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Publié par Odile

Une rumeur circule depuis vingt-cinq ans au sein de la rédaction d’Alternatives Économiques : le capitalisme serait parfois excessif.

Au départ, un coulis de bonnes intentions : fondé en 1980 par l’économiste Denis Clerc, Alternatives économiques devait poser sur l’économie un regard critique. Financièrement indépendant (à l’heure où nous mettons sous presse), pédagogique, documenté, le mensuel diffusé à quelque 100 000 exemplaires s’est attiré la sympathie d’étudiants et d’enseignants. Tandis que ses concurrents (Capital, Valeurs actuelles, Le Nouvel Économiste) flottent dans l’éther madeliniste, Alternatives économiques, pourvu d’une atmosphère catho de gauche, gravite autour de l’astre strauss-kahnien. Son rédacteur en chef, Philippe Frémeaux, compte au nombre des membres fondateurs d’Attac. Le magazine traîne une image vaguement « de gauche » qui colle aux semelles du magazine comme un sparadrap. La direction s’en agace et crie à l’injustice. Car l’alteréconomie, c’est d’abord le juste milieu. Vingt-quatre années de recherches éditoriales ont accouché de la ligne « mi-chèvre, mi-chou » : la chèvre capitaliste broute le chou des salariés, c’est immoral mais on n’y peut rien ; il faut donc convertir la chèvre au broutage éthique et citoyen.
Sous couvert de didactisme, la rédaction d’Alternatives économiques sifflote depuis un quart de siècle le refrain thatchérien « il n’y a pas d’alternative », mais arrangé façon gauche plurielle, c’est-à-dire désolé d’avance : « le malheur, expliquait Denis Clerc en 1988, est qu’aucune solution alternative globale n’existe réellement » (Alternatives économiques [AE], juin 1988). Fort de cette conviction, le journal n’a jamais raté un virage libéral

« Un vrai bonheur »

En 1991, Philippe Frémeaux encourage Michel Rocard à ne pas « retomber dans les errements de 1981-1982 » (AE, mars 1991). Le rédacteur en chef d’Alternatives économiques vibre pour cette « deuxième gauche » qui gouverne à droite : « Comment réduire les inégalités tout en respectant les contraintes macro-économiques ? […] Un beau sujet de réflexion pour un homme qui a fait le pari d’incarner la rigueur économique tout en restant fidèle à la gauche » (AE, novembre 1988). La dislocation du bloc soviétique et l’expansion d’un capitalisme intégral débrident l’imagination de Frémeaux. « Le renouveau de la démocratie à l’Est est un vrai bonheur, écrit-il. Liberté de parole, d’aller et venir, liberté de la presse et bientôt liberté du suffrage. » Privatisations mafieuses, effondrement de l’espérance de vie, chômage de masse… ces menus inconvénients du « bonheur » libéral ne doivent pas inquiéter les populations d’Europe centrale puisque, selon Frémeaux, « le capitalisme produit et reproduit par essence de l’inégalité et de la division. Il leur faudra s’y habituer » (AE, mars 1990). Les Européens, eux, devront non seulement s’habituer à la rigueur, au franc fort et au chômage mais aussi plébisciter les architectes de leurs maux. Le référendum de Maastricht approche, et Frémeaux trépigne. Son hululement en faveur du « oui » ressemble à s’y méprendre aux caquètements émis en 2004 par Bernard Guetta et Alain Duhamel pour soutenir la Constitution giscardienne. D’abord, avance Frémeaux, « les critiques qui s’élèvent aujourd’hui contre “Maastricht” émanent majoritairement de forces politiques qui, de tout temps, se sont opposées à la construction européenne ». Or « quand on ne partage pas cette nostalgie, ni ne cultive ce fantasme, on ne peut être que pour l’Europe ». Ensuite, il faut entériner le traité libéral car il aurait pu être encore plus libéral : « L’Europe qui se construit aujourd’hui ne va pas dans le sens qu’on pourrait souhaiter, tant s’en faut. Elle n’est pas non plus une construction purement libérale. » Enfin, voter « oui » à Maastricht sera le meilleur moyen de contrer les effets de Maastricht. « Résumons : ce n’est plus l’heure de discuter si on est pour ou contre la construction européenne. Il est par contre permis de chercher à en modifier le sens. 1 »
Douze ans et trois traités européens plus tard, la même chouette ressert les mêmes arguments. « Doit-on conclure que l’Union issue de cette Constitution serait structurellement néolibérale, comme certains l’affirment ? La réponse doit être moins catégorique : le texte est suffisamment nuancé pour laisser la place à l’interprétation. Et le renforcement des institutions va plutôt dans le sens d’une Europe plus efficace » (AE, juillet-août 2004). La pédagogie de la soumission se résume en une phrase : s’enfoncer toujours pour rebondir un jour. L’euro ? Pour le rédacteur en chef adjoint Guillaume Duval, c’est d’abord « un formidable vecteur d’intégration politique permettant de commencer à sortir enfin de la logique de l’Europe marché, et un outil de contestation de la domination américaine » (AE, mai 2002). Bien vu !

Au départ, un coulis de bonnes intentions : fondé en 1980 par l’économiste Denis Clerc, Alternatives économiques devait poser sur l’économie un regard critique. Financièrement indépendant (à l’heure où nous mettons sous presse), pédagogique, documenté, le mensuel diffusé à quelque 100 000 exemplaires s’est attiré la sympathie d’étudiants et d’enseignants. Tandis que ses concurrents (Capital, Valeurs actuelles, Le Nouvel Économiste) flottent dans l’éther madeliniste, Alternatives économiques, pourvu d’une atmosphère catho de gauche, gravite autour de l’astre strauss-kahnien. Son rédacteur en chef, Philippe Frémeaux, compte au nombre des membres fondateurs d’Attac. Le magazine traîne une image vaguement « de gauche » qui colle aux semelles du magazine comme un sparadrap. La direction s’en agace et crie à l’injustice. Car l’alteréconomie, c’est d’abord le juste milieu. Vingt-quatre années de recherches éditoriales ont accouché de la ligne « mi-chèvre, mi-chou » : la chèvre capitaliste broute le chou des salariés, c’est immoral mais on n’y peut rien ; il faut donc convertir la chèvre au broutage éthique et citoyen.
Sous couvert de didactisme, la rédaction d’Alternatives économiques sifflote depuis un quart de siècle le refrain thatchérien « il n’y a pas d’alternative », mais arrangé façon gauche plurielle, c’est-à-dire désolé d’avance : « le malheur, expliquait Denis Clerc en 1988, est qu’aucune solution alternative globale n’existe réellement » (Alternatives économiques [AE], juin 1988). Fort de cette conviction, le journal n’a jamais raté un virage libéral.

« Un vrai bonheur »

En 1991, Philippe Frémeaux encourage Michel Rocard à ne pas « retomber dans les errements de 1981-1982 » (AE, mars 1991). Le rédacteur en chef d’Alternatives économiques vibre pour cette « deuxième gauche » qui gouverne à droite : « Comment réduire les inégalités tout en respectant les contraintes macro-économiques ? […] Un beau sujet de réflexion pour un homme qui a fait le pari d’incarner la rigueur économique tout en restant fidèle à la gauche » (AE, novembre 1988). La dislocation du bloc soviétique et l’expansion d’un capitalisme intégral débrident l’imagination de Frémeaux. « Le renouveau de la démocratie à l’Est est un vrai bonheur, écrit-il. Liberté de parole, d’aller et venir, liberté de la presse et bientôt liberté du suffrage. » Privatisations mafieuses, effondrement de l’espérance de vie, chômage de masse… ces menus inconvénients du « bonheur » libéral ne doivent pas inquiéter les populations d’Europe centrale puisque, selon Frémeaux, « le capitalisme produit et reproduit par essence de l’inégalité et de la division. Il leur faudra s’y habituer » (AE, mars 1990). Les Européens, eux, devront non seulement s’habituer à la rigueur, au franc fort et au chômage mais aussi plébisciter les architectes de leurs maux. Le référendum de Maastricht approche, et Frémeaux trépigne. Son hululement en faveur du « oui » ressemble à s’y méprendre aux caquètements émis en 2004 par Bernard Guetta et Alain Duhamel pour soutenir la Constitution giscardienne. D’abord, avance Frémeaux, « les critiques qui s’élèvent aujourd’hui contre “Maastricht” émanent majoritairement de forces politiques qui, de tout temps, se sont opposées à la construction européenne ». Or « quand on ne partage pas cette nostalgie, ni ne cultive ce fantasme, on ne peut être que pour l’Europe ». Ensuite, il faut entériner le traité libéral car il aurait pu être encore plus libéral : « L’Europe qui se construit aujourd’hui ne va pas dans le sens qu’on pourrait souhaiter, tant s’en faut. Elle n’est pas non plus une construction purement libérale. » Enfin, voter « oui » à Maastricht sera le meilleur moyen de contrer les effets de Maastricht. « Résumons : ce n’est plus l’heure de discuter si on est pour ou contre la construction européenne. Il est par contre permis de chercher à en modifier le sens. 1 »
Douze ans et trois traités européens plus tard, la même chouette ressert les mêmes arguments. « Doit-on conclure que l’Union issue de cette Constitution serait structurellement néolibérale, comme certains l’affirment ? La réponse doit être moins catégorique : le texte est suffisamment nuancé pour laisser la place à l’interprétation. Et le renforcement des institutions va plutôt dans le sens d’une Europe plus efficace » (AE, juillet-août 2004). La pédagogie de la soumission se résume en une phrase : s’enfoncer toujours pour rebondir un jour. L’euro ? Pour le rédacteur en chef adjoint Guillaume Duval, c’est d’abord « un formidable vecteur d’intégration politique permettant de commencer à sortir enfin de la logique de l’Europe marché, et un outil de contestation de la domination américaine » (AE, mai 2002). Bien vu !

Jospinolâtrie

Michel Rocard ayant troqué son costume de Premier ministre contre celui de capital-risqueur en Afrique 2, Alternatives économiques se cherche un nouveau papa. Ce sera la « gauche plurielle ». Guillaume Duval danse autour du totem de Dominique Strauss-Kahn et pousse des cris stridents destinés à éloigner les esprits malins de l’extrême gauche. Dans les locaux du mensuel, les brochures de la fondation Saint-Simon sont tellement révérées qu’on les conserve pieusement sous clé. Quand DSK étale son mépris des classes populaires dans un livre (lire PLPL n° 8, février 2002), Duval applaudit l’ex-ministre « qui fait, dans La Flamme et la cendre, une nouvelle fois la preuve de son talent. Il réussit à incarner de façon convaincante une gauche qui a enterré définitivement le rêve de la rupture avec le capitalisme et accepte de se coltiner au monde tel qu’il est » (AE, mars 2002). Soucieux de convertir ses lecteurs à la « pensée DSK », Alternatives économiques se lance à partir de 1999 dans la promotion inconditionnelle du blairisme et de ses théoriciens. Principal inspirateur du New Labour britannique, Anthony Giddens est perçu en France comme une canaille droitière emballée dans une toge universitaire. Le mensuel alternatif tentera donc d’injecter de la pensée Giddens dans les cerveaux étudiants. « Sa démarche intellectuelle est loin de se situer dans une perspective libérale d’acceptation docile des lois du marché », plaide Olivier Guez en introduisant un entretien avec son héros (AE, décembre 1999). Les reparties de Giddens sont savoureuses :
— Quel est le programme économique de la troisième voie ?
— La flexibilité accrue du marché du travail, la réforme des systèmes de protection sociale, l’encouragement à l’activité plutôt qu’un simple programme de redistribution sont les priorités.
[…] Les administrations doivent être plus flexibles et avoir la possibilité de licencier les travailleurs incompétents.
Cependant, des nuages s’amoncellent qui menacent ce paradis en gésine. « L’extrême gauche », par exemple, qui n’a « rien compris à l’Europe et au rôle qu’elle pourrait jouer pour maîtriser la mondialisation » (AE, mai 2002). Le soutien d’Alternatives économiques au gouvernement de Lionel Jospin aura été indéfectible. Saluant cinq années de privatisations, l’homologation de la convention UNEDIC qui institue le PARE ou la création d’une épargne salariale, Frémeaux analyse : « on ne peut dire sérieusement qu’il y a eu une réelle dérive libérale » (AE, décembre 2001). Le 21 avril 2002, il s’effondre – c’est pitié – et fustige les coupables qui « ont contribué à nourrir l’abstention ou égaré les électeurs sur de fausses alternatives » (AE, mai 2002). Car il n’y avait pas d’alternative. Guillaume Duval rappelle que « la voie suivie […] était la seule à offrir des perspectives d’avenir, si l’on voulait parvenir à maîtriser les contraintes de la mondialisation » (idem). Sous le choc lui aussi, Denis Clerc rédige une ode à la gloire de son candidat défait. « Lionel Jospin a eu l’intelligence de proposer un compromis acceptable entre l’économique et le social, […] sa politique économique a été remarquable — la meilleure depuis trente ans. […] J’estime qu’il restera comme l’un de nos meilleurs dirigeants de l’histoire économique et sociale de la cinquième République. Son échec politique me paraît dramatique, car […] fleuriront les discours de refus velléitaire — interdiction des licenciements ou refus de la mondialisation » (idem). Interdire les licenciements, quelle horreur…

Tous patrons !

Duval, Frémeaux et Clerc grommellent lorsqu’ils songent à leur lectorat d’étudiants boutonneux. Ils rêvent de propulser Alternatives économiques dans la cour des grands, celle de « la presse magazine économique grand public (Capital, Challenges) […] à ceci près qu’il considère ses lecteurs comme des citoyens et non comme des consommateurs ou des épargnants 3 ». Quand la presse orthodoxe célèbre la consommation, les placements financiers et le patronat, Alternatives économiques chante « la consommation citoyenne », les « placements éthiques » et le patronat alternatif à la sauce Nicole Notat 4. « Comment entreprendre, et ce faisant réussir, sans pour autant se focaliser uniquement sur le profit ? » s’interrogent Naïri Nahapétian et Guillaume Duval. Le sort réservé aux classes populaires n’émeut pas trop une rédaction occupée à capter les euros des lecteurs cultivés. Depuis 1993, le mensuel a consacré 15 articles aux accidents du travail, c’est-à-dire moins qu’au déboisement (16) ou à la propriété intellectuelle (17) 5.
En 1938, Léon Trotski raillait la propension des chaisières jospiniennes à « sécréter de la morale en quantité double, de même que les gens transpirent quand ils ont peur. […] Des échantillons de perfection éthique sont distribués gratuitement dans toutes les rédactions intéressées 6 ». En 2004, Alternatives Économiques sue à grosses gouttes et Philippe Frémeaux aguiche les publicitaires : « Contrairement aux apparences, on n’est pas du tout antipub. Les lecteurs ont un rapport de confiance très fort avec notre titre 7. »
Il n’a pas écrit « avec notre marque ». Ce sera pour le prochain anniversaire.

 


 

1 Philippe Frémeaux, « Maastricht, une étape de l’Europe », Alternatives économiques, juin 1992, p. 3.
2 Michel Rocard est PDG d’Afrique Initiative, entreprise de capitalrisque en Afrique ayant pour actionnaires Bolloré, Total, Vivendi, Michelin, Renault, Accor, Veolia, Danone, Areva, etc. (voir le site afrique-initiatives.com). Selon sa déclaration d’intérêts financiers au Parlement européen, il est aussi « membre du Conseil consultatif International Terra Firma Capital Partners, fonds de placement britannique ».
3 Philippe Frémeaux, « Comment les différents médias traitent de l’information économique et sociale ? » dans Christine Laval, Régine Tassi, L’économie est l’affaire de tous. Quelle formation des citoyens ?, Paris-Metz, éditions Nouveaux regards et Syllepse, 2004, p. 51-55.
4 Guides pratiques d’Alternatives économiques : « Consommateur et citoyen », hors-série pratique n° 10, mars 2003 ; « Entreprendre autrement », hors-série pratique n° 14, mars 2004 ; « Les placements éthiques », hors-série pratique n° 15, septembre 2004.
5 Selon l’index électronique d’Alternatives économiques.
6 Léon Trotski, Leur morale et la nôtre, Paris, J.-J. Pauvert, 1966, p. 17-18.
7 Philippe Frémeaux, cité par CB News, 19 juillet 2004.

source : http://www.homme-moderne.org/plpl/n22/p8I.html

 

 

 

 

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