grande NzLP°193_148. Pour Nietzsche il ne nous est pas possible de produire à nouveau une lignée de philosophes telle que le fît la Grèce au temps des tragédies NzLP°38_48. Nietzsche y verra tout de même le devoir d’une civilisation : que ce qui est grand dans un peuple n’apparaisse pas sous la forme d’un ermite ou d’un génie NzLP°42_50 LP°1,42. Nietzsche sait combien le philosophe vit comme un clandestin, comme ce qu’il appelle une comète on peut penser à la Hollande de Descartes ou de Spinoza. Laissez donc les philosophes pousser en toute liberté, refusez-leur toute perspective d’une situation, tout espoir de prendre rang dans une position sociale, ne les aiguillonnez pas par un traitement ; mieux encore : persécutez-les, regardez-les avec défaveur et vous assisterez à des choses miraculeuses. NzSE°8. Les philosophes ont en quelque sorte franchi la ligne de la moralité. Si l’homme affranchi transgresse la moralité, c’est par inadvertance, par l’innocence du devenir. Si le philosophe en retour dissèque la moralité, c’est pour savoir ce qui pousse la moralité à refuser cette inadvertance, lui qui n’a rien imposé mais que sa liberté dérange. Que les hommes libres soient pour Nietzsche immoraux ne veut pas dire qu’ils fonctionnent dans l’illégalité mais que leur habitudes ne sont pas celle de tout un chacun. Peut que de parler d’immoralité vaut-il mieux employer celui immoralisme qui dissèque la moralité comme son prétendu contraire. Il faut maintenant que les moralistes consentent à se laisser traiter d’immoralistes parce qu’ils dissèquent la morale… Les moralistes d’autrefois ne disséquaient pas assez et prêchaient trop souvent. NsHH2°19. L’homme tragique n’est pas celui qui n’ayant de valeur communautaire c’est-à-dire de vertu, transgresse la morale mais c’est celui qui par sa simple existence subvertit la morale, l’enrichit d’autres que celles du troupeau. Remarquons qu’une subversion est une transgression réussie une anomalie puissante et non une anomalie vaincue dirait Toni Negri (l’Anomalie sauvage, p. 29). C’est bien cela dont il est question comment faire advenir de nouvelles formes de vie, des destins qui assument le tragique de l’existence bien au-delà de la fin tragique d’Antigone qui si elle s’affranchit des lois politiques, elle reste prisonnière des valeurs morales. Cette diversité serait la marque d’une civilisation exceptionnelle, dont la capacité d’énergie, son aptitude aux grandes choses serait d’autant plus grande que les mœurs autoriseraient un nombre plus grand de ce qui nous apparaît aujourd’hui comme exceptions, ce qui n’était pas le cas à l’époque de Nietzsche.

 

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