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Publié par Paris 8 philo

extrait de "Le destin d'une institution"

d'avant-garde: histoire du département

 

 

 

 

de philosophie de Paris VIII

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charles Soulié

 

 

 

 

Article initialement paru dans : Histoire de l’éducation, n°77, janvier 1998

          L'histoire du département de philosophie de l'université de Paris VIII Vincennes-St Denis et, de façon plus générale celle de l'université de Vincennes, offre l'occasion d'étudier le destin des institutions d'avant-garde et la place qu'elles occupent dans le champ universitaire français. Sans retracer le détail des circonstances ayant présidé à la naissance de cet établissement [1], on retiendra que le pôle le plus académique de l'université (la Sorbonne) s'opposa vivement à sa création. En réponse aux critiques faites en mai 1968 à l'université traditionnelle, l'université de Vincennes avait à la fois l'ambition de mettre sur pied une nouvelle forme de pédagogie, d'enseigner de nouveaux contenus, de développer la pluridisciplinarité et l'ouverture sur le monde, de  favoriser l'intervention des usagers et enfin de s'ouvrir aux salariés comme aux non bacheliers [2].
          Construit avec une rapidité exceptionnelle par la volonté d'Edgar Faure, alors ministre de l'Education Nationale du Général de Gaulle, le Centre Universitaire Expérimental de Vincennes (C.U.E.V) ouvrira ses portes le 13 janvier 1969. D'une capacité théorique de 7.500 places, il rencontre la première année certaines difficultés pour trouver des étudiants, mais connaît ensuite une forte progression de ses effectifs qui culmineront à 32.969 en 1978/1979. Un des points qui heurteront le plus vivement le pôle académique est la manière dont les enseignants de Vincennes seront recrutés. Habituellement dans les universités, le recrutement s'effectue par cooptation, les anciens cooptant les nouveaux. Cela était impossible dans le cas de Vincennes et certains firent pression pour que ce soient les enseignants de la Sorbonne qui, comme dans le cas de Nanterre, créée en 1964, cooptent les futurs enseignants de Vincennes. L'équipe de départ[3] refusa, et il fut décidé de mettre en place une Commission d'Orientation dont la tâche était de désigner le Noyau Cooptant, c'est-à-dire la première équipe d'enseignants à qui il reviendrait ensuite de coopter l'ensemble des enseignants de Vincennes. Raymond Las Vergnas, qui fut chargé de la fondation de cette université, évoque ainsi les opérations de recrutement[4]: "Il me fallait constituer un corps de professeurs ex abrupto en passant outre aux filières académiques rituelles. (...) La hardiesse de la procédure, qui par certains fut jugée sacrilège, n'alla pas sans provoquer des remous." L'hostilité d'une fraction du monde académique au mode de désignation du noyau cooptant empêchera qu'aboutisse un second projet visant à créer un autre centre expérimental, où linguistes et scientifiques auraient travaillé en étroite collaboration.
          A Vincennes, l'enjeu était de taille, attendu qu'il s'agissait de recruter 20 professeurs (dont un en philosophie), 50 maîtres de conférences (2 en philosophie), 65 maîtres-assistants (deux en philosophie) et 80 assistants (3 en philosophie) soit 215 enseignants au total. D'après R.Faucherre[5] , les membres de cette Commission furent choisis en fonction de deux critères: que le ministère leur fasse confiance et qu'ils soient prêts à accepter la nomination d'enseignants de "gauche", qu'ils soient "libéraux", "gauchistes" ou "communistes". Cette Commission, dont les membres ne pouvaient postuler à Vincennes, comprenait 24 membres. Chez les philosophes, on trouvait Georges Canguilhem et Vladimir Jankélévitch (tous deux professeurs à la Sorbonne), ainsi que Jacques Derrida (maître-assistant à l'Ecole Normale Supérieure). Il semble aussi que H.Cixous, B.Cassen et P.Dommergues aient joué un grand rôle dans la constitution du noyau cooptant. H.Cixous notamment, dont le capital social était manifestement très important, s'est beaucoup occupée du recrutement des départements de sociologie, littérature française, philosophie, mathématiques, et a reçu individuellement tous les cooptants. Elle contactera aussi plusieurs intellectuels, dont certains étaient de ses amis, et qui la conseilleront pour les recrutements (Jacques Lacan, J.Derrida, Carlos Fuentes, Octavio Paz, Roland Barthes, Gilles Deleuze...). H.Cixous[6] proposera aussi à des enseignants comme J-C Passeron en Sociologie, Michel Deguy et Tzvetan Todorov en littérature française de venir à Vincennes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          De son côté, P.Dommergues contactera Michel Foucault, Gérard Miller, Jacques Julliard, etc. Jean-Luc Godard posera sa candidature au département de cinéma, mais celle-ci n'ayant pas été jugée sérieuse par le ministère, Marie Claire Ropars lui sera préférée. P.Dommergues  souhaitait embaucher "des étudiants en fin d'études, des jeunes, des vedettes, par opposition aux enseignants classiques". Les critères guidant ses choix étaient les suivants: "innovation dans la pensée ou la pédagogie; une certaine conception de mai 68 ("Les enseignants qui n'auraient pas pu être sur les barricades, n'étaient pas pris; les meilleurs de l'esprit de mai."); le respect d'un certain équilibre politique entre les enseignants communistes et les enseignants du SNESup" [7]. Toujours selon R.Faucherre [8]: "Il est clair que toute cette période est vécue par les premiers acteurs dans l'improvisation la plus totale; les contacts individuels, les relations d'amitié, les hasards des rencontres, les discussions aux terrasses de café jouent un rôle essentiel pour le recrutement d'une équipe dont les fondateurs veulent assurer une cohérence dans la diversité; il n'est alors pas étonnant que les documents soient rares et les souvenirs flous." Ces procédures étaient fort éloignées des normes habituelles de recrutement des enseignants du supérieur et J-B Duroselle, comme Gérald Antoine (membre du cabinet d'E.Faure), manifesteront leur désaccord. De même, on peut penser que "les relations d'amitié", tout comme les "hasards des rencontres" étaient politiquement, et plus profondément académiquement et socialement,  passablement déterminés.
       Une marginalisation rapide

 

          M.Foucault présidera à la naissance du département de philosophie de Vincennes. Avant de s'y intéresser, il avait pensé accéder, avec l'appui de G.Canguilhem et de Raymond Aron, à une chaire de philosophie à la Sorbonne. Mais ces appuis s'avérérent insuffisants et la candidature de M.Foucault à la chaire de philosophie de Vincennes fût notamment appuyée par G.Canguilhem. Ce dernier connaissait bien M.Foucault et avait été en 1961 le rapporteur de sa thèse principale: Folie et déraison. Histoire de la folie à l'âge classique [9].           Dès qu'il fut pressenti pour la chaire de philosophie de Vincennes, M.Foucault tente de réunir autour de lui "ce qu'il y a de mieux en philosophie en France aujourd'hui" [10]. Il sollicite d'abord G.Deleuze, qui ne viendra à Vincennes que deux ans plus tard. Il contacte ensuite Michel Serres, puis s'attache à recruter dans la jeune génération des normaliens philosophes, chez les élèves de Louis Althusser et de J.Lacan, notamment dans le groupe qui avait fondé les Cahiers pour l'analyse, une publication d'obédience maoïste. Outre Judith Miller, se joindront au département Alain Badiou, Jacques Rancière, François Regnault, etc. Les critères politiques jouent un grand rôle dans ces recrutements, et M.Foucault afin de contrebalancer l'influence très marquée des maoïstes sur le département fait aussi appel à Henri Weber, alors dirigeant trotskyste, ainsi qu'à Etienne Balibar, membre du Parti communiste français. "Enfin, pour jouer un rôle de modérateur dans ce milieu agressivement militant, Foucault fait appel à un sage, reconnu pour ses compétences pédagogiques comme pour ses qualités de fédérateur: François Châtelet." [11]           Un tel recrutement, qui faisait du département de philosophie de Vincennes un des plus gauchistes de l'université (tant chez les enseignants que chez les étudiants), réputation qu’il conservera d’ailleurs jusqu’au déménagement à St Denis, ne manqua pas de rejaillir sur les programmes d'enseignement. Les préoccupations politiques prirent clairement le pas sur les considérations académiques et l'histoire de la philosophie, qui habituellement fait le fond de l'enseignement philosophique universitaire [12].           Ainsi lors de l'année scolaire 1968-1969, J.Rancière consacre un cours au "Révisionnisme-gauchisme", ainsi qu'à la "Formation du concept d'idéologie", tandis que J.Miller s'intéresse aux  "Révolutions culturelles", A.Badiou à la "Lutte idéologique" et à "La contradiction chez Hegel", E.Balibar à "Science des formations sociales et philosophie marxiste". De même, Jeannette Colombel professe sur "Nihilisme et contestation", tandis qu'André Glucksmann se penche sur "l'Ecriture politique". L'année suivante (1969-1970), J.Miller poursuit sur sa lancée en faisant un cours sur "La troisième étape du marxisme-léninisme: le maoïsme", J.Rancière sur la "Théorie de la deuxième étape du marxisme-léninisme: le stalinisme", tandis que A.Badiou s'intéresse à "La science dans la lutte des classes" et R.Schérer à « L’idéologie pédagogique ». En 1971/1972, on retrouve des cours du type: "La théorie prolétarienne de la connaissance" (A.Badiou et Michel Samuel), "Le jeune Trotsky" (Alain Brossat),  "Structure de l'extrême gauche en France" (Henri Weber), "De la nature des Etats ouvriers" (Daniel Bensaid), "Analyse des luttes dans les prisons" (J.Rancière), etc.

          Mais à côté de ces enseignements centrés sur la politique, la critique des institutions qu'elles soient psychiatriques, carcérales, scolaires ou autres, on voit se développer une réflexion autour du "désir" et de la sexualité, notamment initiée par M.Foucault et G.Deleuze, le reflux du marxisme à partir du début des années 1970 s'accompagnant d'une montée en flèche des thématiques centrées autour de la libido. Ainsi en 1968/1969, M.Foucault s'intéresse au "Discours de la sexualité", qu'il complète avec un cours sur "La fin de la métaphysique", sujet classique s'il en est. En 1970-1971, G.Deleuze consacre un cours à "Logique et désir" et un autre à "La logique de Spinoza", et l'année suivante (1971-1972) voit fleurir des cours du type: "Economie Politique et économie libidinale" (Jean-François Lyotard), "Le différemment, travail du désir" (Jean-Emile Genvrin), "La conception homosexuelle du monde" (Maurice Hatzfeld et Guy Hocquenghem), "Erotisme et pornographie" (Jean-Paul Magis), etc.           Néanmoins, on remarque que les enseignants plus âgés, ou plus dotés, professent aussi sur des sujets plus académiques. Ainsi en 1968-1969, M.Serres[13] expose les théories positivistes de la science et les rapports entre la rationalité grecque et les mathématiques, F.Châtelet enseigne "La pensée politique grecque" et "L'identité et la contradiction dans la philosophie grecque", tout en s'intéressant au "Fonctionnement idéologique de l'enseignement de la philosophie". De même, et comme on l'a vu plus haut, M.Foucault et G.Deleuze continuent à enseigner l’histoire de la philosophie, histoire certes rénovée dans son approche.

          Le programme du département de philosophie de Vincennes était donc assez éloigné du canon philosophique habituel. Et le 15 janvier 1970 Olivier Guichard, alors ministre de l'Education Nationale, non seulement déplore les conditions dans lesquelles l'enseignement s'est déroulé pendant l'année 1968-1969 (attribution trop libérale des U.V, notamment au département de philosophie), mais dénonce aussi le caractère "marxiste-léniniste" des enseignements, et en conséquence supprime "l'habilitation nationale" des diplômes de philosophie décernés à Vincennes. Au ministre qui estime qu'un tel programme, "trop "orienté" et "spécialisé" "ne pouvait donner à quelqu'un une connaissance de la philosophie telle qu'il puisse ensuite l'enseigner de manière valable et complète", M.Foucault rétorque que: "La philosophie ne doit pas consister simplement en un commentaire des textes "canoniques et scolastiques", mais être "une réflexion sur le monde contemporain, donc nécessairement sur la politique." [14]

          Mais l'unanimité quant au programme d'enseignement et à la place que devait y occuper la "philosophie classique", comme l'étude des sciences, ne règne pas chez les enseignants du département, et le conflit qui à l'époque oppose gauchistes (fortement majoritaires dans ce département, mais divisés en maoïstes tendance Gauche Prolétarienne, maoïstes tendance A.Badiou, trotskystes, anarchistes, etc.) et communistes (très minoritaires) s'exprime aussi sur le terrain des programmes d'enseignement. Ainsi à l'automne 1968, lors des réunions préparatoires chez M.Foucault consacrées à la constitution du programme des enseignements, E.Balibar propose d'orienter l'enseignement vers l'épistémologie, l'étude des sciences et des "grands textes" et s'oppose à M.Foucault, qui trouve son programme "un peu vieux jeu, un peu académique", ainsi qu'à J.Rancière qui lui rétorque: "Tu nous fais croire qu'il y a un savoir, mais le savoir c'est une réalité politique, c'est la révolte étudiante, ce n'est pas une technique." [15] Dans sa volonté de donner un tour plus académique à l'enseignement, E.Balibar sera notamment soutenu par F.Châtelet, ces deux enseignants formant ce que J.Rancière appelait alors "le clan du savoir".
          Les étudiants n'étaient pas unanimes non plus quant aux objectifs pédagogiques, et partant professionnels, de ce département. Ainsi quand O.Guichard suspend l'habilitation nationale des diplômes de philosophie de Vincennes, le département de philosophie se réunit en une assemblée générale en janvier 1970 et rédige un tract intitulé "Le baron Guichard repart en campagne: des artichauts à la philosophie". Il souligne que pour le ministre, la question des programmes est secondaire, l'essentiel étant les options proprement politiques du département: "Voilà ce que Guichard et la bourgeoisie ne supportent pas: le droit de cité des militants révolutionnaires dans les universités et les lycées. Voilà ce que nous voulons défendre en défendant le département de philo. C'est le même combat que celui que mènent les lycéens contre la répression politique des conseils de discipline et l'oppression idéologique d'un enseignement décadent.

 

          Ce tract reflétait la position des maoïstes, majoritaires quoique divisés dans le département, alors qu'au niveau des instances centrales de l'université (conseil d'université), les communistes (ou « révisos » comme les appelaient les maoïstes) jouaient un rôle essentiel dans la gestion quotidienne de l'institution. Dans un tract intitulé "Défendons l'enseignement des sciences humaines et de la philosophie", les étudiants du Cercle de Philosophie de l'Union des Etudiants Communistes de Vincennes abordent la question du programme en prenant notamment la défense de la "philosophie classique" et de l’étude des sciences et en critiquant le "mandarinat" des "gauchistes" qui "abusent ainsi les étudiants au nom d'une pseudo pratique révolutionnaire." De même, dans un autre tract (sans titre), diffusé à l'automne 1969, ces mêmes étudiants abordent la question de la finalité professionnelle des études de philosophie en expliquant que la situation des étudiants est par essence "transitoire", qu'ils sont destinés à entrer sur le marché du travail, et que le professorat reste le débouché principal des études de philosophie. "Dans ces conditions, une formation professionnelle est nécessaire ainsi qu'une formation pédagogique réelle. Le département de philosophie, l'année dernière à Vincennes n'a pas voulu reconnaître cette nécessité. Pas d'enseignement réel (sauf exception) un libéralisme irresponsable conduisant à l'incohérence du programme et au mandarinat, pas de contrôle des connaissances."
          Peu après l'affaire de l'habilitation nationale des diplômes de philosophie, l'affaire J.Miller accentuera la marginalisation académique du département de philosophie de Vincennes. Dans un entretien avec Madeleine Chapsal et Michèle Manceaux reproduit dans l'Express du 16/3/1970, J.Miller, fille de Jacques Lacan, militante en vue de la Gauche Prolétarienne et assistante en philosophie à Vincennes, explique que les critères retenus dans ce département pour l'attribution des U.V furent très variables: "Certains collectifs se sont décidés pour un contrôle des connaissances au moyen d'une copie, d'autres ont opté pour l'attribution du diplôme à tout étudiant qui pensait l'avoir."[16] Dans ce même entretien, J.Miller expose sa conception de l'université, fortement inspirée par son engagement maoïste. Après avoir expliqué qu'à Vincennes les enseignants travaillent "sur ce que les étudiants demandent", elle ajoute que pour sa part, elle s'efforce de faire fonctionner "de plus en plus mal" l'université, qui n'est qu'un "appareil d'Etat, un morceau de la société capitaliste", qu'elle veut détruire en le faisant fonctionner "le moins bien possible, quant aux fins que lui propose sa nature d'université bourgeoise." [17]           Le 3 avril 1970, J.Miller reçoit une lettre du ministre lui apprenant qu'il se voit contraint de "mettre fin à son affectation dans le supérieur" et de la renvoyer dans l'enseignement secondaire dont elle était détachée. Cette décision ministérielle provoque un regain de tension à Vincennes: occupation des locaux, évacuation par la police...

 

 

       Entre le lycée et l’avant-garde

 

          [...] 

 

          En concentrant "l'avant-garde" philosophique dans une même université, M.Foucault exacerbe, en l'institutionnalisant, l'opposition entre ces deux espèces de pouvoir[19]. L'avant-gardisme du département de philosophie de Vincennes (qu'il soit politique, pédagogique ou philosophique) l'éloignait d'autant des tâches de reproduction du corps professoral. Entre le lycée et l'avant-garde[20], il avait résolument opté pour l'avant-garde. Ce "choix" ne fut pas sans conséquence sur le recrutement. Les khâgneux et les normaliens, traditionnellement appelés à renouveler les rangs de la petite et grande noblesse de l'univers philosophique via les concours de recrutement de l'enseignement secondaire (CAPES, agrégation), évitent de s'inscrire dans ce département et lui "préfèrent" les U.F.R de philosophie "classiques" de la Sorbonne ou de Nanterre, dont les diplômes sont habilités nationalement, et dont les programmes étaient plus conformes aux impératifs de l'accumulation d'un capital philosophique monnayable sur le marché des concours et de l'enseignement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          En 1970, M.Foucault quitte Vincennes pour le Collège de France. Au normalien "dandy", fils de chirurgien, figure par excellence du philosophe "créateur" d'avant-garde, succède F.Châtelet, fils de receveur de tramway, ancien professeur de khâgne et auteur notamment d'une histoire de la philosophie. Au prophète doté de tous les attributs de l'excellence scolaire, d'une origine sociale élevée et disposant d'un capital symbolique important (autant de propriétés nécessaires pour mener à bien une révolution symbolique ou institutionnelle), succède le "pédagogue"[21] chargé d'assurer la survie et la permanence d'une institution paradoxale, car se voulant dans son principe même anti-institutionnelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          F.Châtelet doit notamment faire face à une chute vertigineuse des effectifs étudiants, consécutive à la perte de l'habilitation nationale en 1970. On comptait 416 inscrits en philosophie en 1968/1969, ils seront 400 en 1969/1970, 247 en 1970/1971, puis 215 en 1971/1972, soit une diminution de près de la moitié, alors que les effectifs globaux de l'université de Vincennes passent de 7.900 en 1968/1969 à 12.500 en 1971/1972, et s'accroissent donc de plus de 60%.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          Les effectifs augmenteront un peu par la suite [22] , mais le type d'étudiant accueilli aura, entre temps, beaucoup changé. Si lors de l'ouverture de Vincennes, il était proche de celui des autres universités, bien que comptant une forte proportion de militants, sans doute plus âgés, le public ultérieur se rapproche de celui de l'université de Vincennes dans son ensemble, ouverte aux étudiants non bacheliers, aux salariés comme aux étrangers. Ainsi en 1978, le département de philosophie de Vincennes comptait 27% de non bacheliers, 36,9% d'étrangers et 60% d'étudiants salariés parmi ses inscrits, et la moyenne d'âge des étudiants, comme pour l'ensemble de l'université, y était singulièrement élevée[23] . Le public étudiant en philosophie de Vincennes se distinguait aussi par la forte proportion d'étudiants inscrits dans d'autres départements et venant y suivre des enseignements à titre d'U.V libres susceptibles de s'insérer dans d'autres cursus disciplinaires (cinéma, arts plastiques, musique, psychanalyse, sociologie, etc.). Par ailleurs, assistaient également aux cours, avec un poids réel et symbolique non négligeable, des étudiants d'autres universités, ou des personnes extérieures à l'université, venus dans ce département pour écouter ses "ténors" (G.Deleuze, F.Châtelet, J-F Lyotard, etc.), sans se soucier d'y obtenir un diplôme, et dont les demandes n'étaient guère académiques. L'absence chez les étudiants inscrits des anciens élèves de classes préparatoires était quasi-totale: elle  ne pouvait que renforcer la coupure de l'institution avec les tâches de reproduction du corps professoral. Ces différents facteurs ont contribué à accentuer le caractère de "libre service" du département de philosophie vis-à-vis des autres départements – d'arts notamment, pour lesquels la philosophie, en tant que discipline canonique et académique, était source de prestige et de légitimité intellectuel –, et la nécessité de répondre à ces demandes "externes" a contribué à déterminer ses orientations philosophiques et pédagogiques. Le fait que G.Deleuze par exemple ait consacré un ouvrage au cinéma n'y est sans doute pas étranger.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          La population accueillie dans ce département est l'antithèse de ces produits particulièrement "normalisés" et homogènes que sont les anciens élèves de classes préparatoires et les normaliens. Ces élèves, qui forment le groupe scolairement dominant chez les étudiants en philosophie, s'opposent tant par leur âge, leur scolarité, leur formation antérieure, leur activité professionnelle, leur origine nationale, que par leurs perspectives professionnelles et leurs intérêts et pratiques philosophiques, au public des philosophes vincennois [24].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Un enseignement libéré des servitudes universitaires?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          Le confrontation à un public extrêmement diversifié, qui dans son écrasante majorité ne se destinait pas au professorat (la majeure partie ayant déjà un emploi), et dont les demandes allaient plutôt à une philosophie "libérée", ne fut pas sans incidences pédagogiques [25]. N'ayant pas à préparer leurs étudiants aux concours de recrutement, les enseignants purent développer un enseignement et des théories pédagogiques en affinité avec leur position dans le champ de la philosophie universitaire. Dans Vincennes ou le désir d'apprendre [26] F.Châtelet défend un modèle pédagogique non hiérarchique, non progressif et, en un sens, non bureaucratique, qui se comprend mieux si on le rapporte au cursus habituel du futur philosophe professionnel (normalien ou ancien élève de khâgne), dont l'aboutissement ultime est l'agrégation de philosophie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          Le texte de F.Châtelet s'intitule "Disparité et non hiérarchie". Après avoir évoqué le problème de la "disparité" du public en disant qu'elle "contrevient aux règles de la normalité pédagogique", F.Châtelet écrit: "De plus, depuis sa fondation, le département de philosophie s'est refusé à organiser quelque cursus que ce soit et a exclu toute progressivité et toute hiérarchie dans les cours proposés." Ce dernier point fait se côtoyer dans un même cours des étudiants de première année et de 3ème cycle, des étudiants en philosophie, comme des étudiants provenant d'autres disciplines. Dans cette disparité, habituellement conçue comme un obstacle à la communication pédagogique, F.Châtelet voit une des conditions de possibilité de l'instauration d'un véritable dialogue philosophique, où les participants ne se contentent pas d'apprendre la philosophie, mais la pratiquent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          Au cours traditionnel, conçu comme un lieu où l'étudiant vient acquérir des connaissances pour les restituer le jour de l'examen ou du concours, se substitue une "rencontre" entre participants, où chacun fait état de la richesse de son parcours antérieur afin de pouvoir l'élaborer philosophiquement, et à son rythme, avec le concours de tous les autres: "Je dis qu'une telle manière de concevoir l'enseignement de la philosophie correspond à la philosophie vivante aujourd'hui, "celle qui se meut dans l'élément de la liberté", dirait-on dans le jargon. Il est vrai que s'est développée, en même temps, une philosophie d'école, qui veut être une discipline, dans le double sens de l'ordre institué et de la pédagogie autoritaire. La première invente, la seconde administre. Il n'est pas rare de voir tel philosophe du passé commencer par l'une et se laisser prendre par l'autre. Mais ce serait une bien triste société, celle qui, sous prétexte de sécurité, ne laisserait pas sa chance à l'invention et se contenterait d'une philosophie d'école bien vite étiolée, pour laisser la place aux techniques d'organisation et de domination." [27]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          La série d'oppositions mises en scène est typique de la manière dont les prophètes vincennois concevaient leur rapport à la philosophie et à la pédagogie académiques. D'un côté "l'invention", la "liberté", la "philosophie vivante", la "vie", "l'expérience", "la rencontre", de l'autre, "l'ordre institué", une "philosophie d'école bien vite étiolée" et une "pédagogie autoritaire" soupçonnées de contribuer à la reproduction des rapports de domination. Selon L.Pinto[28] , la thématique anti-répressive du "désir" développée par les philosophes vincennois dans les années 1970 en faisaient les porte-paroles de toute une frange de la population intellectuelle, en grande partie extérieure au champ philosophique (ce qui explique sans doute sa fortune éditoriale), mais occupant une position relativement homologue dans l'espace social, et composée d'assistants et de  maître-assistants exclus du cursus haut, de jeunes professeurs de lycée ou de collège, ainsi que de membres de professions nouvelles ou rénovées (animation, travail social, artisanat d'art...) caractérisées par la possession d'un capital scolaire moyen et un rapport critique aux hiérarchies dominantes, tant dans l'ordre académique que culturel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          G.Deleuze thématisera philosophiquement la question des usages profanes, et potentiellement subversifs, de la philosophie[29]. Parlant de ses cours, il explique que ceux-ci n'étaient nullement le théâtre de "discussions": "la philosophie n'a strictement rien à voir avec une discussion, on a déjà assez de peine à comprendre quel problème pose quelqu'un et comment il le pose, il faut seulement l'enrichir, en varier les conditions, ajouter, raccorder, jamais discuter." Et c'est au travers de ses cours, que G.Deleuze dit avoir compris à quel point la philosophie avait besoin, non seulement d'une compréhension philosophique, par concepts, mais d'une compréhension non philosophique par percepts et affects. "Il faut les deux. La philosophie est dans un rapport essentiel et positif avec la non-philosophie : elle s'adresse directement à des non-philosophes. Prenez le cas le plus étonnant, Spinoza: c'est le philosophe absolu, et l'"Ethique" est le grand livre du concept. Mais en même temps le philosophe le plus pur est celui qui s'adresse strictement à tout le monde: n'importe qui peut lire l'"Ethique", s'il se laisse suffisamment entraîner par ce vent, ce feu. Ou bien Nietzsche. Il y a au contraire un excès de savoir qui tue le vivant dans la philosophie. La compréhension non philosophique n'est pas insuffisante ou provisoire, c'est l'une des deux moitiés, l'une des deux ailes."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

G.Deleuze oppose les profanes ou les laïcs, dotés d'une compréhension non-philosophique par percepts et par affects, identifiés ici à ses étudiants et à son public au sens large [30], aux professionnels de la discipline soupçonnés d'en rester à une compréhension strictement philosophique, "par concepts", purement académique, et pourrait-on dire mécanique. D'un côté la vie, le sensible, et les usages profanes ou externes de la philosophie,  de l'autre, le concept ou "l'excès de savoir", soupçonné de tuer "le vivant dans la philosophie". G.Deleuze spécificie ensuite cette opposition en expliquant que Spinoza, "le plus philosophe des philosophes, le plus pur en quelque sorte", est paradoxalement aussi celui qui s'adresse le plus aux non-philosophes et sollicite le plus une intense compréhension non-philosophique. "C'est pourquoi strictement tout le monde est capable de lire Spinoza, et d'en tirer de grandes émotions, ou de renouveler complètement sa perception, même s'il comprend mal les concepts spinozistes. Inversement, un historien de la philosophie qui ne comprend que les concepts de Spinoza n'a pas une compréhension suffisante. Il faut les deux ailes [...]

[La suite sur le site du département de Socio]

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vincennes 02/07/2006 22:24

Vous pourriez au moins indiquer la source de votre texte, sur le site du département de sociologie de Paris 8 :

http://www.univ-paris8.fr/sociologie/fichiers/soulie1998a.html

et la page de l'auteur, Charles Soulié :
http://www.univ-paris8.fr/sociologie/?page_id=6

Paris 8 philo 02/07/2006 23:33

Salut Vincennes ca a déconnecté avant qu'on puise demander vaotre accord. Mais vous allez plus vite que notre ombre.
 
PS : le mail que vous nous mentionnez fonctionne-t-il. Cela fait plusieurs fois que nous cherchons à vous joindre ?