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Publié par Le Cazals

Ce sont les trois grandes distinctions philosophiques. La schize est intuitive et les deux autres sont propres à l'intelligence. Paris8philo

 

 

31 janvier 2005


Je vous écris cette lettre pour vous contaminer d’affects actifs, je l’espère en tout cas. Dans votre cours du 12/1 poser une question, en plus de la question « Comment résoudre la crise ? ». Cette seconde question je ne saurais la formuler car elle fut fugace mais je pense y tendre inconsciemment par cette lettre. Un événement personnel va m’y aider, récemment j’ai perdu une partie de mon diplôme à cause d’un virus informatique, j’étais à cinq jour de le passer. Est-ce que je dirai que c’est triste : nullement. Ceci est juste une occasion pratique de montrer ce que rebondir veux dire. Je pourrais très bien développer la question du « sortir de la crise » par la thématique de la résilience (cf. Boris Cyrulnik) ou celle de « fermer la blessure » (Joe Bousquet).
Mais je préfère reprendre les 3 distinctions de ma dernière lettre, grâce à vous je peux désormais les nommer :
1°) la schize du virtuel dans l’actuel,
2°) la finitude du moi dans le monde
3°) la crise de la pensée vis-à-vis de l’être
(ou plus exactement du devenir)

je les schématise ainsi :

c’est votre schéma renversé à 90°

C’est simplement pour expliquer comment la crise et la finitude qui sont des distinctions de la raison (cf. Spinoza) interceptent la schize (la fêlure) et la mutilent en quelque sorte. A ce niveau-là le grand mérite de Bergson est d’avoir critiqué l’usage étendu que l’on faisait de l’intelligence (ou prétendument universel). Elle n’opère que sur de la matière inerte, c’est pourquoi Bergson développa une méthode à tavers l’intuition qui elle est plus en prise avec la vie. Pour Bergson, dont j’admire la lecture que vous en faite, la durée englobe plusieurs sens : elle est tour à tour pure multiplicité qualitative (celle que critique tant Merleau-Ponty), puis immortalité et avec l’Evolution créatrice une forme d’éternité. J’aurais aimé conserver votre vision positive de Bergson (j’y revient peu à peu) mais à la Sorbonne on a parfois une lecture si conservatrice, si psychologique qu’on aborde la durée sous l’angle de l’immortalité et non celui de l’éternité (comme singularité ou intensité inédite). Vous vous ferez « bergsonien » un temps avant de buter sur le fait que la durée est continuité de jaillissement, c’est-à-dire Dieu (EC_706) et que le Dieu de Bergson est un Dieu-éminence car il réponds aux prières des hommes (DS). Une grande confusion s’opère si l’on ne voit pas que sous cette durée « hégémonique » (celle que rejette finalement Deleuze), il y a une distinction entre deux formes de durée qui se retrouve dans la formulation de la durée à la fois comme conservation et comme création (à partir de EC). Mais restons-en à la critique de l’intellectualisme par Bergson, dans les Deux Sources, il donne différentes caractéristique de l’intelligence. Je vous en redonne quelques-unes : - objectivante (Kant), - déprimante (cf. le Doute cartésien). Cette dernière caractéristique n’est que le renforcement de la première, car l’intellignece découpe les processus plus qu’elle ne peut les accompagner ou même plus important plus qu’elle ne peut les activer. En quelque sorte pour finir cette longue parenthèse sur Bergson, il y a deux façons d’aborder Bergson qui dépend des ouvrages sur lesquels on appuie sa lecture du Bergsonisme : d’une part on a Matière et mémoire et les Deux Sources et d’autre part l’Evolution créatrice et le premier chapitre de Matière et mémoire. De même il y a deux façons d’aborder la Durée qui, comme l’avoue Bergson, est au centre de son système : la durée est conservation et création, autrement dit immortalité et éternité (éternité au sens tout spécial donné par Nietzsche mais aussi par Deleuze dans "son" CD sur Spinoza) Je pense que Deleuze a très bien formulé une critique de la Durée comme immortalité dans son premier Spinoza (DzSE_292), je ne m’étend pas mais ceci donne par ailleurs une autre lecture du livre V de l’éthique (cf. « sous l’espèce de la durée de l’esprit » que l’on comprend alors comme « éternité », c’est-à-dire comme intensité qui oublie le corps maladif, le corps subissant la crise).

Sortir de la crise (résilier) serait en quelque sorte activer un processus, rejeter la distinction exclusive (sans conjonction) de l’être et de la pensée, accéder à un devenir au dehors des deux. On peut sortir de la crise qu’en parvenant a une certaine éternité, en accédant a une intensité. En relisant Spinoza, Deleuze insiste bien sur le fait que l’étendue et la pensée ne sont que deux « substances qualifiées » (DzDR) : il y a qu’une seule substance ou réalité qui est, dans le second genre de connaissance, qualifiée suivant les deux attributs que sont la pensée et l’étendue. Les attributs sont pour caricaturer issus non seulement de l’intelligence, mais aussi de la procrastination scolastique et du solipsisme cartésien. Les attributs sont des visions « retombées », peu intenses du monde. On est face à de vielles recettes, de vieux poisons que traîne la philosophie par son histoire. On ne peut sortir de la crise sans un certain oubli, une certaine libération. Parfois vous me disiez il faut lire les anciens, je vous dis oui je le fais, j’ai ma lecture annuelle de Kant et de Platon, mais je les lis comme de vieux poisons qui réagissent avec ma « révolte » et la transfigure. Votre cours est donc bien un condensé de philosophie par tout ce qui s’y agence mais la grande question est de savoir si à aborder la Krisis vous saurez sortir de la procrastination, de l’apologie toute husserlienne de la passivité.

Toujours pour en revenir à une certaine lecture faite de Bergson à la Sorbonne : ce que l’on en dit en somme c’est que la conscience de l’homme d’action est à mi-chemin du détachement du rêveur et de l’inconscience de l’automate. C’est encore une fois une pensée mutilée qui opère, car l’homme d’action n’est pas la moyenne des deux extrêmes mais leur r(éunion paradoxale, leur démultiplication. Pour cela je pourrais développer la théorie de la fabulation chez Bergson, la théorie de l’affection puis de l’intuition chez Spinoza, la théorie du surhomme chez Nietzsche, le CsO intensif chez Deleuze. Mais nous nous retrouvons face aux trois sacro-saintes distinctions de la philosophie que l’on peut faire jouer à l’infini. Nous avons :
- la schize,
- la crise
- la finitude
Il s’agit alors d’un travail de dosage, de régulation autour de ces trois jointures. Il n’y a pas de hasard si pour Heidegger (dans sa relecture d’Anaximandre je crois) il faut absolument refermer les bords de la fêlure (la schize), et si pour Kant il faut maintenir la finitude : c’est leur grande intelligence qui parle. Mais soyons plus « naifs » : l’intuition quand elle parle elle dit autre chose. Elle ne part pas du constat mortel que l’âme se sépare du corps et s’en dépouille. C’est l’intelligence qui fait ce constat « juste » et accablant. Non l’intuition dit autre chose notamment que la Vie était partie petit à petit bien avant ce constat de mort clinique, Foucault et Deleuze ne disent pas autre chose au sujet de la mort. C’est bien que la Crise et la Finitude sont des distinctions de l’intelligence, de la mort que l’on traîne comme de vielles recettes de poisons alors que la fêlure (ou la schize ou la Différence). La crise qui apparaît comme issue d’une certaine fatigue, d’une certaine procrastination, d(‘une certaine passivité n’est pas une simple limite mais toute une zone de marasme (un marécage des Enfers), ou viennent se décanter l’être et la pensée. On peut les dissocier (un peu comme les boues d’une station d’épuration) en haut la pensée, en bas l’être qui n’est plus. C’est même ce qui me fait dire que toute pensée de l’être est une pensée de l’absence (d’être) puisque quand il y a de l’être, « on » n’a pas besoin de penser, de discourir mais quand l’être (la plénitude de consistance) manque la soi-disante pensée cherche à le retrouver. Par différence il y a une autre pensée, celle du devenir, celle du fleuve héraclitéen et on nomme alors le fleuve : processus.
Pour ce qui est de la schize il en va tout autrement. Elle est pour continuer les images faciles, comme une faille d’où sort un fleuve. Ce fleuve vient traverser la zone de marasme, la dépression topologique, et balaye tout. Il emporte même les vieux concepts moribonds, les vieilles recettes de poisons (comme autant de vies réactives). C’est pour cela qu’il faut maintenir la schize ouverte pour que les idées « farfelues » s’épanchent dans le concret au travers de l’activité et des intensités qui sont le déterminant de ce mouvement (cf. DzDR). Il y a donc dans notre système deux opérations à faire. 1°) Accentuer la schize (faire que partout le virtuel coexiste avec l’actuel et 2°) annuler autant que possible la finitude car elle fait barrage au processus, au mouvement que nous venons de dégager (c’est la différenciation ou méthode de dramatisation chez Deleuze). C’est deux opération porte le nom de création ou d’activité pour l’une et de délire pour la seconde. La réunion de ces deux opérations, leur mise en coïncidence s’appelle libération. Elle se forme dans le sillon de la crise, crise qui n’est en fait que le lit de la libération. On est là au cœur de la vie. CQFD.

 

LETTRE 18 à MR LORAUX

 

 

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