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Publié par Paris8philo

Ce texte même s'il est la marque d'une politique du ressentiment et de la reconnaissance est déjà paru dans le numéro 23-24 (mars 2008) de la revue Ni patrie ni frontières. Une version légèrement modifiée (essentiellement sans les notes) du dernier chapitre va paraître aussi dans le numéro 22 du Quotidien des Sans-papiers. Nous le rendons maintenant disponible dans sa version complète. Celle-ci présente quelques légères modifications (exclusivement de style) par rapport au texte de la revue. Tel quel, il sera bientôt publié comme premier cahier d’une nouvelle collection, « Les cahiers du Quotidien des Sans-papiers ».  Paris8philo
 

1. Un «nègre», un livre


 

En 1961, au plus fort du mouvement de décolonisation, un livre eut son heure de notoriété auprès des intellectuels européens et notamment français. En voici la conclusion générale:

«Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles que l’Europe a stoppé la progression des autres hommes et les a asservis à ses dessins et à sa gloire; des siècles qu’au nom d’une prétendue "aventure spirituelle" elle étouffe la quasi-totalité de l’humanité.»

Cet appel à l’abandon était aussi, expressément, un appel au désaveu des intellectuels européens en tant que tels, qui applaudirent néanmoins pour la plupart, souvent au nom de la «honte d’être européens». C’était l’époque de l’engagement sartrien et Sartre précisément donna le ton, en préfaçant le livre et en invitant les Européens à le lire: «Ayez le courage de le lire: par cette première raison qu’il vous fera honte et que la honte, comme a dit Marx, est un sentiment révolutionnaire (1).»

L’auteur, un «nègre», n’était pas un nègre quelconque, mais un Noir martiniquais insoumis, médecin psychiatre de son état et révolutionnaire algérien de son choix, un ancien colonisé, français de naissance, un asservi, mais ayant développé une conscience aiguë de l’avoir été, donc un regard perçant et le plus lucide sur les conditions de la libération.

C’est pour aider à développer cette conscience de la révolte nécessaire, libératrice, chez lui et chez tous les colonisés de la planète, qu’il écrivit son livre. Pour la développer jusqu’aux extrêmes conséquences; pour que, conscients d’avoir à abandonner toute répétition plaintive, tout mimétisme de l’Europe, lui et ses frères nègres de tous les coins du monde en arrivent à la seule, à l’extrême, salutaire conclusion: quitter la métropole blanche.

Le ton nouveau du livre était sensible d’emblée pour des Français. Il rompait jusque dans la forme avec la tradition des bienséances intellectuelles. Il s’adressait non aux intellectuels blancs, ni aux intellectuels colonisés, dont le rôle de classe fatalement conformiste et mimétique était stigmatisé sans concessions, mais directement aux combattants de la révolution anti-colonialiste. À eux seuls l’appel était lancé.

L’issue du combat historique ne faisait aucun doute. Ce dont il s’agissait, c’était donc d’abord de préciser la condition de sa victoire réelle, non illusoire. Et la condition c’était: quitter la métropole globale d’une manière définitive. Physiquement, certes, pour certains; mais avant tout et pour la très grande majorité, pour le peuple global des pays du Tiers-monde, la quitter idéologiquement: dans ses mécanismes de pensée, dans ses concepts et ses principes, dans sa culture. La quitter humainement, en tant qu’hommes. Condition pour en finir avec leur infantilisation orchestrée par tous les moyens, par les forces sociales matérielles ainsi qu’intellectuelles, et pour prendre enfin en mains, à proprement parler, leurs destins.

Bêtes de somme jusqu’à hier, hommes debout aujourd’hui. Hommes dignes, poursuivant dans l’action, expérimentant par la voie de l’insoumission directe collective et violente, jusque dans les replis de leur psychisme en libération, donc intériorisant radicalement, leur éloignement global de la civilisation européenne – des colonisateurs des esprits comme des colonialistes et néo-colonialistes matériels.

 

Que reste-t-il, passé un demi siècle, de ce livre, Les damnés de la terre, au titre déjà évocateur du chant d’espoir des foules esclaves européennes en lutte; du chant d’espoir, plus tard, des foules esclaves des continents du Tiers-monde, des «hommes colonisés, ces esclaves des temps modernes (2)»; et qui à présent ravive en nous la vision du torrent de désespoir planétaire, l’enfer sur terre des damnés de la civilisation, corps et nourriture de notre contemporanéité ?

Page après page, on en démêle, on en tend les cordes, on en fait l’essai; et il s’en dégage des sons aujourd’hui disparates, mélange d’inactualité et d’actualité profondes.

Profondément inactuelle la perspective politique. Celle d’un mouvement mondial des paysans pauvres, des surexploités du Tiers-monde insurgés dans les révolutions anticolonialistes et anti-néocolonialistes, organisés dans les armées nationales, appelés à rejeter à la mer, avec les anciens et nouveaux colons, leurs anciennes et nouvelles bourgeoisies colonisées et néocolonisées, les «esclaves affranchis» («clientèles urbaines», «élites intellectuelles ou commerciales»), appelés à instaurer donc dans le monde, par le biais des révolutions nationales, le socialisme révolutionnaire internationaliste: puisque, «dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire (3)».

Que cette perspective ait été bonne ou mauvaise à l’époque, ce n’est pas ici la question. Elle est à présent dépassée par la dynamique des faits, par les bouleversements sociaux intervenus dans la composition de la population mondiale, les masses paysannes du Sud du monde n’étant plus guère paysannes dans la plupart des cas.

 


 

2. Populations mondiales


 

Les pauvres et surexploités du Tiers-monde sont aujourd’hui une réalité surtout urbaine, ou en passe de le devenir à grands pas – si tant est que l’on puisse encore qualifier d’«urbains» les bidonvilles, favelas et autres inqualifiables périphéries peu ou non urbanisées (en expansion permanente accélérée, le plus souvent mal recensées, impossibles à recenser, dont personne ne sait où «la ville finit», où «la ville commence») des «conurbations» et autres agglomérations monstres, villes capitales géantes et autres «mégalopoles», où ils s’amassent sans nombre.

L’emploi même du mot «urbanisation» est impropre, paradoxal, face à un processus mondial qui, par son ampleur et son intensité, n’a plus rien ou pas grand-chose à voir avec le traditionnel contraste ville/campagne, ni avec l’idée même de la ville, auxquelles nous ont familiarisés deux siècles d’historiographie et de sociologie européennes. Ce processus, désormais, ne concerne plus seulement les situations dites de mal-développement, plus seulement les pays qu’on appelle moins avancés; il n’est même plus lié à une phase quelconque de formation des conditions de l’industrialisation (comme cela a été en Europe et ailleurs), mais bien très souvent à la persistance et à l’aggravation, voire au retour du sous-développement structurel – économique, des conditions de vie et culturelles. Bref, il faut retenir ici ce fait majeur de notre temps: tout en étant souvent d’origine rurale ou quasi rurale, les déshérités, les surexploités, en somme les pauvres de ce monde, ne sont plus aujourd’hui une réalité sociale qu’on puisse définir «essentiellement paysanne (4)».

On s’accorde généralement pour avancer, d’après les estimations des démographes, que la planète est entrée dans la période (2005-2010) du dépassement de la population rurale par l’urbaine, celle-ci étant évaluée à peu près à la moitié de la population mondiale, 3,2 milliards d’hommes sur un total de 6,5 milliards estimés pour 2005 (48 pour cent déjà en 2003). Les cinq septièmes (environ 2,3 milliards d’hommes) de cette population urbaine totale s’entassent désormais dans les villes du Tiers-monde. Un chiffre, à lui seul, exprime l’énormité des changements en cours: rien que depuis 1980, en peu plus de deux décennies, la masse de la main-d’œuvre urbaine sur le marché mondial du travail aurait «plus que doublé»(5). Ce processus inédit dans les annales de l’humanité s’est déroulé notamment dans les pays du Tiers-monde (Chine incluse), où il continue à progresser d’un pas accéléré.

Ces estimations (où l’écran des chiffres n’en cache pas moins la réalité toute nue de la misère et des mille famines de ce meilleur des mondes) s’appuient sur les statistiques des Nations unies. L’imprécision par défaut de celles-ci est notoire, car elles s’appuient à la fois sur des définitions sociologiques légales (nationales) très variées et confuses (ou internationales très restrictives) et sur des recensements (effectués par les différents États) qui sont souvent, dans les meilleurs des cas (et non seulement dans le Tiers-monde), peu fiables, et dans les pires délibérément et massivement faussés. Nous ne nous livrerons pas ici à la critique des méthodes et du fond des statistiques officielles; citons seulement, pour en donner une idée, quelques exemples instructifs.

«À la fin des années 1980, le taux de pauvreté officiel de Bangkok n’était que de 5 pour cent», alors que des études avaient fait ressortir que plus d’un million 150 mille personnes, «près d’un quart de la population» de la ville (soit 25 pour cent), vivaient dans des bidonvilles. Dans les mêmes années, le gouvernement mexicain «affirmait que seul un urbain sur dix était réellement pauvre» (soit 10 pour cent), alors que par ailleurs des statistiques des Nations unies mêmes montraient que «près de 40 pour cent des urbains vivaient avec moins de 2 dollars par jour (6)».

Des exemples analogues pourraient être mentionnés pour de nombreux autres pays du Tiers-monde, où la situation est allée généralement en s’aggravant; certes, pour un ensemble complexe de raisons, mais dont le résultat général a été, et continue à être, l’augmentation incontrôlable des populations pauvres urbaines. Venons plutôt aux pays occidentaux les plus développés.

Rien qu’aux États-Unis, près de 8 millions et demi de personnes «avaient été omises lors du recensement de 1990, avec des groupes fortement sous-enregistrés». Quels étaient ces groupes ? Caprice du hasard, les «minorités ethniques» défavorisées (en particulier les enfants d’Indiens) et les «populations pauvres des villes (7)».

En un mot, tout porte à croire à la stricte invraisemblance des estimations selon lesquelles le dépassement réel de la population rurale mondiale par l’urbaine n’aurait pas déjà eu lieu, et ce, depuis un temps déjà plus ou moins éloigné.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas tant le caractère descriptif des chiffres qui importe, ni la chronologie plus ou moins précise d’un phénomène mondial qui, par son envergure même, échappe pratiquement à un traitement de type événementiel. Ce qui importe est le caractère profond du processus, ses tendances fondamentales, ce que, des transformations en cours dans les sociétés humaines, l’enregistrement et la description des données, même très approximatives, voire faussées, permettent de discerner; et la conscience du phénomène, d’appréhender. On se bornera ici à un seul aspect, mais majeur, de ces transformations.

 

Le demi-siècle qui vient de s’écouler a vu se déployer un processus général accéléré d’expropriation des populations paysannes inédit dans l’histoire (8). La diffusion planétaire du capitalisme dans les campagnes, la transformation des rapports de propriété, donc le bouleversement des rapports sociaux fondamentaux, ont conduit à cette issue «classique» (jadis expérimentée en Europe): la paupérisation massive, généralisée des campagnes et la dissolution des anciennes communautés villageoises, quelles que fussent leurs formes de division du travail et d’organisation sociale. Ce processus, en se doublant d’une expansion démographique tout aussi sans précédent, a produit un surplus énorme (se comptant par centaines de millions déjà dans les premières années du demi-siècle) de paysans sans terre et desperados, et il a ainsi «libéré» sur les marchés mondiaux du travail et du crime salariés une quantité énorme de bras bon marché, inépuisable trésor pour toutes sortes d’activités tant de l’«économie formelle» que de sa consœur «informelle» (ou «sauvage», ou «criminelle»).

 C’est cette paupérisation en continu – cette prolétarisation au sens propre de la grande majorité de l’humanité – qui est à l’origine des grands déplacements récents de populations. Ces migrations toujours en cours, quelque comparables qu’elles soient, parfois, en pourcentage des populations locales déplacées, à celles d’époques passées, notamment de l’Europe moderne, sont, par leurs dimensions, par la démesure des nombres absolus et l’étendue planétaire, quelque chose de tout à fait nouveau. Ici, la mesure de la quantité définit directement la qualité nouvelle du phénomène. Elle dresse l’acte officiel de l’invasion de la terre par une nouvelle «hominisation» (par l’espèce homo œconomicus, diraient certains): l’acte de l’avènement mondial d’une humanité plus ou moins conforme, dans ses phénomènes vitaux et sa matérialité pensante, à l’ordre, matériel et culturel, des rapports sociaux de la civilisation capitaliste.

En schématisant à l’extrême, on peut distinguer trois phases successives, correspondant à trois types majeurs de ces mouvements migratoires.

 

D’abord, les migrations des paysans appauvris, affamés, en excès dans les campagnes, essaimant vers d’autres campagnes et surtout vers les villes: prêts à vendre leur force de travail sous n’importe quelle forme, à n’importe quel prix, pour n’importe quel gagne-pain. Cette phase représente, pour ainsi dire, l’«accumulation primitive» en main-d’œuvre urbaine des pays du Tiers-monde. L’afflux massif (incontrôlé parce qu’incontrôlable, donc le plus souvent non chiffrable, même théoriquement) vers les villes y apporte non seulement, dans un premier temps, un grand nombre d’anciens paysans, mais encore, du même coup, leurs taux de natalité élevés; aussi est également forte, dans un deuxième temps, leur contribution à ce que les démographes appellent l’accroissement naturel de la population (sans compter les apports extérieurs, les nouveaux immigrants), accroissement «devenu le premier facteur de la croissance urbaine» dans ces pays (9).

Ensuite, tout cela déterminant un important surpeuplement urbain (et donc la misère croissante des prolétaires pauvres urbains), les migrations entre les villes d’un même pays ou, au-delà des frontières étatiques, de pays plus ou moins limitrophes du Tiers-monde.

Enfin, les conditions générales de vie ne s’améliorant souvent pas, s’empirant même dans ces pays, du fait notamment des rapports qui ont été globalement qualifiés de néo-colonialistes (alors que, abstraction faite des cas particuliers, y progressent dans l’ensemble les taux et les niveaux de scolarité, et le développement des moyens de communication et de transport aidant par ailleurs), les migrations internationales à grande échelle, et notamment vers l’ensemble des pays développés, migrations en plein, nouvel essor depuis quelques décennies.

Cela va sans dire que ces trois phases majeures se sont déroulées dans le temps, et se déroulent encore, dans des proportions, selon des combinaisons, des variantes, avec des rythmes différents, suivant les différentes régions du monde. Mais, en tant qu’abstraction concrète – qu’exode rural planétaire –, on peut considérer la première phase comme globalement achevée, pour l’essentiel, au commencement du XXIe siècle. Il est vrai qu’il existe des pays, des régions entières, pour lesquels les statistiques semblent fournir une autre indication, mais cette diversité est non seulement locale mais partielle: des «poches de résistance» spécifiques et le plus souvent en voie de disparition hâtive. Mondialement, le processus de fond semble accompli ou sur le point de l’être, et la destruction des fondements des sociétés paysannes paraît avoir eu lieu partout.

Ceci d’autant plus que s’étend, comme le soulignent nombre d’observateurs sociologues, le phénomène des migrations «pendulaires», temporaires et répétées; que s’amplifie partout dans le Tiers-monde le mouvement de va-et-vient des personnes (par exemple, saisonnier) entre les campagnes et les villes, rendu possible par la diffusion des moyens de transport contemporains. Les anciennes définitions sociologiques, donc la distinction entre «urbains» et «ruraux», tendent ainsi à devenir caduques, de plus en plus inadéquates face au «flou» du mouvement des sociétés actuelles; et même la tendance depuis quelque temps observée à la diminution de la croissance urbaine globale pourrait n’être, après tout, qu’un leurre, lié à des modèles devenus impropres à décrire de nouvelles formes sociales.

 

Notes

1. Préface à F. Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte, Paris, 1985, p.10 (1e éd. Maspero, 1961). La citation de Fanon se trouve p. 235.

2. Ibid., p. 51.

3. Ibid., p. 41-42.


4. C’est pourtant ce que fait le Bureau international du travail. Voir l’encadré.

5. M. Davis, Planet of Slums, 2006, traduction française sous le titre Le pire des mondes possibles, La Découverte, 2007, 2e éd, p. 8.

6. Ibid., p. 28.

7. C. Rollet, La population mondiale, 6,5 milliards, et demain ?, Larousse, 2006, p. 11.

8. Populations paysannes au sens large, celles tirant leurs principaux moyens de subsistance de la culture de la terre, sans tenir compte des formes historiques (pré- ou proto-capitalistes) et des buts de la propriété et de la production.

9. M. Guillou et N. Szotokman, Géographie mondiale de la population, Ellipses, Paris, 2004, 2e éd., p. 119.
 
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