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Publié par Anthony

Comment la pensée des années 70 a sombré… Le témoignage de Gilles Châtelet 

A l'évocation de Deleuze-Guattari, certains “vieux blasés” donnent parfois l'impression, au mieux qu'il s'agit d'histoire ancienne, quand ils ne sous-entendent pas que le schizo décrit dans l'anti-oedipe est devenu le modèle de l'individualiste nomade contemporain, cause de tous les maux.

Gilles Châtelet (mathématicien et philosophe), dans Vivre et penser comme des porcs (éditions Exils, 1998, réédité en folio actuel), revient dans le premier chapitre de son pamphlet sur le naufrage de la pensée des années 60-70. Alors, ”l'homme moyen des démocraties-marchés” qui émergeait, s'installa pour de bon dans le décor. Un avertissement pour ne pas retomber dans les pièges qui ont transformé une génération talentueuse en maîtres de cynisme perclus de ressentiment. 

Il dédie son livre, entre autres, à Deleuze Guattari qu’il cite en préface :

« Les droits de l’homme ne nous feront pas bénir le capitalisme. Et il faut beaucoup d’innocence, ou de rouerie, à une philosophie de la communication qui prétend restaurer la société des amis ou même des sages en formant une opinion universelle comme « consensus » capable de moraliser les nations, les Etats et le marché. Les droits de l’homme ne disent rien sur les modes d’existence immanents de l’homme pourvu de droits. Et la honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : La pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate. » (Qu’est-ce que la philosophie ?)

Châtelet explique comment l'ère Mitterrand est parvenue à “émasculer une tradition de gauche combative pour installer les niaiseries des démocrates modernistes. Il s'agissait de promouvoir une capitulation élégante - à la française - devant l'ultimatum de la Main invisible, en le présentant comme un rendez-vous incontournable avec la modernité, et même comme l'utopie libertaire ayant enfin atteint l'âge adulte.” (…)

” (…) l'infatuation et l'esprit de chapelle allaient, comme d'habitude, venir à bout de l'intelligentsia française, qui était un peu le navire amiral de la subversion européenne. Les années 60 avaient été celles du naufrage du “matérialisme dialectique” qui, peu à peu, avait perdu toutes ses griffes ; il avait fallu céder le terrain au “nietzschéisme” qui, à son tour, commençait à s'effriter. Hegel, Marx, Nietzsche n'avaient bien sûr rien à voir avec tout cela, mais toute grande pensée si affûtée soit-elle, périt toujours entre les mains des vestales trop zélées.
Les vestales ne manquaient pas : nietzschéisme vagabond qui errait de Zarathoustra à la CFDT, nietzschéisme mondain pour les plus éveillés - aussi indispensable aux dîners parisiens que l'entremets de la maîtresse de maison - et enfin post-nietzschéisme postmoderne pour les plus demeurés et les plus provinciaux, lassés des “grands récits” et des “luttes ringardes” qu'ils n'avaient jamais eu le courage de mener. Le style Cyber-Wolf, apolitique et blasé, commençait à pulluler : comment résister à la délicieuse frivolité de ceux qui se faisaient fort de “chier sur le négatif”, qui croyaient avoir enfin trouvé le secret de la jubilation permanente et prétendaient cultiver des orchidées dans le désert sans trop se préoccuper de l'épineux problème de l'arrosage ?  Merveilleux Jardiniers du créatif qui voulaient s'envoler avant d'avoir appris à marcher et qui avaient oublié que la liberté, est aussi la maîtresse concrète - et souvent douloureuse - des conditions de la liberté.
La Contre-Réforme néo-libérale allait prendre sa revanche sans faire de cadeaux au Jardiniers du créatif. Chaque idée, fût-elle la plus généreuse, être impitoyablement retournée comme un gant, ruminée pour resurgir sous la forme d'une réplique cauchemardesque…”

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