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Publié par Le Cazals

a. Foucault et la pensée du Dehors

b. Pour une nouvelle théorie des signes.

c. La transgression de la limite et l’attirance vers le Dehors.

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a. Foucault et la pensée du Dehors

 

« Qu’est-ce qu’un signe ? », c’est la question que se pose Foucault dans Les mots et les choses FcMC_317, réfutant la thèse husserlienne d’un sens toujours déjà là : « Nietzsche nous a signifié pourtant depuis bientôt un siècle, que là où il y a signe il ne peut y avoir l’homme, et que là où on fait parler les signes, il faut bien que l’homme se taise. Ce qui me paraît décevant, naïf sur les réflexions, les analyses sur les signes, c’est qu’on les suppose toujours déjà là, déposés sur la figure du monde » FcDE1_503. Dans le travail sur le langage initié par la philologie du xviiième s., repris par Nietzsche et Mallarmé selon Foucault, « faut-il pressentir la naissance, moins encore la première lueur au bas du ciel d’un jour qui s’annonce, mais où nous devinons déjà que la pensée — cette pensée qui parle depuis des millénaires sans savoir ce qu’est parler ni même qu’elle parle — va se ressaisir en son entier et s’illuminer à nouveau dans l’éclair de l’être ? N’est-ce pas ce que Nietzsche préparait, lorsqu’à l’intérieur de son langage, il annonçait la mort de Dieu mais aussi le dernier homme. En somme il tuait leur concept à tous les deux FcMC_317. Foucault nous a montré que Nietzsche invente une nouvelle conception et de nouvelles méthodes d’interpréter les signes : d’abord en changeant l’espace où les signes se répartissent mais surtout en substituant au simple rapport du signe et du sens, un rapport plus complexe, presque infini où la primauté du sens n’est plus au langage vrai mais aux puissances qui anime le langage lui-même cf. DzRF_165. Foucault dans une analyse sur le cogito et l’impensé, c’est-à-dire sur l’homme comme conscience et l’inconscient qui lui est coextensif : « l’essentiel c’est que la pensée soit à la fois savoir et modification de ce qu’elle sait, réflexion et transformation du mode d’être de ce sur quoi elle réfléchit », ou pour le dire autrement conversation et création à la fois comme nihilisme et vitalisme coexistent, et Foucault de continuer sur le mode de l’affection, de la mise en branle, la pensée « fait aussitôt bouger ce qu’elle touche : elle ne peut découvrir l’impensé, ou du moins aller dans sa direction, sans l’approcher aussitôt de soi », comme un Dedans plus proche que toute intériorité. On comprend alors les résonances qui s’opèrent entre Les mots et les choses FcMC de Foucault et Le visible et l’invisible MpVI de Merleau-Ponty au niveau du chiasme. Mais il existe une différence entre Foucault et Merleau-Ponty : chez Foucault, il y a un entrelacs entre intériorité et extériorité, d’une part, et dedans et dehors, c’est-à-dire une différence entre la Limite (finitude) et l’Horizon (schize). Tout ce questionnement sur une « nouvelle » conception du signe tient justement à cette différence, au fait que pour guetter l’horizon, il faille transgresser la limite. C’est toute la thématique de l’attirance chez Blanchot et de la transgression par négligence chez Bataille cf. FcDE1. C’est dans « La pensée du Dehors » que Foucault en appelle les philosophes à « définir les "catégories" » de cette « nouvelle » pensée. Et c’est sans doute là qu’entre en scène Deleuze qui, avec l’aide de Guattari inscrira une pensée de la coïncidence et du recoupement dans Anti-Œdipe et Mille Plateaux : la pensée-rhizome. C’est sans doute pour cela que Foucault disait de Deleuze qu’il était le philosophe du XXe siècle, Deleuze répondant que Foucault voulait dire qu’il n’était pas le plus intelligent mais le plus naïf, c’est-à-dire le plus négligent vis-à-vis de la finitude kantienne cf. FcDE1_239 et _542.

 

 

 

 

 

 

 

 

b. Pour une nouvelle théorie des signes.

 

 

 

 

Ceci me permet d’introduire ce que Foucault a très bien fait : remettre en cause toute la tradition philosophique serait sur ce thème de la théorie des signes qu’ont amenés conjointement Foucault-Deleuze-Guattari à partir de l’œuvre « prophétique » de Nietzsche. Parler de cette nouvelle théorie des signes permet en fait d’articuler une pensée autour de la question de l’horizon (la Différence) qui prend le pas sur la limite qu’est la finitude. L’une et l’autre suggèrent chacune une attitude propre. Ainsi il y a deux façons d’aborder la crise : « être las » ou « être là », c’est-à-dire refuser ou accepter un devenir vital. C’est la grande différence entre recueillir et entreprendre, recueillir les idées en concepts ou affects passifs et activer les idées en concepts en rapport avec la vie. Cette seconde option qui consiste à prendre des initiatives, à aller au-delà d’une ligne d’immersion et par là même à transgresser la limite du langage car tout ce qui arrive, les nouveautés, les singularités, arrive sans étiquette mais est souvent, comme chez Einstein précédé de périodes corporellement intenses. Nous les appelons des intuitions. Cette ligne d’immersion, cette limite du langage telle qu’on la retrouve par exemple chez Wittgenstein, tient au fait qu’il existe deux formes de « connaissance ». Ne peut-on pas connaître objectivement et connaître par sympathie ou accointance cette distinction entre deux formes de compréhension est assez courante : la première découpe un réel intelligible, le plus soustrait possible au sensible, tandis que la deuxième forme de compréhension appréhende un réel plus adéquat avec la réalité. Ainsi cette limite n’est donc pas exactement la différence entre philosophie cognitive et philosophie spéculative, mais entre deux devenirs possibles de la philosophie que nous aurons l’occasion de développer par la suite.

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais plus largement, cette différence pose la question de la transgression. La transgression de cette limite du langage est nécessaire à tout processus qui « avance », elle est le passage obligé pour toute création. Pour créer, on a besoin de sympathiser, alors que maîtrise et méprise semblent avoir une certaine correspondance. .A la fin de l’un de vos cours, Mr Loraux, il s’est produit quelque chose de spécial. Un jeu poétique et révélateur des mots. Vous demandiez avec enthousiasme, « qu’est-ce que maîtrise le philosophe ? », au bout de plusieurs répétitions du fond de la classe, mes voisins comme moi-même, nous entendions tout autre chose. La question devenait : qu’est-ce que méprise le philosophe ? La réponse s’en est suivie : la douleur, les femmes, etc… L’ascèse comme l’appelle Foucault, la concentration (rigueur) comme l’appelle Bergson est à la jointure de ces deux formes de connaissance qui nous font au fond passer de l’amour au mépris et inversement. Mais c’est la « rareté des énoncés », l’air raréfié pour la création, qui nous pousse à la cavalcade, à toujours tendre vers… Il faut commettre l’art de l’imprudence, de l’audace, transgresser ce qui est établi. On peut bien parler d’un art imprudent de l’amour. Maîtrise et non-maîtrise semblent s’opposer comme création et production. Mais Amour et mépris se complètent sans doute. Qu’est-ce qu’aimer ? Comment pleinement aimer ? bizarrement Aimer c’est Jean-Paul II qui en donnait une belle définition, bien obligé de constater l’usage que l’on faisait de dogmes. Pour lui aimer c’est ‘dépendre de’ mais ‘laisser faire’. Ceci résume le rapport entre l’autorité qui se gouverne elle-même et les péchés des fidèles qui dérivent simplement, qui vivent pleinement, assumant toutes les aberrations Dz. Ainsi il s’agit de bien comprendre que la « connaissance » suppose aussi bien le respect mortifère que de mal mener l’objet aimé.

 

 

 

 

 

 

 

 

c. La transgression de la limite et l’attirance vers le Dehors.

 

 

 

 

Guetter l’aurore, guetter l’horizon. Pour cela, il s’agit non pas de penser « vrai » mais de penser « juste », pour pouvoir dans un second temps trancher net, attitude sartrienne avouons-le. Notons par ailleurs que Foucault détachera bien les deux pendant toute une période de sa vie, avant sa confrontation avec les prisons qui firent naître une énième crise en lui. Ce que veut dire Foucault par penser « juste », c’est qu’il faut « maintenir la pensée dans une distance à l’impensé qui lui permette d’aller vers lui, de se replier, de le laisser venir » FcDE1_267. Pour comprendre ce qui est au dedans de l’impensé il faut en accepter le dehors. Il faut s’immerger dans la réalité confuse du présent. Il faut en quelque sorte transgresser le présupposé Kantien de la finitude plutôt qu’attendre derrière lui un hypothétique messie ou salut. C’est par exemple toute la thématique des veilleurs chez Foucault FcDE1_261-267 que sont Nietzsche, Blanchot ou Bataille. Il sont plus dans la transgression, dans la contestation, dans une provocation naïve que dans une réelle attente. Car pour détourner les propos de Blanchot, l’attente n’a pas pas d’objet, l’attente est profondément active et vigilante, bref il n’y a pas d’attente mais l’activation d’une perception plus poussée des choses. Comprenons bien : il y a une forme de naïveté qui fait que parler de transgression reste maladroit car on a oublié la limite, que naïvement on ne l’a pas vue trop distrait par le dehors, tout ce qui se passe. Si provoquer, ou contester, « c’est aller jusqu’au cœur vide où l’être atteint sa limite et où la limite atteint l’être » _238, guetter l’horizon c’est insister sur la fêlure inhérente à la Schize, à la Différence et c’est franchir la Finitude du village dialectique ou anthropomorphique pour aller sur la colline, au Dehors, et mieux voir l’horizon, (la Schize ou la Différence) que masquait la palissade de la finitude ou le donjon de la métaphysique. Fable un peu simpliste pour dire qu’en guettant l’horizon on oublie la limite que forme la crise et la finitude : notre désir, notre inconscience nous l’a fait franchir. C’est par naïveté que l’on a transgressé sans le savoir la finitude et la crise. S’il n’y a pas de transgression c’est qu’il n’y a plus de limite, que la crise a été résolue, car la limite et la transgression sont intimement liées[1].

 

 

 

 

Foucault en tant qu’il pense la transgression, en tant qu’il dissocie la théorie de la pratique (df Théorie de la pratique politique et théorie de la vie sexuelle) est comme Kant un penseur pré-critique, un penseur qui ne résout pas la crise [2]. Mais au fond Foucault savait cela puisqu’il pensait « qu’aucun individu n’est irremplaçable au sein d’un travail théorique. Ce que j’ai dit, n’importe qui pourrait le dire à ma place. C’est en ce sens que je suis parfaitement inutile. » Son utilité, Foucault la trouve dans l’influence de ce qu’il a pu dire et dans le trouble qu’il suscita et qui dépasse la simple analyse des discours à laquelle il se vouait. Sans doute cela tient-il aux usages et définitions renouvelées de certains termes, par exemple comme nous allons le voir du terme archive ou du terme savoir. Foucault les conçoit non comme des ensembles ou des registres mais comme des dispositifs autrement dit des conditions de possibilité : « J’appellerai archive, non pas la totalité des textes qui ont été conservés par une civilisation, ni l’ensemble des traces qu’on a pu sauver de son désastre, mais le jeu des règles qui détermine dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’événements et de choses » FcDE1_708. Foucault souligne événements et choses, je soulignerai le qualificatif « paradoxale », elle est paradoxale en tant qu’elle nie la distinction des mots et des choses. L’archive est un dispositif plus qu’un registre. De même je vous retranscris ici, l’usage que Foucault fait du terme savoir, pour lui le savoir n’est pas l’ensemble des connaissances mais le « socle » à partir duquel les connaissance sont possibles, on a peut-être cherché à y voir le pédagogique « socle commun de connaissance » mais l’extrait qui suit est très clair : « Dans une société, les connaissances, les idées philosophiques, les opinions de tous les jours, mais aussi les institutions, les pratiques commerciales et policières, les mœurs, tout renvoie à un certain savoir implicite propre à cette société. Ce savoir est profondément différent des connaissances que l'on peut trouver dans les livres scientifiques, les théories philosophiques, les justifications reli­gieuses, mais c'est lui qui rend possible à un moment donné l'appa­rition d'une théorie, d'une opinion, d'une pratique. … et c'est ce savoir-là que j’ai voulu interroger, comme condition de possibilité des connaissances, des institutions et des pratiques » FcDE1_498.

 

 

 

 

 

 

 

 

La corde tendue par delà la fêlure entre le Dedans et le Dehors devient, chez Foucault et Laporte, « une lumière allumée au milieu de l’ombre qui guide plus sûrement que la lumière de midi ». Il y a acuité plus grande et moins d’attente volontaire par rapport au jour qui vient. Guetter, veiller ce n’est pas attendre un signe convenu (le Messie par exemple), ou plutôt il faut entendre qu’à « guetter l’horizon » en maintenant de la distance avec l’impensé ce n’est pas être dans une posture d’attente, Foucault le dit à demi-mot : « il faut lire le texte de Laporte en laissant de côté, au mois pour un temps, ces guetteurs et ces veilles où la spiritualité occidentale a si souvent trouvé ses ressources métaphoriques ». A attendre, on trouvera toujours du sens mais celui du Signifiant, le fameux Messie par exemple et par là même on manquera le « loup véritable » qui ne ressemble jamais au loup tant décrié de nos régions. Il n’y a plus de Je pensant, mais un anonymat naïf du guetteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour finir sur cette théorie des signes : « Nietzsche nous a signifié pourtant depuis bientôt un siècle, que là où il y a signe il ne peut y avoir l’homme, et que là où on fait parler les signes, il faut bien que l’homme se taise. Ce qui me paraît décevant, naïf sur les réflexions, les analyses sur les signes, c’est qu’on les suppose toujours déjà là, déposés sur la figure du monde » FcDE1_503. Qu’il y ait résonance entre Merleau-Ponty et Foucault, entre Le visible et l’invisible et Les mots et les choses, Deleuze l’a très bien relevé DzF_117-118 n.36.

 

 

 

 

 

 

 

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