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Publié par Anthony Le Cazals

L’abstraction de la Vérité et sa réception. — On pourrait croire que le jeu consiste à couper le lien que la pensée abstraite veut tisser avec la culture qui la reçoit sous le terme philosophie. Mais entrer dans un dialogue avec Badiou serait par là tomber dans le jeu de l’abstraction qui capture et n’en finit plus. Il n’y pas de compromis possible avec les forces réactives, celles de la Tarentule qui après avoir tissé sa toile indiscernable dans l’air, inocule son venin aux mouches qui s’y collent, pour reprendre une image de Nietzsche. Deleuze à la suite de Nietzsche indique que ce n’est pas le nœud de la pensée avec la culture qu’il faut couper, que ce n’est pas cette toile abstraite qu’il faut balayer d’un geste mais bien le lien posé comme une évidence entre pensée et vérité mais qui n’est que l’inoculation d’un venin. On dénote là « une paroxystique volonté de s’inscrire dans l’Histoire » BdC_76, de tisser la toile d’un système pour y prendre quelques ouailles. De cette volonté, naissent les désastres et autres fatwas criminelles qui veulent en finir avec ceux qui font plus qui n’œuvrent en secret ou opèrent selon la Vérité, en sécrétant du venin. S’il n’y a pas l’antidote de la critique, l’effet prétendument bénéfique est mortel. Pour le dogmatique, il faudrait tout remiser au garage selon une métaphore. Tout ce qui ne sait ce pourquoi il marche, qui n’a pas de valeur, « doit être démonté et révisé, il est presque assuré qu’on en changera le moteur » C_173. Le nouveau moteur fonctionnera au venin de la Vérité, c’est-à-dire du vide négatif qui la « fonde » — le Bien impropre — mais il s’encrassera vite et pour l’éternité. Avant de capturer de toute autorité le premier moteur qui passe, on pourra simplement se dire qu’il ne sert à rien de mépriser ce qui est et qu’il vaut mieux stimuler ce qui est à venir. Là est l’antidote face à ce qui n’est pas viable et l’on peut dire que c’est le poison abstrait qui pousse à produire l’antidote, comme ce fut le cas pour Héraclite et Empédocle. La réception de l’œuvre de Badiou dans la culture est tout ce qui l’occupe BdC_84 de son vivant car il sait qu’il doit la faire entrer dans l’histoire puisqu’elle n’est pas tenable, hormis à l’envers, dans l’abstraction. C’est la prétention à saisir ce qu’est le Bien, ce qu’est l’impropre et qui n’a pas de propriétés contrairement aux idées. Il n’est la propriété de personne. C’est sur lui que se fonde le trajet à l’envers. Si toute fondation a supposé la préparation d’une expédition comme le comprenait le terme grec, il n’en est rien pour le philosophe pris dans la décadence d’énergie de son « fondement ». Il ne fonde un système que pour se maintenir dans la moindre action et ne pas s’effondrer dans la vie active, où il ne tiendrait pas. C’est bien le principe du Bien sans propriété, qu’il faut battre en brèche, puisqu’il « fonde » l’appareillage crépusculaire de la pensée et de la vérité et non pas le nœud de cet appareillage avec la culture. En outre Badiou, ou plus exactement le vide de son système, ne prend de l’ampleur qu’à mesure qu’on cherche à le contredire et que son interlocuteur régresse en arguments non fondés. Vouloir interrompre la réception de cette œuvre ne conduit qu’à l’effet inverse et aussi à enfoncer l’interlocuteur dans la satire. Il ne faut pas être indifférent à Badiou mais le laisser aller jusqu’au bout de son système. Une fois le principe atteint et le système clos, il suffit d’en révéler l’imposture, car tout dogmatique se couvre de plusieurs peaux. C’est comme nous le verrons sous l’habit d’un coucou qu’il peut par exemple entrer dans l’histoire de la philosophie, comme celui qui a cherché à usurper une lignée, à la fonder là où il n’y avait qu’alliance contre nature. C’est bien une fois le principe de son système atteint que son trajet se renverse en un endroit peu réjouissant. Endroit fait de crépuscule qui le pousse à produire un désastre, ce thème est récurrent chez Badiou. Le désastre consiste à force de voir l’espace des vérités s’étendre, de prétendre détenir la vérité et de produire ensuite les lois criminelles — prescriptions — et autres fatwas philosophiques contre la diversité des existences. Mais Badiou devra s’il veut se tenir loin du désastre, taire ce qu’il pense réellement et produire encore plus son « imposture » BdC_74/325. Cette imposture ne sera plus seulement celle du nœud de la pensée et de la vérité mais celle qui consiste à ne pas tirer jusqu’au bout les conséquences de sa pensée. Mieux vaut un combat déclaré qu’une imposture qui par l’abstraction tente de cacher le mépris et la vengeance qu’elle contient ou encore un désastre civil qui viendrait de la vision trop crépusculaire d’une époque, où l’on ne relève que les dégénérescences, ces crises sont pour le philosophe des prétextes à ce que les choses passent sous sa gouverne ou par son « garage ».

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