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Publié par Le Cazals

Nous chercherons par cette partie non à étudier la philosophie de Maurice Merleau-Ponty mais à montrer en quoi un philosophie confronter à une crise a été obligé d’évacuer et de supprimer un certain nombre de distinctions philosophiques qui l’encombrait et empêchait le mouvement de sa pensée. Cette tentative peut se lire dans les notes préparatrices à la fin de Le visible et l’invisible, là où précisément le fil de l’argumentation et de la persuasion est rompu. En effet Le visible et l’invisible a été écrit de 1959 à 1961 et publié en 1964 mais son écriture a été interrompue par le décès de Maurice Merleau-Ponty, figeant dans une grande richesse une oeuvre en train de se faire. Nous étudierons dans cette sous-partie, plus particulièrement le chiasme et chercherons à la décomposer.

 

Face à l’état de non-philosophie qui caractérisait les années 50, Merleau-Ponty précise « la crise n’a jamais été aussi radicale », est-ce la « fin de la philosophie ou [sa] renaissance ? » MpVI_217 : il pose à sa manière le thème de la mort de la philosophie, récurrent depuis Heidegger. Mais il marque une nuance en intimant au philosophe d’entreprendre une vraie réforme de l’entendement, de revoir et de redéfinir les notions les mieux fondées, d’en créer de nouvelles, avec des mots nouveaux pour les désigner » MpVI_17, comme si une nouvelle pensée devait émerger et accomplir une « conversion du langage. Merleau-Ponty cherche dans Le visible et l’invisible à indiquer comment d’une philosophie du regard distancié, de la représentation qu’il critique MpVI_301, à une philosophie de la vision, de la palpation de la chair MpVI_162/168, de l’être brut où les choses n’appartiennent plus ni à un ordre du symbolique ni à celui de la représentation. Tout Le visible et l’invisible vise à nous amener vers une notion qui n’est qu’ébauchée : le chiasme. Le chiasme est un dispositif « général » d’entrelacement qui fait coexister de l’hétérogène. Cet hétérogène est la jointure de tout type de visible avec son corrélat invisible MpS_39, VI_311-312. Il y a donc plusieurs types de rapport ou de réciprocités entre le visible et l’invisible. Comme le montre bien le développement argumenté de la première partie de Le visible et de l’invisible. Il s’agit pour nous de les mettre en évidence et, par là même, de décomposer ce que Merleau-Ponty désigne sous le chiasme et qui reste en partie énigmatique pour ses commentateur du fait de son décès prématuré. On pourrait trancher le chiasme selon trois grandes distinctions : 1°) la coupure entre le moi et le monde, au travers du « regard », 2°) la distinction entre les mots et les choses, (sur laquelle repose la « parole », le discours en tant qu’il nomme) et 3°) enfin la relation plus spécifique d’un Dedans et d’un Dehors (le virtuel et l’actuel qui permette de « penser »). Cette triple décomposition provient de ce que ces distinctions ne se superposent pas. Le chiasme non pl us ne se superpose pas à elles puisqu’il les englobe et l’usage qu’en fait Merleau-Ponty les mêle trop confusément. Ces écarts (ou césures en réciprocité), qui rendent possibles le « penser », la « parole » et le « regard », sont à notre avis trois des articulations récurrentes à la philosophie depuis ses origines : la finitude (1°), la crise (2°) et la schize (3°). On peut les expliciter ainsi :

 

 

 

 

1°) au niveau pragmatique du regard ou du travail, on a le rapport entre le moi et le monde, entre ce qui est subjectif et ce qui est objectif. C’est encore la relation du pour soi (sujet) à l’en soi (objet) chez Sartre. Merleau-Ponty cherche à indiquer à son lecteur comment s’en débarrasser. … la seule manière d’assurer mon accès au choses serait de purifier tout à fait ma notion de la subjectivité : il n’y a pas même de « subjectivité » ou d’ « Ego » MpVI_76. Purifier la subjectivité pour Merleau-Ponty revient à barrer la route au processus d’égotisation qui n’est pas le processus de subjectivation. L’un conduit à une projection d’un moi souvent passif sur le « monde » tandis que le second est la mise en place d’une capacité à transformer ce qui est plus largement que son petit monde.

 

 

 

 

2°) Le philosophe, donc, ne met en suspens la vision brute que pour la faire passer dans l’ordre de l’exprimé… MpVI_57. On se trouve alors au niveau de la parole. La césure tout en réciprocité n’est plus entre moi et le monde comme pour la vision mais entre les mots qui cherchent à exprimer un état de choses et ce même état de choses, entre ce qui relève de la théorie et ce qui relève de la pratique. C’est aussi là, la grande distinction entre esprit et matière, possible et réel que cherche à dépasser en philosophe Merleau-Ponty pour parvenir au plan du noème, de l’exprimé.

 

 

 

 

3°) Enfin plus difficile à appréhendé est la troisième distinction. Merleau-Ponty met l’accent sur cette distinction plus fine dans la partie inachevée de sa dernière oeuvre. Cette distinction est la schize ou la fêlure, le plus haut point du négatif comme dit Merleau-Ponty. Notons que la schize ne se superpose pas à la finitude, du fait qu’entre les deux, il y a le « je est un autre », la conscience réflexive. Cette différence la plus nuancée se joue au niveau de la schize (fêlure), entre ce que Foucault nomme le cogito et l’impensé. Le moi se partage suivant la schize, la fêlure du l’Ego, entre ce qui est à soi et ce qui est à l’autre mais au fond je trouve l’autre en moi, je ne le rencontre pas à l’extérieur DzF : c’est que le rapport avec les autres se double d’un rapport à soi DzF_188. Sans doute se trouve là dans cette imbrication ce qui fait le plus haut point du chiasme. Pour parvenir au chiasme pour le faire appréhender à son lecteur Merleau-Ponty se met à récuser les distinctions « immédiates et dualistes » qu’il nom me « idées de l’intelligence » cf. nota. MpVI_197. Mais la non-distinction (ou l’esprit) dont semble porteur le Chiasme, tient avant tout au fait que Merleau-Ponty souhaite « rejeter les instrument que la réflexion et l’intuition se sont donnés » MpVI_170, c’est-à-dire à ne pas prendre en compte leurs distinctions (crise et finitude pour l’intelligence, schize pour l’intuition).

 

 

 

 

 

 

 

 

Merleau-Ponty laisse quelque chose entrouvert, comme une faille dans laquelle se glissera Foucault puis à sa suite Deleuze et Guattari. Il y a chez Merleau-Ponty tout une aspiration au silence qui n’est en rien le fait de se taire définitivement mais le fait de ne pas devoir prendre la parole, de ne pas communiquer en ayant rien à dire. C’est trois grands types de distinctions sont en vérité des césures en réciprocité, des réciprocités qui peuvent parfois servir de frein à la pensée. Pour prendre un exemple de l’importance de la réciprocité que l’on se donne pour penser, chez Kant le fixisme vient de ce le sujet dans les conditions de l’expérience, qui ne sont pas pousser à leur limites, garanti toujours un certain donné. genre les réciprocités du transcendantal ralentissent par leur circularité la progression de la pensée qui est marquée chez Kant par la lenteur à évacuer la chose en soi : au final elle demeure un « concept limitatif », il ne l’a pas complètement abandonné. Prêtez votre oreille à toute les métaphores qui tournent de nos jours autour du vélo : on ne peut apprendre à en faire en marchant à côté mais au contraire en se lançant qu’on peut savoir ce qu’est faire du vélo. C’est la même chose avec la pensée. Ce n’est pas par l’analyse qu’on parvient à réellement l’activer Le transcendantal c’est cela : produire audouble répétition DzDR d’un présent toujours en acte et d’un passé toujours virtuel. C’est qu’au fond, il n’y a pas d’en soi, de « chose en soi ». Dans le cas contraire, on tomberait dès lors dans une métaphysique. Deleuze pour ne pas surinvestir le virtuel le court-circuite avec ce qu’il nomme l’actuel au moyen de l’image-cristal où virtuel et actuel deviennent pratiquement indiscernables et que donc la schize disparaît.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour conclure, une autre pensée est bel et bien possible même si Merleau-Ponty ne l’a pas ébauchée. Des basculements et des revirements qui peuplent de « déhiscence », toutes les notes préparatrices du visible et l’invisible, une chose est sûre Merleau-Ponty ne cesse de se repositionner loin d’un humanisme avec lequel il souhaite ne faire « aucun compromis » MpVI_322, telle cette citation tirée de la préface Signes, contemporaine des notes du visible et l’invisible : Tout ce qu’on croyait pensé et bien pensé — … l’humanisme libéral — …l’humanisme révolutionnaire — tout cela est en ruine. Mais là dessus nous sommes pris de scrupules, nous nous reprochons d’en parler trop froidement. Mais attention. Ce que nous appelons désordre et ruine, d’autres, plus jeunes, le vivent comme naturel et peut-être vont-ils avec ingénuité le dominer parce qu’ils ne cherchent plus leur références là où nous les prenions MpS_41. Dans son changement de références délaissant Husserl pour Bergson, Merleau-Ponty était le symptôme qu’une certaine orientation de pensée parvenait à son épuisement et se trouvait face à une impasse. Cette impossibilité était elle-même créatrice. Que l’homme ne soit pas sujet de liberté comme l’avoue Merleau-Ponty cf. MpS_44, mais tout juste objet de connaissance d’une période donnée c’est ce que ne cessera de dire Foucault dans Les mots et les choses et qu’il répète volontiers au sujet de Sartre et de l’humanisme FCDE1_651. Le chiasme, n’est-ce pas l’ « écheveau » que démêle Foucault tout au long de Les mots et les choses et qui fait que du chapitre IX (« l’homme et ses doubles ») des lignes d’une rare richesse, celle que saura faire fructifier Deleuze dans les années 70 ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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