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Publié par Paris 8 philo

Roger-Pol Droit : « On a trop longtemps vécu sur une vision réduite de la philosophie »

 

 

 

 

 

 

Par Emmanuel Thévenon, journaliste

« Tout être humain qui réfléchit méthodiquement sur la manière dont il pense fait de la philosophie. »

Roger-Pol Droit est un philosophe qui sait mettre sa discipline à la portée de tous. Son best-seller, 101 Expériences de philosophie quotidienne, a d’ailleurs été traduit dans vingt-deux langues.
Ce chercheur de renom étudie aussi, depuis vingt-cinq ans, l’image de l’Orient dans la philosophie occidentale. Entretien.

 

 

 

 

 

 

D’où vient votre goût pour la philosophie ?

 

 

 

 

 

 

Roger-Paul Droit : À seize ans, en classe de terminale [l’année du baccalauréat où l’on étudie la philosophie], j’ai eu un éblouissement, l’impression de rencontrer enfin les questions ultimes, radicales, essentielles. Ce qui ne veut pas dire les réponses !

 

 

 

 

 

 

Quelle est votre définition de la philosophie ?

 

 

 

 

 

 

Tout être humain qui réfléchit méthodiquement sur la manière dont il pense fait de la philosophie. Se poser des questions ne suffit pas. Il faut aussi porter un regard critique et méthodique sur la manière dont nous les posons, sur la manière dont nous formulons les réponses. En se demandant si elles sont valides ou non, vraies ou fausses.

 

 

 

 

 

 

Vous avez connu un grand succès avec 101 Expériences de philosophie quotidienne. Parmi elles, vous proposiez de « s’arracher un cheveu, de compter jusqu’à mille, de descendre un escalier sans fin, de chercher un aliment bleu... ». Dans quel but ?

 

 

 

 

 

 

Il s’agissait de provoquer des déclenchements intellectuels, de telle sorte que quelqu’un qui ne s’est jamais posé une question la découvre de manière expérimentale. Un exemple, si je vous dis : « Nous allons réfléchir à la question de savoir si les images mentales sont fidèles à la réalité extérieure », vous allez sans doute bâiller… À la place, tentez d’éplucher une pomme précise dans votre tête ! À un moment quelconque de votre film mental, vous perdrez la bonne pomme, vous ne saurez plus où vous en êtes. Après cela, tirez les conclusions que vous voulez sur les rapports de votre esprit et de la réalité extérieure. Ces expériences constituent des incitations à la philosophie, mais pas encore pleinement de la philosophie…

 

 

 

 

 

 

La philosophie semble connaître un regain un peu partout dans le monde. Qu’en pensez-vous ?

 

 

 

 

 

 

J’ai été pendant six ans conseiller du directeur général de l’Unesco pour la philosophie. J’ai conduit à ce titre une enquête mondiale qui a souligné que, effectivement, la philosophie était plutôt en expansion qu’en régression. Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est la liste des auteurs de référence.
En Occident, on ne trouve que des philosophes occidentaux. En Asie, dans certains pays arabes, il existe, au contraire, un panachage entre philosophes grecs et européens et philosophes arabes ou asiatiques. En Chine, par exemple, Aristote se trouve derrière Confucius et Laozi (Lao-Tseu).

 

 

 

 

 

 

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Avec le bouddhisme,
j’ai découvert
un océan de pensée,
de traditions
et de textes.

 

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Pourquoi n’apprend-on pas d’autres approches philosophiques en Occident ?

C’est la question que je me suis posée quand j’ai eu une trentaine d’années. J’ai lu, un peu par hasard, des livres sur le bouddhisme. J’ai découvert alors un océan de pensée, de traditions et de textes. Il est difficile de dire, pour les traités les plus théoriques, que ce ne sont pas des textes philosophiques. Ils sont en effet argumentés, dialectiques, et portent sur des questions de logique et de métaphysique tout à fait articulées. Je me suis alors interrogé pour comprendre pourquoi ces philosophies ne m’avaient pas été enseignées au cours de mes études.

En 1989, dans L’Oubli de l’Inde, j’ai expliqué que la découverte du domaine sanskrit [forme savante de l’indo-aryen ancien dans laquelle sont écrits les grands textes brahmaniques de l’Inde] avait suscité, au XIXe siècle, un intense enthousiasme chez les intellectuels, les romantiques allemands notamment, mais aussi chez les philosophes (Schopenhauer, Victor Cousin ou, plus tard, Nietzsche). L’Inde brahmanique était alors considérée comme un continent philosophique à explorer. Et puis un retournement extraordinaire s’est opéré. L’Inde, installée sur la scène philosophique au XIXe siècle, en a été évacuée au XXe siècle. Selon Heidegger, il n’y a de philosophie que grecque et européenne ! Pour lui, parler de « philosophie indienne » est aussi contradictoire que de dire de « l’acier en bois » . Je crois qu’on a trop longtemps vécu sur une vision de la philosophie extraordinairement réduite, étroite, presque un peu figée, considérant trop d’approches comme non philosophiques, non légitimes.

 

 

 

 

 

 

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Ces expériences
constituent
des incitations
à la philosophie.

 

 

 

 

 

 

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Comment pourrait-on élargir les limites de la philosophie ?

Je pense qu’on peut essayer de le faire par plusieurs voies. Pour ma part, je m’y efforce de deux manières principales. L’une consiste à inventer des écritures insolites, comme les 101 Expériences ou les Dernières Nouvelles des choses, à mi-chemin de la réflexion et de la poésie, ou encore en retrouvant la satire et le conte philosophique féroce, comme je viens de le tenter avec Votre vie sera parfaite.

L’autre voie, c’est l’analyse des mécanismes historiques de la fermeture : l’exclusion de l’Inde, mais aussi l’effroi, aujourd’hui oublié, qui a saisi l’Europe du XIX
e
siècle face à la découverte du bouddhisme et que j’ai analysé dans Le Culte du néant. Je travaille actuellement à comprendre ce que les Grecs de l’Antiquité ont dit et pensé de « la philosophie des Barbares ». Il y aura quelques surprises…

Si l’on veut rouvrir la philosophie, il faut aussi se pencher sur son passé pour éclairer l’histoire de son imaginaire.

Lire : L'oubli de l'inde, Roger Pol-Droit, Seuil, Paris, 2004, à 8,50 €

Lire aussi cette article : L'oubli de l'inde

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