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Publié par Les Etudiants de Paris 8

Goerges Bataille

écrivain, 1897-1962

 

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synthèse sur l'oeuvre  (cliquez ici)

Vie de Georges Bataille

Quel est donc cet écrivain dont Sartre et Breton s'accordent à dire qu'il est fou (ce qui, sous leur plume, vient considérablement limiter, sinon annuler tout à fait, la portée de son oeuvre) et dont, des années plus tard, Foucault dira qu'il est « un des écrivains les plus importants de son siècle », soit au moins l'égal, précisément, d'un Sartre ou d'un Breton ? Qu'y a-t-il dans cette oeuvre qui fut en son temps inassimilable - inacceptable ou incompréhensible - au point de susciter un tel malentendu ? Et dans quelle mesure ce malentendu n'est-il pas le fait de Bataille lui-même quand, quinze ans après le furieux camouflet infligé par Breton, il tend crânement à Sartre l'autre joue en écrivant dans L'Expérience intérieure : « Je ne suis pas un philosophe, mais un saint, peut-être un fou. » ?

Né le 10 septembre 1897 à Billom, village du Puy-de-Dôme, d'un père syphilitique et aveugle, Geroges Bataille cotoie dès son plus jeune âge la folie. En effet son père perdra très vite l'usage de ses jambes, puis de sa raison. Cet ascendant retombera toute sa vie sur la prétendue folie dont l'accablera. De cet ascendant malade, aveugle et fou, Bataille restera toute sa vie marqué. Et c'est avec la hantise de sa propre folie qu'il vivra désormais. Celle-ci semble d'autant plus inéluctable qu'en 1915 sa mère à son tour perd la raison pour sombrer dans une profonde et durable mélancolie.

En 1914 survient la guerre. C'est, à plus d'un titre, une année charnière dans la vie de Bataille. C'est cette année-là - est-ce pour conjurer cette folie qu'il sait menaçante ? - qu'il rompt avec l'« irréligiosité » familiale en se convertissant au catholicisme en la cathédrale de Reims, où les siens sont venus s'installer peu après sa naissance. Étrangement, c'est de cette même année qu'il date sa découverte que « son affaire en ce monde était d'écrire, en particulier d'élaborer une philosophie paradoxale » - laquelle entreprendra notamment de subvertir le catholicisme auquel il vient alors de se convertir. C'est enfin cette même année que, fuyant les bombardements de l'aviation allemande, il quitte Reims pour Riom-ès-Montagne, en Auvergne, en la seule compagnie de sa mère et de son frère : le père impotent reste seul à Reims, abandonné au bruit et à la fureur de la guerre. Celui-ci mourra un an plus tard, dans le plus extrême dénuement. Des années plus tard, Bataille reviendra sur cet abandon, dans un ouvrage dont le titre dit assez le sentiment qui fut le sien : Le Coupable.

 

L'érudition. Les années suivantes, Bataille, démobilisé pour insuffisance pulmonaire, mène une vie pieuse. Sa foi l'incline vers le sacerdoce et il songe sérieusement à se faire prêtre. Il choisit cependant la vie laïque en s'inscrivant à l'École des Chartes, qui forme à l'étude des documents anciens. Admis en 1918, il vient s'installer dans la capitale.

Du Bataille de cette époque, un de ses condisciples dira qu'« il semblait le plus doué pour faire une brillante carrière sur les chemins traditionnels de l'érudition ». Mais des lectures, des voyages et des rencontres en décideront autrement.

 

La chair chrétienne. Sa première lecture décisive est sans doute celle qu'il fait en 1918 d'une compilation de textes religieux du Moyen Age réalisée par Rémy de Gourmont, Le latin mystique. Chartiste et croyant, Bataille a au moins deux bonnes raisons de faire d'un tel ouvrage son livre de chevet. Ce qu'il y découvre est cependant d'un tout autre ordre. Parce que les textes réunis dans ce volume s'efforcent de persuader le lecteur qu'il faut renoncer à la chair, celle-ci y est présentée comme terrifiante, promise à la pourriture. Mais cette chair, putrescible et sale, fascine Bataille. C'est à cette chair-là qu'il ne cessera par la suite de chercher un accès, par un moyen qui la rendra autrement plus tangible que la croyance ou l'érudition : la débauche, vécue et racontée.

 

 

Dieu soluble dans le rire. De la foi, deux voyages vont avoir pour effet d'éloigner définitivement Bataille. Le premier a lieu en 1920 et le conduit à Londres où, à l'occasion d'une rencontre avec le philosophe Henri Bergson, il lit Le rire. L'ouvrage le déçoit, mais il découvre dans le rire une puissance de dissolution face à laquelle aucun dieu ne saurait tenir. Trois ans plus tard, en Italie, au pied du dôme de Sienne, il fait l'épreuve de cette découverte en éclatant de rire face à l'architecture monumentale du christianisme.

 

Angustia. Entre Londres et Sienne, Bataille, qui vient de sortir second de l'École des Chartes, séjourne plusieurs semaines à Madrid. S'il a découvert à Londres le rire qu'il éprouvera bientôt à Sienne, c'est de l'angoisse qu'en Espagne Bataille a la révélation : à travers les modulations tristes du chant flamenco tout d'abord, puis, de la plus spectaculaire des manières, à travers la mutilation et la mort du torero Manuel Granero dans les arènes de Madrid. C'est de cet après-midi de mai 1922, qu'il relatera dans Histoire de l'oeil en transposant la scène à Séville, que Bataille date cette découverte « que le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands ».

 

 

La philosophie : Nietzsche et Chestov. De retour à Paris, Bataille connaît une autre révélation. Moins spectaculaire que la précédente, car il ne s'agit pas d'une scène mais d'une lecture, elle ne l'ébranlera pas moins. Et plus que d'une lecture, c'est d'une rencontre qu'il convient de parler, de la rencontre d'un homme avec son destin. Ce destin s'appelle Nietzsche. En lisant Nietzsche, le philosophe qui annonça la mort de Dieu et perdit plus tard la raison, Bataille, qui vient de perdre la foi et que hante la folie, a le sentiment de se lire lui-même.

A la même époque, il rencontre Léon Chestov, philosophe russe émigré à Paris, qui pense à partir de Nietzsche et de Dostoïevski. Non seulement Chestov va guider Bataille dans sa lecture du premier et lui faire découvrir le second, mais il va aussi l'initier à la philosophie - ou du moins à sa philosophie : une pensée tragique et désespérée que seuls intéressent les problèmes que la raison se déclare impuissante à résoudre.

Ces deux « rencontres » sont capitales en ceci qu'elles accentuent la pente « paradoxale » que prendra la philosophie de Bataille.

En 1924, l'ancien élève de l'École des Chartes est nommé conservateur à la Bibliothèque nationale. Ayant perdu la foi et découvert Nietzsche, celui qui côtoiera bientôt les surréalistes mène alors une vie de débauché ; il oscille comme on titube entre le rire et l'angoisse.

A partir de 1930, il se lance dans une violente polémique avec André Breton en ralliant de son côté des surréalistes comme Leiris, Desnos, Queneau, Prévert, etc. au travers d'un pamphlet rsté célèbre : "Un cadavre". A la même époque, mais dans la plus grande discrétion, paraît, sous le pseudonyme de Lord Auch, le premier récit érotique de Georges Bataille : Histoire de l'oeil, né de la rencontre entre la lecture de Sade, certains souvenirs d'enfance et d'Espagne, la hantise d'un père aveugle et le désordre d'une existence dissolue.

En juin 1939, dans le dernier numéro d'Acéphale, Bataille écrit ceci : « Je suis moi-même la guerre. » La guerre venue, la même phrase prend un autre sens : je suis moi-même le monde, je suis ce monde catastrophé qu'est le monde en guerre. Et ce n'est pas sur un autre mode que Bataille vivra cette période : pendant les cinq années que durera le conflit, Bataille, au-dehors comme au-dedans de lui-même, se fera l'arpenteur de la catastrophe.

A la différence d'Aragon, qui rejoint la Résistance, ou de Breton, qui s'exile en Amérique, Bataille choisit de rester en France et de regarder la guerre. Il circule beaucoup, de Paris au Massif central, de la Normandie à l'Yonne. Il écrit aussi. Il écrit même comme jamais jusque-là il n'avait écrit : des poèmes, des récits, des essais, soit environ une dizaine de livres, parmi lesquels L'Expérience intérieure, le premier qu'il publie sous son nom, et Le Coupable et Sur Nietzsche qui, avec celui-là, constituent ce qu'on a coutume de considérer comme la part mystique de son oeuvre, à laquelle Bataille donnera le nom de Somme athéologique.

1897 : Naissance à Billom (Puy-de-Dôme), le 10 septembre. Son père est syphilitique et aveugle.

1901 : La famille Bataille s'installe à Reims.

1914 : Se convertit au catholicisme. Découvre que « son affaire en ce monde est d'écrire, en particulier d'élaborer une philosophie paradoxale ». A cause de la guerre, fuit Reims en compagnie de sa mère, abandonnant son père.

1915 : Son père meurt dans la solitude et le dénuement. En conçoit un fort sentiment de culpabilité.

1916 : Est mobilisé puis démobilisé pour insuffisance pulmonaire.

1917 : Mène une vie pieuse. Songe à se faire moine. S'inscrit au séminaire de Saint-Flour (Cantal).

1918 : Est admis à l'École des Chartes à Paris.

1920 : Renonce à sa vocation monastique.

1922 : Soutient sa thèse de sortie de l'École des Chartes sur un conte en vers du XIIIe siècle. Part à Madrid, à l'École des hautes études hispaniques (actuelle Casa Velasquez). Se passionne pour les corridas, dont le symbolisme sexuel le frappe. Assiste dans les arènes de Madrid à l'énucléation et la mort du torero Manuel Granero. Est nommé bibliothécaire stagiaire à la Bibliothèque nationale. Fait la lecture décisive de Nietzsche.

1923 : Découvre Freud. Rend de fréquentes visites à Léon Chestov.

1924 : Est nommé bibliothécaire au Département des Médailles de la Bibliothèque nationale. Commence à mener une vie résolument dissolue. Rencontre Michel Leiris et André Masson. Lit le premier Manifeste du surréalisme qu'il trouve « illisible ».

1925 : Se procure les clichés du supplice des Cents morceaux. Suit les cours d'Alfred Métraux qui l'initie à l'oeuvre de Marcel Mauss.

1926 : Est en analyse avec Adrien Borel, psychanalyste connu et estimé des surréalistes. Pas « très orthodoxe », l'analyse ne dure qu'un an. Il en retire cependant un grand bénéfice, notamment celui de pouvoir écrire. Fait la connaissance d'André Breton. Collabore à Aréthuse, revue d'art et d'archéologie. Écrit son « premier » livre : W.C., « assez littérature de fou », et en détruit le manuscrit. Découvre Sade.

1927 : Élabore la représentation de « l'oeil pinéal ».

1928 : Épouse Sylvia Maklès. Publie son premier livre : Histoire de l'oeil, sous le pseudonyme de Lord Auch.

1929 : Est le secrétaire général de la revue Documents. Polémique avec Breton, qui le prend violemment à partie dans le deuxième Manifeste du surréalisme.

1930 : Prend l'initiative de rédiger un pamphlet collectif contre Breton : Un cadavre.

1931 : Rejoint La critique sociale, revue du Cercle communiste démocratique dirigée par Boris Souvarine.

1933 : Publie dans La critique sociale deux articles essentiels : « La notion de dépense » et « La structure psychologique du fascisme ». Rencontre Dora Maar, peintre et photographe surréaliste, qui devient sa maîtresse.

1934 : Découvre Hegel dans le cadre du séminaire d'Alexandre Kojève. Traverse une crise grave, se sépare de sa femme et, tel le narrateur du Bleu du ciel, « se dépense jusqu'à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches et de coucheries ». Se lie avec Colette Peignot, compagne de Boris Souvarine.

1935 : Se réconcilie avec Breton et obtient le ralliement des surréalistes à un projet de regroupement des intellectuels anti-fascistes : Contre-Attaque. Vit avec Colette Peignot. Finit d'écrire Le bleu du ciel mais ne le publie pas.

1936 : Crée la société secrète et la revue Acéphale. Publie Sacrifices, texte accompagnant cinq eaux-fortes d'André Masson.

1937 : Crée avec Roger Caillois et Michel Leiris le Collège de Sociologie destiné à étudier les manifestations du sacré dans l'existence sociale.

1938 : Mort de Colette Peignot. Traverse une crise profonde.

1939 : Se lie avec Denise Rollin, modèle de peintres et amie de Cocteau, Breton et Prévert.

1940 : Voyage à travers la France en guerre et écrit Le coupable.

1941 : Rencontre Maurice Blanchot « auquel le lient sans tarder l'admiration et l'accord ». Publie Madame Edwarda sous le pseudonyme de Pierre Angélique.

1942 : Atteint de tuberculose pulmonaire, doit quitter son emploi à la Bibliothèque nationale.

1943 : Publie aux Editions Gallimard et sous son nom L'expérience intérieure. Publie Le petit sous le pseudonyme de Louis Trente. Quitte Paris pour s'installer à Vézelay. Y rencontre Diane Kotchoubey de Beauharnais, qui devient sa maîtresse.

1944 : Publie Le Coupable. Voit beaucoup Jean-Paul Sartre.

1946 : Crée la revue Critique, qui existe toujours.

1947 : Publie L'Alleluiah - Catéchisme de Dianus, Méthode de méditation et Histoire de rats, qui sera repris dans L'Impossible.

1949 : Publie La Part maudite, essai d'économie générale. Est nommé bibliothécaire à Carpentras, où il s'installe en compagnie de Diane Kotchoubey.

1950 : Publie L'Abbé C. Voit souvent René Char et Pablo Picasso, avec lesquels il assiste à de nombreuses corridas.

1951 : Est nommé conservateur de la Bibliothèque municipale d'Orléans, où il s'installe avec Diane et leur fille.

1952 : Est fait chevalier de la Légion d'honneur.

1955 : Publie deux ouvrages d'histoire de l'art : La peinture préhistorique - Lascaux ou la naissance de l'art et Manet. Connaît de graves problèmes de santé (artériosclérose cervicale). Rencontre Dyonis Mascolo, Marguerite Duras et Robert Antelme.

1957 : Publie Le bleu du ciel, dédié à André Masson, La littérature et le mal et L'Érotisme, dédié à Michel Leiris. Est gravement malade.

1959 : A de plus en plus de difficultés à travailler. Publie Le Procès de Gilles de Rais.

1961 : Publie Les larmes d'Eros.

1962 : Meurt le 8 juillet au matin. Est inhumé à Vézelay.

1970 : Parution aux Editions Gallimard du premier volume des OEuvres complètes précédé d'une préface de Michel Foucault : « On le sait aujourd'hui : Bataille est un des écrivains les plus importants de son siècle ».


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