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Publié par Stéphane Beau

Il y a un peu plus de quatre-vingts ans de cela, le philosophe Georges Palante (1862-1925) se suicidait dans sa petite maison d'Hillion, à quelques kilomètres de Saint-Brieuc. Redécouvert par Michel Onfray qui lui consacre, en 1989, son premier livre1 le penseur briochin, ardent défenseur de l'individualisme, tend petit à petit à retrouver une place de moins en moins confidentielle dans le monde de la philosophie2. Et ce n'est que justice car loin d'être obsolète la pensée de Palante et son combat pour l'individu sont encore, très clairement, d'actualité.

 


 

Au niveau politique, Palante possède cette particularité troublante d'être revendiqué comme étant proche de leurs idées par des personnes provenant de tous les horizons : « de l'extrême droite nationaliste à l'extrême gauche anarchiste en passant par la droite conservatrice ou la gauche socialiste » (Hurel, 1991, p.33). Et il est vrai qu'il n'est pas toujours facile d'y voir clair dans sa pensée politique qui oscille effectivement entre aristocratisme et socialisme, individualisme et patriotisme ou libéralisme et anarchisme. Si l'on ajoute à cela une pointe d'antisémitisme et des sympathies pour des personnalités aussi diverses que celles de Nietzsche, Jaurès, Gobineau, Clemenceau, Proudhon, Seillière, Ryner, De Gaultier, Vacher de Lapouge etc., la tentation est forte de jeter l'anathème sur ce qui semble n'être qu'un désespérant tissu de contradictions.

 


 

Malgré cela, nous posons l'hypothèse qu'une véritable réflexion sur la pensée politique de Palante doit pouvoir dépasser le simple constat de ces contradictions.

 


 

Patrick Hurel, dans son étude sur Palante et la question politique, note naturellement que « la pensée politique de Palante manque, c'est évident, de systématicité, voire de cohérence » (Hurel, 1991, p.32). Il s'attache néanmoins à définir une certaine logique évolutive dans les errances idéologiques du philosophe breton. Partant du principe que « les jeunes libertaires font les vieux libéraux » (p.32), il s'efforce de démontrer que, au-delà des contradictions de détail, le parcours politique de Palante peut être au moins divisé en deux stades : une jeunesse marquée par un certain attachement à des valeurs libertaires de gauche, ouverte au changement et au progrès, et une vieillesse plus sensible aux idéologies réactionnaires, au libéralisme, au patriotisme, voire à l'antisémitisme.

 


 

C'est cette idée de progression vers le pire, dans la pensée politique de Palante, que nous allons mettre en discussion dans cet article en reprenant successivement, dans le détail, la nature réelle des rapports entretenus par Palante avec les grands courants idéologiques que sont : le socialisme, l'anarchisme et le libéralisme.

 


 

Palante et le socialisme

 


 

Michel Onfray a décrit Palante comme étant un « nietzschéen de gauche ». La formule est belle et elle n'est pas forcément fausse… ni vraie d'ailleurs. La réalité est, comme souvent, plus complexe.

 


 

Nous savons que le « jeune Palante » (avant 1900) suit de très près l'évolution des idées socialistes. A la lecture de sa préface du livre de Ziegler (La question sociale est une question morale3), rédigée en 1893, il apparaît de manière évidente qu'il ne découvre pas son sujet, mais qu'il est déjà très au fait des débats qui opposent les différents courants et les différents leaders du socialisme : Bebel, Liebknecht, Lassalle, Engels mais aussi Marx.

 


 

Très vite, en fait, Palante pose un regard critique sur le socialisme. Celui-ci lui convient dans la mesure où

 


 

il se propose l'émancipation économique de l'individu et veut l'arracher aux étreintes du capitalisme,

 


 

et au-delà, quand

 


 

il veut détruire non seulement le capitalisme comme régime économique, mais les institutions et fondations sociales qui sont les conséquences de ce régime : le droit capitalistique et bourgeois qui nous régit, la morale propriétaire et bourgeoise faite dans un intérêt de classe et oppressive à l'individu » (Palante, 1901, p.175).

 


 

Il se sent alors proche d'un Jaurès qui professe que :

 


 

Quelle que soit la tendance de l'homme nouveau, à s'agrandir de toute la vie humaine et de toute la vie du monde, c'est l'individu qui restera toujours à lui-même sa règle (Jaurès, 1898)

 


 

Par contre, s'il accorde quelque crédit au socialisme en tant que programme de lutte contre l'oppression, il ne se fait aucune illusion quant à la nature d'un éventuel « socialisme d'État ». En 1902, dans un article publié par La Plume, il écrit :

 


 

Toute doctrine politique, si généreuse qu'elle soit dans les apparences et même dans l'intention, du jour où elle arrive au pouvoir, où elle se convertit en un système de gouvernement, se convertit par là même en un système de mensonge (Palante, 1902).

 


 

Pour lui, les dérives d'un éventuel État socialiste sont inévitables. Parmi elles,

 


 

La manie probable d'administration et de réglementation à outrance ; la prétention accrue de la société au droit de contrôler l'activité des individus, l'omnipotence de plus en plus grande de l'opinion qui deviendrait dans le régime socialiste la principale sanction morale (Palante, 1902)

 


 

Concrètement, dès 1893, Palante est persuadé que le principe même d'un « socialisme d'État serait une nouvelle forme de tyrannie » (Palante, 1893, p.XII). Affichant sans ambiguïté son opposition au marxisme, il précise :

 


 

Dans la donnée marxiste le socialisme d'État est un régime aussi odieux que le régime actuel. Il ne faut pas l'appeler socialisme d'État, mais capitalisme d'État (Liebknecht), attendu qu'il veut concentrer tout le capital entre les mains de l'État pour perpétuer l'écrasement d'une classe par l'autre et pour « imposer à la démocratie le double joug de l'exploitation économique et de l'esclavage politique ». (Proposition Liebknecht.). (Palante, 1893, p.IX)

 


 

Il refuse également catégoriquement d'accorder une quelconque valeur à la notion de classe :

 


 

De tout temps on a appelé lutte de classes la lutte des riches et des pauvres. Mais pour ne voir que cela dans l'idée de classe, il faut la volontaire absence de psychologie sociale où s'arrêtent les marxistes. […] La division entre riches et pauvres, propriétaires et prolétaires est trop simpliste. L'idée de classe représente dans les groupes humains un principe de division à l'infini. […] La bourgeoisie ne forme pas le bloc qu'on se représente quelquefois. Là aussi il y a des divisions et des subdivisions (Palante, 1893).

 


 

A partir de 1901, Palante se rend compte que l'idéal socialiste tel qu'il se le représente, c'est-à-dire prônant l'émergence d'un modèle de société offrant le maximum de libertés à tous les individus ne dépassera jamais le stade de l'idéal.

 


 

En 1904, à l'occasion de la parution de Combat pour l'Individu, volume regroupant ses premiers articles parus en revues, il coupe même la fin d'un article intitulé L'esprit administratif (paru pour la 1ère fois en 1900 dans la Revue Socialiste). Avec le recul, ses conclusions plutôt optimismes à l'égard d'un éventuel État socialiste lui apparaissent « utopiques » (Palante, 1904).

 


 

En 1922, parlant de l'époque de la parution de son Précis de Sociologie (1901), il se rappelle :

 


 

J'étais alors beaucoup plus « socialiste » que je ne suis aujourd'hui…4.

 


 

Ces derniers éléments semblent accréditer l'hypothèse d'une évolution de Palante vers un refus de plus en plus marqué du socialisme. Cette hypothèse se heurte pourtant à différentes données qui tendent à l'invalider.

 


 

En effet, si l'on y regarde de près, on constate que le discours de Palante à l'égard de l'idéologie socialiste n'a guère variée dans le temps. Il a cru un temps que le socialisme pourrait permettre la libération des individus. Mais il a rapidement pressenti que l'instauration d'un État socialiste n'apporterait finalement rien d'autre qu'une nouvelle forme d'oppression des individus. Dans l'ensemble de ses écrits, les jugements qu'il porte sur le socialisme restent toujours dans la même logique : dénonciation des dérives inhérentes aux applications politiques du socialisme, condamnation du marxisme et du socialisme d'État etc.

 


 

Ainsi, l'évolution de Palante par rapport au socialisme, si évolution il y a, porte en tout cas moins sur la nature de sa propre vision de ce que devrait être le socialisme que sur la manière dont cette doctrine a peu à peu perdu de vue ses aspirations individualistes pour s'enfermer de plus en plus dans une approche de plus en plus collectiviste.

 


 

De plus, dire qu'après 1904, Palante a définitivement tourné la page du socialisme n'a pas vraiment de sens. Comment expliquer alors qu'un homme qui a tracé une croix sur son intérêt pour le socialisme continue à écumer les débats politiques publics et les « réunions de syndiqués »5 ? Comment expliquer que, dans Du nouveau en politique ! Des problèmes nouveaux ! Des partis nouveaux ! Des hommes nouveaux !, petit livre écrit en 1919 à l'occasion des élections municipales, Palante propose, dans son programme l'émergence « d'initiatives locales de socialisme municipal » ? (Palante, 1919)

 


 

Et enfin, rappelons que lorsqu'il se présente aux élections municipales à Saint-Brieuc en 1908 puis en 1919, c'est bien sur une liste socialiste que son nom apparaît.

 


 

D'ailleurs, que Palante ait été socialiste on non importe peu finalement. La question qui compte est celle-ci : Palante était-il un homme de gauche ? Pour Michel Onfray, qui voit en lui un « anti-marxiste de gauche » la réponse ne fait aucun doute (Onfray, 1990, p.9).

 


 

Cet ancrage à gauche de Palante pose néanmoins question. Comment peut-on être de gauche lorsque l'on ne reconnaît quasiment aucune valeur au socialisme, au communisme, au marxisme, au syndicalisme etc. Plus encore, comment peut-on revendiquer son attachement à la gauche quand, comme le fait justement remarquer Patrick Hurel, on ne se reconnaît dans aucun des grands principes historiques de la gauche (La référence à la République, issue de la Révolution française, La référence à la démocratie représentative et parlementaire, L'anticléricalisme, L'antimilitarisme) (Hurel, 1991)

 


 

Cette réflexion nous entraîne bien au-delà du cas particulier de Georges Palante car qui, aujourd'hui, peut dire avec certitude ce que signifie « être de gauche » ? Quels critères retenir, en cette aube du 21e siècle où, de l'extrême droite à l'extrême gauche, tout le monde se dispute le monopole du cœur, et où il est de bon ton de se soucier de la « France d'en bas » et des méfaits de la « Fracture sociale » ?

 


 

Pour Michel Onfray, Palante est de gauche « parce qu'il s'est toujours proposé de penser le concret, le réel immédiat » (Onfray, 1990, p.9). La proposition est intéressante, mais insuffisante. En effet, en l'état, cette définition convient tout aussi bien à n'importe quel golden boy boursicoteur, dénué de tout scrupule et uniquement intéressé par son profit immédiat.

 


 

Dans sa Politique du Rebelle, Michel Onfray affine sa définition. Ce qui caractérise selon lui la conscience de gauche,

 


 

c'est cette invincible colère assimilable à un genre de foudre, une sorte de tonnerre, une gerbe d'éclairs destinés au monde quand il se complaît dans la fatalité à l'endroit des misères, des exploitations et des servitudes (Onfray, 1997, p.136).

 


 

C'est une sympathie naturelle pour

 


 

les exclus, les démunis, les exploités, les miséreux, les pauvres, les damnés, les esclaves, les oubliés d'une machine qui produit des richesses et des biens en quantité monstrueuse partagés par quelques-uns au détriment de ceux qu'elle n'oublie pas et qu'elle entend défendre " (Onfray, 1997, p.139).

 


 

Si l'on envisage la conscience de gauche sous cet angle, nul doute que Palante peut se prévaloir d'appartenir à cette grande famille. De 1899, dans son premier article, où il affirme sa proximité avec « les faibles, les inhabiles à se pousser dans le monde, les mauvais figurants de la comédie sociale » (Palante, 1899b), à 1919 où il s'élève contre « les conditions de la vie matérielle des populations » contre le « problème de la vie chère », et réclame que l'on parle « un peu de la liberté de manger » (Palante, 1919, p.6), le penseur briochin reste indubitablement un homme de gauche.

 


 

Palante et l'anarchisme

 


 

En ce qui concerne les rapports de Georges Palante avec l'anarchisme, la situation n'est guère plus simple.

 


 

Une chose est sûre, néanmoins. Si Palante a accepté, au moins un temps, de s'attribuer l'étiquette de socialiste, il n'a a priori jamais revendiqué celle d'anarchiste. Il l'écrit très clairement, en 1912 à son collègue et ami Camille Pitollet :

 


 

Surtout, je ne suis pas anarchiste. L'anarchisme implique un affinisme social qui est bien loin de ma pensée. Je suis individualiste, c'est-à-dire : pessimiste social ; révolté, partisan du maximum d'isolement (moral) de l'individu ; ami passionné d'une attitude de défiance et de mépris à l'endroit de tout ce qui est social - institutions, mœurs, idées, etc… C'est-à-dire que je n'admets aucuns credos collectifs tels que l'anarchisme…6

 


 

Ce que Palante supporte le moins dans l'anarchisme, du moins dans la représentation qu'il s'en fait, c'est son optimisme et son idéalisme, c'est cette croyance rousseauiste que l'homme naturel est fondamentalement bon et qu'il suffira de le débarrasser des entraves étatiques pour que tout aille pour le mieux.

 


 

Quoi qu'il en soit, l'optimisme de la philosophie anarchiste n'est pas douteux. Cet optimisme s'étale, souvent simpliste et naïf, dans ces volumes à couverture rouge-sang de bœuf qui forment la lecture familière des propagandistes par le fait ! L'ombre de l'optimiste Rousseau plane sur toute cette littérature. L'optimisme anarchiste consiste à croire que les désharmonies sociales, que les antinomies que l'état de choses actuel présente entre l'individu et la société ne sont pas essentielles, mais accidentelles et provisoires, qu'elles se résoudront un jour et feront place à une ère d'harmonie (Palante, 1907).

 


 


 

Palante toutefois n'exclut pas la possibilité d'un lien entre le point de vue anarchiste et son optique individualiste. Il n'y a pas fracture entre les deux approches, mais possible continuité. Selon lui, l'optique anarchiste s'apparente au premier temps de l'individualisme, c'est-à-dire le temps de l'optimisme, le temps de la foi dans une résolution positive possible de l'antinomie entre l'individu et la société.

 


 

Sans doute, en un sens, l'anarchisme procède de l'individualisme. Il est en effet la révolte antisociale d'une minorité qui se sent opprimée ou désavantagée par l'ordre de choses actuel. Mais l'anarchisme ne représente que le premier moment de l'individualisme : le moment de la foi et de l'espérance, de l'action courageuse et confiante dans le succès. L'individualisme à son second moment se convertit, comme nous l'avons vu, en pessimisme social (Palante, 1907).

 


 

Au fond, pour Palante, la pensée anarchiste souffre des mêmes défauts que toutes les pensées collectives : quelle que soit la bonne volonté affichée, à l'arrivée l'individu reste toujours à l'arrière plan et c'est l'intérêt du groupe qui devient l'intérêt dominant.

 


 

L'anarchisme, quelle qu'en soit la formule particulière, est essentiellement un système social, une doctrine économique, politique et sociale, qui cherche à faire passer dans les faits un certain idéal. Même l'amorphisme de Bakounine, qui se définit par l'absence de toute forme sociale définie, est encore, après tout, un certain système social. - Par contre, l'individualisme nous semble être un état d'âme, une sensation de vie, une certaine attitude intellectuelle et sentimentale de l'individu devant la société (Palante, 1907).

 


 

Malgré cela, et même s'il « n'en aime pas toute la mystique fraternitaire »7, Palante reconnaît à la pensée anarchiste un certain nombre de qualités. Il la rejoint même à de multiples niveaux, au point même que l'on est tenter de dire que, si Palante n'est pas anarchiste, ses idées le sont souvent. Nombreux d'ailleurs sont ceux pour qui la parenté entre la philosophie palantienne et la pensée anarchiste est évidente. Michel Onfray rappelle par exemple, dans son Essai qu'au sein même du Lycée de Saint-Brieuc ou Palante enseignait la philosophie, ce dernier était assez facilement qualifié d'anarchiste8.

 


 

Même constat en 1912 pour Léon Lozach, qui a été répétiteur au Lycée de Saint-Brieuc en 1903 et qui le décrit comme étant « un penseur anarchiste des plus audacieux » (Lozach, 1912).

 


 

Comme Palante s'est intéressé de très près à des thématiques familières aux anarchistes, c'est finalement assez naturellement que ces derniers, de leur côté, se sont senti concernés par ses livres et par ses écrits.

 


 

Curieusement presque tous les biographes de Palante ont préféré ne pas s'étendre sur ce point. Partant du principe que Palante avait clairement dit qu'il n'était pas anarchiste, l'évidence s'est imposée pour eux que la lecture de ses œuvres par les anarchistes ne pouvait relever que du « mésusage » (Onfray, 1990, p.71) ou du « malentendu » (Hurel, 1991, p.40). Cette thèse, Louis Guilloux la défendait déjà quelques années plus tôt lorsqu'il expliquait : « on l'a traduit en Italie. Mais là, je crois, c'est un léger malentendu. C'était surtout les anarchistes militants qui s'intéressaient à lui »9.

 


 

Nous avons personnellement du mal à accepter cette idée que les anarchistes italiens auraient, en quelque sorte, traduit Palante par erreur. Passe encore pour un article ou deux, voire pour un livre. Mais il ne faut pas oublier que ce sont quasiment tous les ouvrages de Palante qui, entre 1921 et 1923, ont été traduits en italien. On peut penser que les traducteurs comme le éditeurs italiens savaient ce qu'ils faisaient et avaient parfaitement conscience que Palante n'était pas, à proprement parler, un penseur anarchiste.

 


 

D'ailleurs, contrairement à ce qu'écrit Guilloux, la Casa Editrice Sociale, maison d'édition dirigées par Giuseppe Monanni et Leda Rafanelli (et qui s'appela un temps Società Editrice Milanese, puis Libreria Editrice Sociale), n'éditait pas que des « anarchistes militants ». On trouve dans son catalogue les noms d'auteurs qu'appréciait Palante : Friedrich Nietzsche, Max Stirner, Han Ryner, mais aussi ceux d'Octave Mirbeau, du romancier socialiste américain Upton Sinclair ou de Giuseppe Rensi, philosophe pessimisme influencé par Leopardi et Schopenhauer. Autant d'individus qui, mêmes s'ils se rejoignent parfois dans une certaine logique contestataire, ne peuvent pas, stricto sensu (à part Ryner) être qualifiés d'anarchistes10.

 


 

Non, ce n'es pas en raison d'un quelconque « malentendu » ou « mésusage » que Palante a été traduit en italien mais bien parce que « l'audace effrénée de sa critique de démolisseur social »" (Pitollet, 1931) touche droit au coeur de tous ceux qui ne se satisfont pas de la réalité sociale telle qu'elle est.

 


 

C'est pour cette même raison que Palante - fait qu'apparemment tous ses biographes ont ignoré - a aussi été traduit dans plusieurs autres pays. Au Japon par exemple où quasiment tous ses livres ont été traduits11, mais aussi au Portugal, au Brésil et dans plusieurs pays de l'Europe de l'Est tels que l'ex-Yougoslavie, la Roumanie, Russie, l'ex-Tchécoslovaquie ou la Hongrie.

 


 

A moins de poser comme postulat que les anarchistes, dans leur grande majorité, ne comprennent pas ce qu'ils lisent, expliquer leur engouement pour les thèses de Palante par un simple quiproquo n'a, de toute évidence, pas beaucoup de sens. Cela en a encore moins lorsqu'on sait que, entre 1925 et 1987, année de la redécouverte de Palante par Yannick Pelletier, les seuls - si on exclut les anciens amis du philosophe breton - à lui avoir encore accordé une petite importance sont justement les anarchistes12.

 


 

De la même manière aujourd'hui encore, sur Internet, force est de constater que la grande majorité des sites qui font référence à Palante sont des sites anarchistes.

 


 

N'oublions pas non plus que, même de son vivant, Palante a entretenu des relations positives avec un certain nombre d'anarchistes et collaboré ou communiqué avec plusieurs revues anarchistes. Et pas seulement, comme l'hypothèse de Patrick Hurel le laisse supposer, au commencement de son cheminement intellectuel et politique. Certes, c'est dans La Plume, journal, sinon anarchiste, du moins fortement anarchisant, qu'il publie quelques-uns de ses premiers articles, entre 1900 et 190313. Mais, ce n'est pas dans une revue de gauche ou une revue libérale que Palante publie, en 1921, un article intitulé Des application politiques de l'Individualisme14, mais dans un numéro de L'Ordre Naturel, revue anarchiste et individualiste dirigée par Marcel Sauvage. C'est également une revue anarchiste, Les Humbles, qui devait publier le dernier article de Palante : Une affaire d'Honneur, article retraçant les rebondissements de ses démêlés avec Jules de Gaultier. Pour une raison que nous ne connaissons pas, cette publication ne s'est pas faite, mais l'intention était là.

 


 

Enfin, suite au suicide de Georges Palante, du mois d'août au mois de novembre 1925, L'En Dehors - autre support célèbre de l'anarchisme individualiste - propose à ses lecteurs de réagir à la question de savoir si un individualiste a le droit de se suicider. Le responsable de cette enquête se nomme Gérard de Lacaze-Duthiers. Ce dernier, sans prétendre avoir été un intime de Palante (« Il m'avait envoyé ses ouvrages, dont j'ai parlé dans plusieurs revues, et écrit quelques lettres » Lacaze-Duthiers, 1925) exprime clairement, dans son article introductif à l'enquête, l'attachement et l'admiration qu'il éprouvait pour lui. Les réponses des lecteurs du journal (auquel Palante lui-même était abonné) démontrent bien qu'ils savent que Palante n'était pas à proprement parler un anarchiste, mais la lucidité de ses propos et l'intégrité de sa démarche individualiste font qu'ils le considèrent comme un compagnon de route parfaitement respectable15.

 


Au terme de ce long inventaire des différents points sur lesquels Palante s'éloigne ou se rapproche de l'anarchisme, une chose apparaît incontestable. Il est absolument impossible de distinguer, dans la vie de Palante, une période ou la pensée anarchiste aurait occupé une place plus importante qu'à une autre. Rien ne permet non plus de confirmer la thèse de Patrick Hurel, thèse laissant sous-entendre que Palante aurait été un jeune libertaire avant de devenir un vieux libéral.

 


 

Palante et le libéralisme

 


 

Alors, Palante : socialiste ? Pas si simple. Anarchiste ? Pas si clair… Libéral, peut-être ? Là encore pourtant, les amateurs de faits avérés et de vérités tranchées risquent de rester sur leur faim.

 


 

Pour beaucoup, en ce début de 21e siècle, le terme de libéralisme renvoie à des images qui n'ont rien de positif : exploitation outrancière des hommes et des matières premières, délocalisations, spéculations boursières, accroissement des inégalités sociales etc. Alain Laurent constate ainsi que :

 


 

Dans une vaste partie de l'opinion publique dépassant les frontières de la gauche pour atteindre les nationalistes de droite et d'extrême droite, le simple terme « libéral » se trouve désormais lui-même imprégné d'une signification péjorative sinon répulsive (Laurent, 2002, p.19).

 


 

Nouvelle figure du Grand Satan, il renvoie à une sorte d'être mythique et maléfique auquel est imputée la responsabilité de tous les maux, méfaits et dégâts qui accablent le monde. Bref, une nouvelle insulte est née : libéral ! (Laurent, 2002, p.20)

 


 

Sans vouloir nier tout ce qu'il peut y avoir de sauvage dans le libéralisme, il nous semble important de rappeler ici que la pensée libérale est beaucoup plus complexe que cela.

 


 

Quand Patrick Hurel oppose la jeunesse (supposée) libertaire de Palante à sa maturité (supposée) libérale, il tend à nous laisser entendre qu'avec le temps Palante a perdu de vue les valeurs qui étaient les siennes au début de sa vie : espoir dans l'avenir, souci des plus faibles, volonté de s'opposer aux puissants, amour de la liberté pour se retourner vers des valeurs considérée comme plus libérales : souci de son intérêt propre, soumission à la loi du plus fort, primauté de l'économique sur l'humain etc.

 

Stéphane BEAU, Webmestre du site Georges Palante.

mars 2006.

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s beau 24/07/2006 13:19

 
 
L'article qui précède est paru sur le site Calle Luna en mars 2006. Depuis quelques temps, il n'est plus disponible dans sa version intégrale sur ce site (toute la fin manque) et c'est cette version tronquée qui est présentée ici. Nous le proposons donc ici dans son intégralité.
 
 
*
 
 
Politique de Georges Palante : un Esprit libre dans la mêlée
 
 
Il y a un peu plus de quatre-vingts ans de cela, le philosophe Georges Palante (1862-1925) se suicidait dans sa petite maison d'Hillion, à quelques kilomètres de Saint-Brieuc. Redécouvert par Michel Onfray qui lui consacre, en 1989, son premier livre (1) le penseur briochin, ardent défenseur de l'individualisme, tend petit à petit à retrouver une place de moins en moins confidentielle dans le monde de la philosophie (2). Et ce n'est que justice car loin d'être obsolète la pensée de Palante et son combat pour l'individu sont encore, très clairement, d'actualité.
 
 
Au niveau politique, Palante possède cette particularité troublante d'être revendiqué comme étant proche de leurs idées par des personnes provenant de tous les horizons : " de l'extrême droite nationaliste à l'extrême gauche anarchiste en passant par la droite conservatrice ou la gauche socialiste " (Hurel, 1991, p.33). Et il est vrai qu'il n'est pas toujours facile d'y voir clair dans sa pensée politique qui oscille effectivement entre aristocratisme et socialisme, individualisme et patriotisme ou libéralisme et anarchisme. Si l'on ajoute à cela une pointe d'antisémitisme et des sympathies pour des personnalités aussi diverses que celles de Nietzsche, Jaurès, Gobineau, Clemenceau, Proudhon, Seillière, Ryner, De Gaultier, Vacher de Lapouge etc., la tentation est forte de jeter l'anathème sur ce qui semble n'être qu'un désespérant tissu de contradictions.
 
 
Malgré cela, nous posons l'hypothèse qu'une véritable réflexion sur la pensée politique de Palante doit pouvoir dépasser le simple constat de ces contradictions.
 
 
Patrick Hurel, dans son étude sur Palante et la question politique, note naturellement que " la pensée politique de Palante manque, c'est évident, de systématicité, voire de cohérence " (Hurel, 1991, p.32). Il s'attache néanmoins à définir une certaine logique évolutive dans les errances idéologiques du philosophe breton. Partant du principe que " les jeunes libertaires font les vieux libéraux " (p.32), il s'efforce de démontrer que, au-delà des contradictions de détail, le parcours politique de Palante peut être au moins divisé en deux stades : une jeunesse marquée par un certain attachement à des valeurs libertaires de gauche, ouverte au changement et au progrès, et une vieillesse plus sensible aux idéologies réactionnaires, au libéralisme, au patriotisme, voire à l'antisémitisme.
 
 
C'est cette idée de progression vers le pire, dans la pensée politique de Palante, que nous allons mettre en discussion dans cet article en reprenant successivement, dans le détail, la nature réelle des rapports entretenus par Palante avec les grands courants idéologiques que sont : le socialisme, l'anarchisme et le libéralisme.
 
 
 
 
 
Palante et le socialisme
 
 
Michel Onfray a décrit Palante comme étant un " nietzschéen de gauche ". La formule est belle et elle n'est pas forcément fausse… ni vraie d'ailleurs. La réalité est, comme souvent, plus complexe.
 
 
Nous savons que le " jeune Palante " (avant 1900) suit de très près l'évolution des idées socialistes. A la lecture de sa préface du livre de Ziegler, La question sociale est une question morale (3), rédigée en 1893, il apparaît de manière évidente qu'il ne découvre pas son sujet, mais qu'il est déjà très au fait des débats qui opposent les différents courants et les différents leaders du socialisme : Bebel, Liebknecht, Lassalle, Engels mais aussi Marx.
 
 
Très vite, en fait, Palante pose un regard critique sur le socialisme. Celui-ci lui convient dans la mesure où " il se propose l'émancipation économique de l'individu et veut l'arracher aux étreintes du capitalisme ", et au-delà, quand " il veut détruire non seulement le capitalisme comme régime économique, mais les institutions et fondations sociales qui sont les conséquences de ce régime : le droit capitalistique et bourgeois qui nous régit, la morale propriétaire et bourgeoise faite dans un intérêt de classe et oppressive à l'individu " (Palante, 1901, p.175).
 
 
Il se sent alors proche d'un Jaurès qui professe que : " Quelle que soit la tendance de l'homme nouveau, à s'agrandir de toute la vie humaine et de toute la vie du monde, c'est l'individu qui restera toujours à lui-même sa règle " (Jaurès, 1898).
 
 
Par contre, s'il accorde quelque crédit au socialisme en tant que programme de lutte contre l'oppression, il ne se fait aucune illusion quant à la nature d'un éventuel " socialisme d'État ". En 1902, dans un article publié par La Plume, il écrit : " Toute doctrine politique, si généreuse qu'elle soit dans les apparences et même dans l'intention, du jour où elle arrive au pouvoir, où elle se convertit en un système de gouvernement, se convertit par là même en un système de mensonge " (Palante, 1902).
 
 
Pour lui, les dérives d'un éventuel État socialiste sont inévitables. Parmi elles, "La manie probable d'administration et de réglementation à outrance ; la prétention accrue de la société au droit de contrôler l'activité des individus, l'omnipotence de plus en plus grande de l'opinion qui deviendrait dans le régime socialiste la principale sanction morale " (Palante, 1902).
 
 
Concrètement, dès 1893, Palante est persuadé que le principe même d'un " socialisme d'État serait une nouvelle forme de tyrannie " (Palante, 1893, p.XII). Affichant sans ambiguïté son opposition au marxisme, il précise : " Dans la donnée marxiste le socialisme d'État est un régime aussi odieux que le régime actuel. Il ne faut pas l'appeler socialisme d'État, mais capitalisme d'État (Liebknecht), attendu qu'il veut concentrer tout le capital entre les mains de l'État pour perpétuer l'écrasement d'une classe par l'autre et pour " imposer à la démocratie le double joug de l'exploitation économique et de l'esclavage politique ". (Proposition Liebknecht.). (Palante, 1893, p.IX).
 
 
Il refuse également catégoriquement d'accorder une quelconque valeur à la notion de classe : " De tout temps on a appelé lutte de classes la lutte des riches et des pauvres. Mais pour ne voir que cela dans l'idée de classe, il faut la volontaire absence de psychologie sociale où s'arrêtent les marxistes. […] La division entre riches et pauvres, propriétaires et prolétaires est trop simpliste. L'idée de classe représente dans les groupes humains un principe de division à l'infini. […] La bourgeoisie ne forme pas le bloc qu'on se représente quelquefois. Là aussi il y a des divisions et des subdivisions " (Palante, 1893).
 
 
A partir de 1901, Palante se rend compte que l'idéal socialiste tel qu'il se le représente, c'est-à-dire prônant l'émergence d'un modèle de société offrant le maximum de libertés à tous les individus ne dépassera jamais le stade de l'idéal.
 
 
En 1904, à l'occasion de la parution de Combat pour l'Individu, volume regroupant ses premiers articles parus en revues, il coupe même la fin d'un article intitulé L'esprit administratif (paru pour la 1ère fois en 1900 dans la Revue Socialiste). Avec le recul, ses conclusions plutôt optimismes à l'égard d'un éventuel État socialiste lui apparaissent " utopiques " (Palante, 1904).
 
 
En 1922, parlant de l'époque de la parution de son Précis de Sociologie (1901), il se rappelle : "J'étais alors beaucoup plus " socialiste " que je ne suis aujourd'hui…" (4).
 
 
Ces derniers éléments semblent accréditer l'hypothèse d'une évolution de Palante vers un refus de plus en plus marqué du socialisme. Cette hypothèse se heurte pourtant à différentes données qui tendent à l'invalider.
 
 
En effet, si l'on y regarde de près, on constate que le discours de Palante à l'égard de l'idéologie socialiste n'a guère variée dans le temps. Il a cru un temps que le socialisme pourrait permettre la libération des individus. Mais il a rapidement pressenti que l'instauration d'un État socialiste n'apporterait finalement rien d'autre qu'une nouvelle forme d'oppression des individus. Dans l'ensemble de ses écrits, les jugements qu'il porte sur le socialisme restent toujours dans la même logique : dénonciation des dérives inhérentes aux applications politiques du socialisme, condamnation du marxisme et du socialisme d'État etc.
 
 
Ainsi, l'évolution de Palante par rapport au socialisme, si évolution il y a, porte en tout cas moins sur la nature de sa propre vision de ce que devrait être le socialisme que sur la manière dont cette doctrine a peu à peu perdu de vue ses aspirations individualistes pour s'enfermer de plus en plus dans une approche de plus en plus collectiviste.
 
 
De plus, dire qu'après 1904, Palante a définitivement tourné la page du socialisme n'a pas vraiment de sens. Comment expliquer alors qu'un homme qui a tracé une croix sur son intérêt pour le socialisme continue à écumer les débats politiques publics et les " réunions de syndiqués " (5) ? Comment expliquer que, dans Du nouveau en politique! Des problèmes nouveaux! Des partis nouveaux! Des hommes nouveaux!, petit livre écrit en 1919 à l'occasion des élections municipales, Palante propose, dans son programme l'émergence " d'initiatives locales de socialisme municipal " ? (Palante, 1919)
 
 
Et enfin, rappelons que lorsqu'il se présente aux élections municipales à Saint-Brieuc en 1908 puis en 1919, c'est bien sur une liste socialiste que son nom apparaît.
 
 
D'ailleurs, que Palante ait été socialiste on non importe peu finalement. La question qui compte est celle-ci : Palante était-il un homme de gauche ? Pour Michel Onfray, qui voit en lui un " anti-marxiste de gauche " la réponse ne fait aucun doute (Onfray, 1990, p.9).
 
 
Cet ancrage à gauche de Palante pose néanmoins question. Comment peut-on être de gauche lorsque l'on ne reconnaît quasiment aucune valeur au socialisme, au communisme, au marxisme, au syndicalisme etc. Plus encore, comment peut-on revendiquer son attachement à la gauche quand, comme le fait justement remarquer Patrick Hurel, on ne se reconnaît dans aucun des grands principes historiques de la gauche (La référence à la République, issue de la Révolution française, La référence à la démocratie représentative et parlementaire, L'anticléricalisme, L'antimilitarisme) (Hurel, 1991)
 
 
Cette réflexion nous entraîne bien au-delà du cas particulier de Georges Palante car qui, aujourd'hui, peut dire avec certitude ce que signifie " être de gauche " ? Quels critères retenir, en cette aube du 21e siècle où, de l'extrême droite à l'extrême gauche, tout le monde se dispute le monopole du cœur, et où il est de bon ton de se soucier de la " France d'en bas " et des méfaits de la " Fracture sociale " ?
 
 
Pour Michel Onfray, Palante est de gauche " parce qu'il s'est toujours proposé de penser le concret, le réel immédiat " (Onfray, 1990, p.9). La proposition est intéressante, mais insuffisante. En effet, en l'état, cette définition convient tout aussi bien à n'importe quel golden boy boursicoteur, dénué de tout scrupule et uniquement intéressé par son profit immédiat.
 
 
Dans sa Politique du Rebelle, Michel Onfray affine sa définition. Ce qui caractérise selon lui la conscience de gauche, " c'est cette invincible colère assimilable à un genre de foudre, une sorte de tonnerre, une gerbe d'éclairs destinés au monde quand il se complaît dans la fatalité à l'endroit des misères, des exploitations et des servitudes " (Onfray, 1997, p.136).
 
 
C'est une sympathie naturelle pour " les exclus, les démunis, les exploités, les miséreux, les pauvres, les damnés, les esclaves, les oubliés d'une machine qui produit des richesses et des biens en quantité monstrueuse partagés par quelques-uns au détriment de ceux qu'elle n'oublie pas et qu'elle entend défendre " (Onfray, 1997, p.139).
 
 
Si l'on envisage la conscience de gauche sous cet angle, nul doute que Palante peut se prévaloir d'appartenir à cette grande famille. De 1899, dans son premier article, où il affirme sa proximité avec " les faibles, les inhabiles à se pousser dans le monde, les mauvais figurants de la comédie sociale " (Palante, 1899b), à 1919 où il s'élève contre " les conditions de la vie matérielle des populations " contre le " problème de la vie chère ", et réclame que l'on parle " un peu de la liberté de manger " (Palante, 1919, p.6), le penseur briochin reste indubitablement un homme de gauche.
 
 
 
 
 
Palante et l'anarchisme
 
 
En ce qui concerne les rapports de Georges Palante avec l'anarchisme, la situation n'est guère plus simple.
 
 
Une chose est sûre, néanmoins. Si Palante a accepté, au moins un temps, de s'attribuer l'étiquette de socialiste, il n'a a priori jamais revendiqué celle d'anarchiste. Il l'écrit très clairement, en 1912 à son collègue et ami Camille Pitollet : " Surtout, je ne suis pas anarchiste. L'anarchisme implique un affinisme social qui est bien loin de ma pensée. Je suis individualiste, c'est-à-dire : pessimiste social ; révolté, partisan du maximum d'isolement (moral) de l'individu ; ami passionné d'une attitude de défiance et de mépris à l'endroit de tout ce qui est social - institutions, mœurs, idées, etc… C'est-à-dire que je n'admets aucuns credos collectifs tels que l'anarchisme… (6) "
 
 
Ce que Palante supporte le moins dans l'anarchisme, du moins dans la représentation qu'il s'en fait, c'est son optimisme et son idéalisme, c'est cette croyance rousseauiste que l'homme naturel est fondamentalement bon et qu'il suffira de le débarrasser des entraves étatiques pour que tout aille pour le mieux. "Quoi qu'il en soit, l'optimisme de la philosophie anarchiste n'est pas douteux. Cet optimisme s'étale, souvent simpliste et naïf, dans ces volumes à couverture rouge-sang de bœuf qui forment la lecture familière des propagandistes par le fait ! L'ombre de l'optimiste Rousseau plane sur toute cette littérature. L'optimisme anarchiste consiste à croire que les désharmonies sociales, que les antinomies que l'état de choses actuel présente entre l'individu et la société ne sont pas essentielles, mais accidentelles et provisoires, qu'elles se résoudront un jour et feront place à une ère d'harmonie " (Palante, 1907).
 
 
Palante toutefois n'exclut pas la possibilité d'un lien entre le point de vue anarchiste et son optique individualiste. Il n'y a pas fracture entre les deux approches, mais possible continuité. Selon lui, l'optique anarchiste s'apparente au premier temps de l'individualisme, c'est-à-dire le temps de l'optimisme, le temps de la foi dans une résolution positive possible de l'antinomie entre l'individu et la société. "Sans doute, en un sens, l'anarchisme procède de l'individualisme. Il est en effet la révolte antisociale d'une minorité qui se sent opprimée ou désavantagée par l'ordre de choses actuel. Mais l'anarchisme ne représente que le premier moment de l'individualisme : le moment de la foi et de l'espérance, de l'action courageuse et confiante dans le succès. L'individualisme à son second moment se convertit, comme nous l'avons vu, en pessimisme social " (Palante, 1907).
 
 
Au fond, pour Palante, la pensée anarchiste souffre des mêmes défauts que toutes les pensées collectives : quelle que soit la bonne volonté affichée, à l'arrivée l'individu reste toujours à l'arrière plan et c'est l'intérêt du groupe qui devient l'intérêt dominant. "L'anarchisme, quelle qu'en soit la formule particulière, est essentiellement un système social, une doctrine économique, politique et sociale, qui cherche à faire passer dans les faits un certain idéal. Même l'amorphisme de Bakounine, qui se définit par l'absence de toute forme sociale définie, est encore, après tout, un certain système social. - Par contre, l'individualisme nous semble être un état d'âme, une sensation de vie, une certaine attitude intellectuelle et sentimentale de l'individu devant la société " (Palante, 1907).
 
 
Malgré cela, et même s'il " n'en aime pas toute la mystique fraternitaire " (7), Palante reconnaît à la pensée anarchiste un certain nombre de qualités. Il la rejoint même à de multiples niveaux, au point même que l'on est tenter de dire que, si Palante n'est pas anarchiste, ses idées le sont souvent. Nombreux d'ailleurs sont ceux pour qui la parenté entre la philosophie palantienne et la pensée anarchiste est évidente. Michel Onfray rappelle par exemple, dans son Essai qu'au sein même du Lycée de Saint-Brieuc ou Palante enseignait la philosophie, ce dernier était assez facilement qualifié d'anarchiste (8).
 
 
Même constat en 1912 pour Léon Lozach, qui a été répétiteur au Lycée de Saint-Brieuc en 1903 et qui le décrit comme étant " un penseur anarchiste des plus audacieux " (Lozach, 1912).
 
 
Comme Palante s'est intéressé de très près à des thématiques familières aux anarchistes, c'est finalement assez naturellement que ces derniers, de leur côté, se sont senti concernés par ses livres et par ses écrits.
 
 
Curieusement presque tous les biographes de Palante ont préféré ne pas s'étendre sur ce point. Partant du principe que Palante avait clairement dit qu'il n'était pas anarchiste, l'évidence s'est imposée pour eux que la lecture de ses œuvres par les anarchistes ne pouvait relever que du " mésusage " (Onfray, 1990, p.71) ou du " malentendu " (Hurel, 1991, p.40). Cette thèse, Louis Guilloux la défendait déjà quelques années plus tôt lorsqu'il expliquait : " on l'a traduit en Italie. Mais là, je crois, c'est un léger malentendu. C'était surtout les anarchistes militants qui s'intéressaient à lui " (9).
 
 
Nous avons personnellement du mal à accepter cette idée que les anarchistes italiens auraient, en quelque sorte, traduit Palante par erreur. Passe encore pour un article ou deux, voire pour un livre. Mais il ne faut pas oublier que ce sont quasiment tous les ouvrages de Palante qui, entre 1921 et 1923, ont été traduits en italien. On peut penser que les traducteurs comme le éditeurs italiens savaient ce qu'ils faisaient et avaient parfaitement conscience que Palante n'était pas, à proprement parler, un penseur anarchiste.
 
 
D'ailleurs, contrairement à ce qu'écrit Guilloux, la Casa Editrice Sociale, maison d'édition dirigées par Giuseppe Monanni et Leda Rafanelli (et qui s'appela un temps Società Editrice Milanese, puis Libreria Editrice Sociale), n'éditait pas que des " anarchistes militants ". On trouve dans son catalogue les noms d'auteurs qu'appréciait Palante : Friedrich Nietzsche, Max Stirner, Han Ryner, mais aussi ceux d'Octave Mirbeau, du romancier socialiste américain Upton Sinclair ou de Giuseppe Rensi, philosophe pessimisme influencé par Leopardi et Schopenhauer. Autant d'individus qui, mêmes s'ils se rejoignent parfois dans une certaine logique contestataire, ne peuvent pas, stricto sensu (à part Ryner) être qualifiés d'anarchistes (10).
 
 
Non, ce n'es pas en raison d'un quelconque " malentendu " ou " mésusage " que Palante a été traduit en italien mais bien parce que " l'audace effrénée de sa critique de démolisseur social "" (Pitollet, 1931) touche droit au coeur de tous ceux qui ne se satisfont pas de la réalité sociale telle qu'elle est.
 
 
C'est pour cette même raison que Palante - fait qu'apparemment tous ses biographes ont ignoré - a aussi été traduit dans plusieurs autres pays. Au Japon par exemple où quasiment tous ses livres ont été traduits (11), mais aussi au Portugal, au Brésil et dans plusieurs pays de l'Europe de l'Est tels que l'ex-Yougoslavie, la Roumanie, Russie, l'ex-Tchécoslovaquie ou la Hongrie.
 
 
A moins de poser comme postulat que les anarchistes, dans leur grande majorité, ne comprennent pas ce qu'ils lisent, expliquer leur engouement pour les thèses de Palante par un simple quiproquo n'a, de toute évidence, pas beaucoup de sens. Cela en a encore moins lorsqu'on sait que, entre 1925 et 1987, année de la redécouverte de Palante par Yannick Pelletier, les seuls - si on exclut les anciens amis du philosophe breton - à lui avoir encore accordé une petite importance sont justement les anarchistes (12).
 
 
De la même manière aujourd'hui encore, sur Internet, force est de constater que la grande majorité des sites qui font référence à Palante sont des sites anarchistes.
 
 
N'oublions pas non plus que, même de son vivant, Palante a entretenu des relations positives avec un certain nombre d'anarchistes et collaboré ou communiqué avec plusieurs revues anarchistes. Et pas seulement, comme l'hypothèse de Patrick Hurel le laisse supposer, au commencement de son cheminement intellectuel et politique. Certes, c'est dans La Plume, journal, sinon anarchiste, du moins fortement anarchisant, qu'il publie quelques-uns de ses premiers articles, entre 1900 et 1903 (13). Mais, ce n'est pas dans une revue de gauche ou une revue libérale que Palante publie, en 1921, un article intitulé Des application politiques de l'Individualisme (14), mais dans un numéro de L'Ordre Naturel, revue anarchiste et individualiste dirigée par Marcel Sauvage. C'est également une revue anarchiste, Les Humbles, qui devait publier le dernier article de Palante : Une affaire d'Honneur, article retraçant les rebondissements de ses démêlés avec Jules de Gaultier. Pour une raison que nous ne connaissons pas, cette publication ne s'est pas faite, mais l'intention était là.
 
 
Enfin, suite au suicide de Georges Palante, du mois d'août au mois de novembre 1925, L'En Dehors - autre support célèbre de l'anarchisme individualiste - propose à ses lecteurs de réagir à la question de savoir si un individualiste a le droit de se suicider. Le responsable de cette enquête se nomme Gérard de Lacaze-Duthiers. Ce dernier, sans prétendre avoir été un intime de Palante (" Il m'avait envoyé ses ouvrages, dont j'ai parlé dans plusieurs revues, et écrit quelques lettres " Lacaze-Duthiers, 1925) exprime clairement, dans son article introductif à l'enquête, l'attachement et l'admiration qu'il éprouvait pour lui. Les réponses des lecteurs du journal (auquel Palante lui-même était abonné) démontrent bien qu'ils savent que Palante n'était pas à proprement parler un anarchiste, mais la lucidité de ses propos et l'intégrité de sa démarche individualiste font qu'ils le considèrent comme un compagnon de route parfaitement respectable (15).
 
 
Au terme de ce long inventaire des différents points sur lesquels Palante s'éloigne ou se rapproche de l'anarchisme, une chose apparaît incontestable. Il est absolument impossible de distinguer, dans la vie de Palante, une période ou la pensée anarchiste aurait occupé une place plus importante qu'à une autre. Rien ne permet non plus de confirmer la thèse de Patrick Hurel, thèse laissant sous-entendre que Palante aurait été un jeune libertaire avant de devenir un vieux libéral.
 
 
 
 
 
Palante et le libéralisme
 
 
Alors, Palante : socialiste ? Pas si simple. Anarchiste ? Pas si clair… Libéral, peut-être ? Là encore pourtant, les amateurs de faits avérés et de vérités tranchées risquent de rester sur leur faim.
 
 
Pour beaucoup, en ce début de 21e siècle, le terme de libéralisme renvoie à des images qui n'ont rien de positif : exploitation outrancière des hommes et des matières premières, délocalisations, spéculations boursières, accroissement des inégalités sociales etc. Alain Laurent constate ainsi que : "Dans une vaste partie de l'opinion publique dépassant les frontières de la gauche pour atteindre les nationalistes de droite et d'extrême droite, le simple terme " libéral " se trouve désormais lui-même imprégné d'une signification péjorative sinon répulsive " (Laurent, 2002, p.19). "Nouvelle figure du Grand Satan, il renvoie à une sorte d'être mythique et maléfique auquel est imputée la responsabilité de tous les maux, méfaits et dégâts qui accablent le monde. Bref, une nouvelle insulte est née : libéral ! " (Laurent, 2002, p.20).
 
 
Sans vouloir nier tout ce qu'il peut y avoir de sauvage dans le libéralisme, il nous semble important de rappeler ici que la pensée libérale est beaucoup plus complexe que cela.
 
 
Quand Patrick Hurel oppose la jeunesse (supposée) libertaire de Palante à sa maturité (supposée) libérale, il tend à nous laisser entendre qu'avec le temps Palante a perdu de vue les valeurs qui étaient les siennes au début de sa vie : espoir dans l'avenir, souci des plus faibles, volonté de s'opposer aux puissants, amour de la liberté pour se retourner vers des valeurs considérée comme plus libérales : souci de son intérêt propre, soumission à la loi du plus fort, primauté de l'économique sur l'humain etc.
 
 
En réalité, les choses ne se découpent pas aussi aisément.
 
 
Il convient tout d'abord de se rappeler que la question libérale et la question individualiste sont intimement liées l'une à l'autre. Relisons sur ce point ce qu'écrivait Théobald Ziegler (théoricien du socialisme) dans La question sociale est une question morale, ouvrage traduit en français par Palante en 1893 : "Le libéralisme, à ses origines, se confond avec l'individualisme. […] Ce fut précisément parce que le libéralisme trouva, dans tous les domaines de la vie, l'individu opprimé et odieusement écrasé, que la lutte qu'il engagea fut décisive pour l'affranchissement de la personne humaine. Il triompha pour la première fois dans le grand mouvement de la Renaissance, celle révolution esthétique de l'humanité européenne où, au sein d'un retour à l'antiquité, furent revendiqués les droits de la libre personnalité dans toutes les applications de son activité naturelle. […] Il triompha encore dans la Réforme qui affranchit la conscience et la foi du chrétien de la juridiction de l'Église et qui découvrit dans le sujet et le moi, avec tous les devoirs et tous les droits du chrétien, la source de toute autorité religieuse et morale. Il triomphe enfin dans la philosophie moderne qui, dès l'origine, place dans le moi le principe et la fin de tout et qui finit par lui conférer une souveraineté et une valeur véritablement universelles " (Ziegler, 1893).
 
 
Les principes mêmes de notre Révolution Française, (et toutes les valeurs qui lui sont associées : importance des idées de liberté, de Droits de l'Homme, de contrat, de justice sociale…) sont issus en grande partie des cogitations des pères fondateurs du libéralisme, Alexis de Tocqueville en tête : " Le libéralisme a exercé également son influence sur les rapports de l'individu et de l'État. L'idée jamais réalisée il est vrai, mais fermement et obstinément poursuivie d'une monarchie européenne fait place au régime des nationalités indépendantes. Au sein de ces dernières triomphe d'abord le despotisme individuel avec sa formule : " l'État, c'est moi. " Puis la formule est renversée ; elle devient celle-ci : " Les moi sont l'État. " La conception atomistique des " individus souverains " soutenue dans la théorie du contrat social de Jean-Jacques se réalise dans la Révolution française " (Ziegler, 1893).
 
 
On peut bien sûr poser comme postulat que la pensée libérale a eu deux temps : un premier temps positif, où a primé le souci de libérer tous les individus des contraintes étatiques, monarchiques, des souffrances liées à la misère et à la faim ; un second temps, que certains appellent néo-libéralisme, qui a vu les idées libérales originelles détournées de leur sens profond au profit d'intérêts économiques qui n'avaient plus rien d'humanistes.
 
 
Nous ne nous risquerons pas, ici, à discuter de la validité de cette hypothèse. Nous nous contenterons d'en tirer deux enseignements. Tout d'abord l'idée que, si nous voulons comprendre en quoi Palante a pu - ou non - être libéral, il faut se méfier des anachronismes qui nous feraient juger de son libéralisme au regard du néo-libéralisme actuel. Ensuite, la conviction qu'il convient de distinguer, dans le libéralisme, ce qui relève du champs philosophique (voire de la philosophie politique) et ce qui relève du domaine de l'économique.
 
 
Cette distinction, Palante lui-même la fait très clairement, du moins dans le domaine de l'individualisme : " L'individualisme est une doctrine qui, au lieu de subordonner l'individu à la collectivité, pose en principe que l'individu a sa fin en lui-même ; qu'en fait et en droit il possède une valeur propre et une existence autonome, et que l'idéal social est le plus complet affranchissement de l'individu. […] Dans un sens plus étroit, on entend par individualisme la théorie économique du laisser-faire (École de Manchester) ".
 
 
A notre connaissance, Palante n'a pas revendiqué l'étiquette de penseur libéral. Le terme même de libéral n'est pas un de ceux qui reviennent le plus souvent sous sa plume. Cela ne l'empêche pas de trouver régulièrement des terrains d'accord avec certains principes fondamentaux du libéralisme.
 
 
Ainsi, la manière dont Palante définit l'individu a toujours eu, et ceci dès ses premiers écrits, une résonance très libérale : " L'individu est une monade harmonieuse et vivante dont la loi vitale et harmonique est de se maintenir en état d'équilibre au milieu du système des forces sociales interférentes. C'est dans ce libre et progressif épanouissement de l'individualité que réside le véritable idéal moral. Il n'y en a pas d'autres " (Palante, 1899, b).
 
 
On ne trouve rien, dans sa définition de l'individu, qui vienne fondamentalement contredire celle proposée par exemple par Raymond Boudon : " [Le] Libéralisme philosophique […] postule que l'individu a le souci de disposer d'une autonomie aussi large que possible et veut être respecté dans sa dignité dès lors qu'il accorde le même respect à autrui " (Boudon,2004,p.23).
 
 
De la même façon, Palante porte assez souvent un regard favorable sur la pensée libérale quand elle vient critiquer les abus de pouvoir de l'État : " L'idéal social est un minimum de gouvernement ; encore ce minimum doit-il rester autant que possible sous le contrôle conscient de l'individu. A cet égard, les projets et tentatives de référendum méritent d'être pris en sympathique considération " (Palante, 1901).
 
 
Par contre, Palante a très tôt exprimé son désaccord avec un penseur comme Spencer qui, comme c'est généralement le cas des libéraux, prétend que l'État est le principal ennemi de l'individu. Suivant Palante, l'État n'est qu'un des ennemis de l'individu, et pas forcement le plus dangereux. Les véritables ennemis de l'individu ce sont les corporations, les groupes humains liés par un esprit de ligue, un esprit de caste, un esprit de corps, un esprit de chapelle, un esprit de coterie… " Herbert Spencer a écrit son admirable livre, L'Individu contre l'État, pour opposer au citoyen, être domestiqué, l'individu, homme tout court. Les servitudes étatistes ne sont qu'une faible partie des chaînes qui pèsent sur l'individu. L'État n'est qu'un aspect de la société " (Palante, 1904).
 
 
Le problème, pour Palante, ne réside donc pas tant dans les institutions (l'État, l'Église, la fonction publique, la famille…) que dans les individus qui les constituent et qui, en leur sein, laissant libre court à leurs plus vils instincts, cherchent les alliances qui leur permettront de tirer le maximum de profits aux dépens d'autrui.
 
 
De ce point de vue, Palante s'éloigne nettement de la pensée libérale. Le libéralisme, comme nous le rappelle Raymond Boudon ne nie pas tout ce qu'il peut y avoir de passionnel et de pulsionnel dans l'individu : " Le libéralisme conçoit l'homme […] comme soumis à des passions et à des intérêts, et comme cherchant à satisfaire ses passions et ses intérêts en utilisant les moyens qui lui semblent les meilleurs ; plus généralement, comme ayant des raisons de faire ce qu'il fait ou de croire ce qu'il croit " (Boudon, 2004, p.57).
 
 
Seulement, pour les libéraux, cet être passionnel et pulsionnel est aussi et essentiellement un être " rationnel ". Plus encore, même si la pensée libérale admet que cet être " rationnel " peut, à l'occasion, commettre quelques erreurs, ces dernières viennent de toute manière se fondre dans un vaste système d'interactions qui débouche forcément sur un équilibre positif et sur " le meilleur des mondes possibles ".
 
 
Difficile, pour le libéral, d'admettre la force des déterminismes sociaux (alors que Palante n'a de cesse de le faire dans tous ses écrits). Difficile également d'admettre qu'il existe, dans chaque individu, des parts d'ombres, qui obèrent fortement la rationalité de ses choix. " [La logique libérale s'oppose à l'idée] que les comportements et les croyances des hommes auraient leurs causes dans des forces échappant au contrôle du sujet et que les raisons que les hommes se donnent de leurs croyances et de leurs actes ne sauraient être que des raisons de couverture. Que cela puisse être parfois le cas, personne n'en doute. Que cela soit la règle : difficile d'imaginer hypothèse plus douteuse " (Boudon, 2004, p.62). " L'être humain s'est ainsi trouvé muni d'une conscience dont il était entendu qu'il fallait la tenir pour fausse par essence " (Boudon, 2004, p.63).
 
 
Pour Palante, l'individu est tout sauf rationnel. Bien au contraire. Ce n'est pas pour rien qu'il a fortement adhéré à l'idée de Bovarysme élaborée par Jules de Gaultier. Dans La Philosophie du Bovarysme, Palante nous explique très clairement ce qu'il retient de ce concept : " Le mot bovarysme désigne un fait de psychologie courante que tout homme a pu observer sur lui-même et dont Flaubert a montré l'évolution et décrit les effets dans l'âme de ses principaux personnages. Ce fait est le pouvoir qu'a l'homme de se concevoir autre qu'il n'est. Ce fait est très simple et aussi très général. Nul n'échappe au bovarysme. Tout homme en subit la loi à des degrés divers et suivant des modes particuliers. Le bovarysme est le père de l'illusion sur soi qui précède et accompagne l'illusion sur autrui et sur le monde. Il est l'évocateur des paysages psychologiques par lesquels l'homme est induit en tentation pour sa joie ou pour son malheur " (Palante, 1912).
 
 
Les notions de bovarysme, d'illusionnisme, de mensonge (mensonge vital, mensonge de groupe) sont très importantes dans la philosophie de Palante. Ce n'est pas pour rien non plus qu'il a compté parmi les premiers à s'intéresser aux théories freudiennes et aux prémisses de la réflexion psychanalytique. Pour Palante, dans la majorité des cas, l'individu ne se connaît pas lui-même. Il s'illusionne sur ce qu'il est, sur ce qu'il fait et sur les raisons qui l'incitent à faire ce qu'il fait.
 
 
Dans le domaine économique, les parallèles possibles entre la pensée palantienne et le libéralisme sont également limités.
 
 
Palante rejoint les libéraux sur l'idée qu'il faut, dans les dans les relations économiques, combattre fortement les entraves qui viennent porter atteinte à la fluidité et à la liberté des échanges. Il n'a guère de sympathie pour le protectionnisme " dont les méfaits ont été dénoncés maintes fois par les adeptes de l'École libérale " (Palante, 1919), et ne condamne pas vraiment les grands principes de base de l'économie libérale que sont le Laisser-faire et le Laisser-passer.
 
 
Par contre, il n'a jamais affiché beaucoup de tendresse à l'égard des patrons et des capitalistes qui recherchent le profit avant tout. A aucun moment il ne laisse entendre, pas plus dans ses premiers écrits que dans les derniers, qu'il oublie que le but final de l'essor de l'économie est de permettre aux plus démunis de vivre décemment et non pas de permettre aux riches de s'enrichir encore plus aux dépens des ouvriers. Jusque à la fin, Palante défend une " politique du ventre " et prend le parti du peuple contre celui des entrepreneurs, ce qui n'est pas une posture typiquement libérale : " On reprochera à [ma] politique d'être matérialiste, d'être une politique du ventre. J'accepte volontiers ce reproche " (Palante, 1919).
 
 
Certes, dans Du Nouveau en politique, il plaide pour un accroissement important de la production de biens de consommation peu onéreux, il appelle de ses vœux une société de consommation de masse où chacun pourra disposer de ce qu'il désire, un programme " de productivité intense et de produits à bon marché ; bref tout un renouveau de vie industrielle, de prospérité et de bien être " (Palante, 1919).
 
 
Mais nous lisons moins, là dedans, un encouragement libéral à une accélération du modèle capitaliste qu'une préfiguration de ce qui se réalisera finalement à l'époque des Trente Glorieuses.
 
 
Au terme de cette réflexion sur les rapports existants entre la pensée palantienne et le libéralisme la conclusion qui s'impose est du même ordre que celles que nous avions déjà formulées pour le socialisme et pour l'anarchisme. Non seulement nous ne pouvons pas dire de Palante qu'il soit fondamentalement un libéral, mais en plus, rien ne nous permet de penser qu'il ait été plus libéral à la fin de sa vie qu'au début.
 
 
 
 
 
Conclusion
 
 
Cet article, nous en sommes conscient, n'est qu'une introduction à une véritable réflexion sur la politique palantienne. De nombreux points restent encore à éclaircir : les rapports de Palante avec le patriotisme, avec l'antisémitisme par exemple, et bien d'autres encore. Il faudrait également s'atteler à démontrer tout ce que le projet politique palantien, basé sur l'individualisme et le pessimisme social, peut avoir d'original et d'éclairant pour notre réalité moderne. Autant de questions auxquelles nous nous attacherons à trouver des réponses dans des travaux ultérieurs (16).
 
 
 
 
 
Notes
 
 
(1) Michel ONFRAY, Georges Palante, Essai sur un nietzschéen de gauche, Folle Avoine, 1989. Réédité sous le titre Physiologie de Georges Palante, Grasset, 2002 et Le livre de Poche, 2005.(2) Pour ceux, qui ne connaissent pas Palante, nous les invitons à venir visiter le site que nous lui consacrons à l'adresse suivante : http://www.georgespalante.net(3) Livre dont il est également le traducteur. Cet ouvrage est bien paru en 1893 et non en 1903 comme l'indique Michel Onfray dans son Essai.(4) Lettre du 28 mars 1922 adressée à Camille Pitollet et citée par ce dernier dans son article pour le Mercure de Flandre, Juin - Juillet 1931.(5) Palante lui-même y fait allusion à la page 31 de Du nouveau en politique! Des problèmes nouveaux! Des partis nouveaux! Des hommes nouveaux!, Duperret, 1919.(6) Lettre du 31 décembre 1912, citée par Camille Pitollet dans un article pour le Mercure de Flandre (juin juillet 1931).(7) Georges Palante. Extrait d'un compte rendu de sa chronique philosophique du Mercure de France du 15 janvier 1923. Palante parle ici d'Han Ryner et de son individualisme.(8) Alfred BESNIER, Les anciens du collège de Saint Brieuc (1604-1848) et du Lycée Anatole Le Braz (1848-1948). Cité in Michel ONFRAY, Georges Palante, Essai sur un nietzschéen de gauche, Folle Avoine, 1990(9) Louis Guilloux, Plein Chant n° 11-12, 1982. Cité par Onfray, 1990, p.76, note 2.(10) Nous profitons de l'occasion pour remercier Carlo Romano pour les informations qu'il a bien voulu nous transmettre sur les éditions italiennes de Palante.(11) La dernière traduction japonaise de Palante date de 2005. Il s'agit d'une traduction des Antinomies entre l'individu et la société réalisée par Jun-ya Watanabe (Editions Sankeisha)(12) Signalons, par exemple, les articles de J.P. Sieurac : " Palante et Stirner ", L'Unique, 1946 ; Maurice Imbart : " Individualisme et Responsabilité ", Défense de l'homme, 1957 ; Dr H. Herscovici : " La conception individualiste de G. Palante ", Défense de l'Homme, 1960 ; Louis Simon : " L'Individualisme ", La Rue, 1977.(13) " L'esprit de petite ville ", 1900 ; " L'Impunité de groupe ", " L'esprit de classe. L'esprit étatiste. L'esprit de ligue. L'esprit démocratique et l'esprit grégaire " et " L'Embourgeoisement du sentiment de l'honneur ", 1902 ; " L'Esprit mondain en démocratie ", 1903. Ces quatre articles seront repris, avec onze autres, dans Combat pour l'Individu, Alcan, 1904.(14) Cet article n'a pour le moment jamais été repris en volume, ni du vivant de Palante, ni dans le cadre des rééditions de ses œuvres aux éditions Folle Avoine ou Coda.(15) " Sans doute, l'individualisme de Palante s'écarte du notre ; il ne va pas aussi loin ", Gérard de Lacaze-Duthiers, n° du 8 août 1925 ; " Les anarchistes qui aiment lire et étudier connaissent l'œuvre de l'individualiste Palante. […] L'individualisme de Palante est absolu, il en arrive même à nier "notre anarchie" la considérant comme un dogme social, c'est-à-dire comme une chaîne pour l'individu ", Carlo Molaschi, n° du 8 août ; " J'ai lu les beaux livres de Palante, je ne suis pas de son " bord ", Aimé Bailly, n° du 20 septembre.(16) Nous préparons actuellement un livre sur la question politique chez Palante. Nous espérons que ce livre pourra voir le jour en 2006 ou 2007.
 
 
 
 
 
Bibliographie
 
 
Raymond Boudon, Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme, Odile Jacob, 2004.Louis Guilloux, Souvenirs sur Georges Palante, O.L. Aubert, 1931 et Calligrammes, 1980 et 1999.Louis Guilloux, Le Sang Noir, Gallimard, 1935.Jean Jaurès, " Socialisme et Liberté ", Revue de Paris, 1er décembre 1898Patrick Hurel, " Palante et la question politique ", in La Révolte individuelle, Actes du colloque Georges Palante, Folle Avoine, 1991.Alain Laurent, La Philosophie Libérale, Les Belles Lettres, 2002.Léon Lozach, " Savants et Philosophes, Georges Palante ", Revue des Idées, 1912.Michel Onfray, Georges Palante, Essai sur un nietzschéen de gauche, Folle Avoine, 1990. (Réédité sous le titre Physiologie de Georges Palante, Grasset, 2002 et Le livre de Poche, 2005).Michel Onfray, Politique du Rebelle, Grasset, 1997.Georges Palante, Préface de : La question sociale est une question morale de Th. Ziegler, Alcan 1893.Georges Palante, " Compte rendu de : La propriété, origine et évolution, Thèse communiste de Paul Lafargue ", Revue Philosophique de la France et de l'étranger, 1896Georges Palante, " Compte rendu de : Les caractères généraux du socialisme scientifique d'après le manifeste communiste de C. van Overbergh ", Revue Philosophique de la France et de l'étranger, 1899.Georges Palante, " L'esprit administratif ", Revue Socialiste, 1900.Georges Palante, " L'esprit de Corps ", Revue Philosophique de la France et de l'étranger, 1899 (b)Georges Palante, Précis de Sociologie, Alcan, 1901.Georges Palante, " L'Esprit de classe. L'esprit étatiste. L'esprit de ligue. L'esprit démocratique et l'esprit grégaire ", La Plume, 1902.Georges Palante, Combat pour l'Individu, Alcan, 1904.Georges Palante, " Anarchisme et Individualisme ", Revue Philosophique de la France et de l'étranger, 1907.Georges Palante, La Philosophie du Bovarysme, Jules de Gaultier, Mercure de France, 1912.Georges Palante, Pessimisme et Individualisme, Alcan, 1914.Georges Palante, Du nouveau en politique! Des problèmes nouveaux! Des partis nouveaux! Des hommes nouveaux!, Duperret, 1919.Georges Palante, " Des Applications politiques de l'individualisme ", L'Ordre Naturel, 17 février 1921.Yannick Pelletier, L'Individu en détresse, Folle Avoine, 1987.Camille Pitollet, " Georges Palante ", Revue du Mercure de Flandre, juin juillet 1931.Théobald Ziegler, La question sociale est une question morale, Alcan, 1893.
 
 

Paris 8 philo 24/07/2006 20:28

Merci Mr le philosophe-sociologue, êtes-vous passé par Paris 8 ?.