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Publié par Le Cazals

Sancho, la question est bien de savoir ce que tu poses après ton ivresse (ou plutôt ce qui était entendu avant). Tu veux produire une sorte de mouvement aberrant sur toi-même ou sur nous-même (si on prend une collectivité éparse) et te disant que cela suffira. Mais je te dirait qu'il faut tout de même un manière de couper sec, une manière de trancher sans doute héraclitéenne. Je pense au Polemos ou Hormesis, au Combat père de tout et à l'éperon (qui n'est pas exactement dans sa philosophie). Mais il a la même ivresse que Socrate arrivant au milieu du fleuve dans le Phèdre (ce passage que tu aimais tant commenter sur ton blog www.philo.over-blog.com)

Si j'ai parler d'intuitionnisme, et tu m'as tout de suite pris au mot, c'est que le terme est valable chez Bergson puisqu'il s'agit d'une méthode, donc d'une manière d'aborder (ou concevoir) la réalité avec ses limites et ses illusions, ce que tu appelles sancho un « cache », un « cache-sexe » parfois. Mais les intuitions restent paradoxalement systématisée comme méthode, ou associée , voilà les deux possiblités. Systématiser comme méthode; c'est un isthme de pensée, puisqu'elle ne prend pas en compte toute la réalité mais qu'elle relève ce qu'il y a de non aperçu ou de ténu et qu'il « reviendrait au philosophe » d'accentuer précisément parce que porteur de nouveauté. D'autres parlerait de subversif ou d'intempstif. Peut-être ne faut-il pas accompagner ce qui est fragile est qui ne tiendrait pas sans la philosophie mais plutôt insuffler ou stimuler de nouvelles capacités d'énergies, qui sauraient jouer avec la dissuasion ou coercission des pouvoirs. On parle donc du régime d'accompagnement dans la philosophie antique (accompagnement de la descente des idées dans notre monde, les termes exacts ) on peut parler d'auto-affection et plus largement. L'auto-affection, c'est l'effort sur soi, le développement de la volonté.

 

Ce que tu ne t'imagines pas, mais sans doute est-ce une vision tragique qui cède à l’autorité, c'est que certains philosophes sont en train en ce moment de constituer une sorte d'appareillage apparemment implacable, en tout cas pour les têtes qui cherche sérénité et stabilité. Au niveau institutionnel, ce verrouillage aura son poids. Mais ceux qui rentrent dans une institution et s’y trouvent bien choisissent plus la voix de la facilité que celle de l’effort. C’est qu’il faut savoir sortir de la lâcheté institutionnelle ou éditoriale où tout est donné. Ce fut la grande leçon des premiers grecs, hormis Pythagore, qui tous étaient « aristocrates » dans des démocraties. On parlerait d’esprits libres ou autonomes aujourd’hui car leur noblesse n’était pas d’héritage. C’est qu’ils inventèrent de nouvelles « possibilités » de vie, bien souvent en dehors des écoles ou des sectes, ou plutôt qu’ils affirmèrent bien avant Platon leur capacité d’autonomie. Pensons à Héraclite qui disait à propos des professeurs : « éveillés ils échouent à comprendre ce qu’ils font, ils oublient de même ce qu’ils font pendant leur sommeil », à savoir quel système ils perpétue, celui du restés sages et écoutés. Ce qui se passe dans l’institution est peut-être à mettre en parenthèse, on s’essaye, on se tâte. Il y a toutefois de grandes Dames comme Christine Malabou ou Monique Dixaut. Mais quelque part on profite de l'inadvertance et du côté un peu détaché-de-la-vie de certains étudiants, ils finissent comme nombres d’ « esprits libres » ou d’écorchés du ciboulot dans un ressassement. Ils sont mieux que de la chair à canon, ce sont des cerveaux disponibles pour par exemple perpétuer la dialectique ou la phénoménologie, une manière pour eux de subsister dans l’institution, son Dehors leur paraissant si glacial, je parle du rythme apparemment accéléré de la vie actuelle. La dialectique et la phénoménologie sont deux des impasses reconnues par Hegel et Heidegger eux-mêmes : pensons à leur « pas de philosophie ou Spinoza » et « fin de la métaphysique 1964 », la métaphysique étant ce jargon « déclencheur » de nouveautés qui au final n'adviennent pas). Hegel s'en sort en disant que tout processus est marqué par son incomplétude mais les choses basculent parfois. L’heure n’est plus à une pensée de la différence ou de la nouveauté radicale, mais à une pensée l’ « excédence » (Paul Audi), de l’excès, de hybris qui n’a plus rien à voir avec la mesure humaine, pensons aux réseaux, aux essaims, aux contamination, à internet. Pour revenir à la phrase d’Héraclite, on ne connaît les conséquences des vérités dialectiques hors de la philosophie, en tout cas celui qui les émet, demeure au fond dans un processus de véridiction (les axiomes sont véridiques , Badiou ), qui au font n’est qu’une vengeance par rapport au fait de s’être senti trompé par un « mensonge », par des « vérités » dont les effets n’advenaient pas. Des vérités, celle qui postules par exemple des genres on retiendra qu’elles auront tout de même des conséquences une influence sur la société, plus comme frein à un certain dynamisme que comme grandes émancipatrices.

 

Ayant relu, certain de tes textes, j’ajoute ceci. Tu as raison sur Deleuze il fuit, faite de pouvoir courir, le fait qu’on lui ai enlevé un poumon l’empêchant de la faire, fuir chez lui est parfois une négation plus qu’une affirmation de la volonté. Mais je ne rechigne pas à me confronter à toi, car le dialogue n’a rien à voir avec un quelconque effort sur soi mais plus avec l’usage ample d’une facilité à discourir. Virant dans la sophrologie, rejetant avec une certaine inversion, l’ivresse qui t’a fait naître, Sancho, tu te tournes vers les faibles, les ratés, sous une forme compassionnelle, plutôt que de les laisser venir à toi, en pensant les aider tu ne les aides pas à s’en sortir, à leur faire comprendre que c’est par eux-même et non des maximes que l’on parvient à une vie heureuse, l’existence ne leur procure au stade où ils en sont aucune(la philosophie étant au Dedans saisissant les vérités et la société en Dehors de la philosophie et obéissant aux lois). Hegel a été un penseur ("charlatan" pour Schopenhauer) de l'Etat et du Droit, il a, au fond, judiciarisé notre société ou participer à cette optique : avoir de bons avocats de son côté capable de démonter une procédure par vice de forme est une valeur sûr dans les sphères d'influences. Tous ces philosophes qui pose la loi pour mieux s’en écarter, appelons-les les dogmatiques, je les perçois un peu comme des décadents, des annonciateurs de crises ou de crépuscules qui dès lors leur permettent de poser un discours qui nous laissent dans cette crise ou cette crépuscule qui sert leurs dogmes. Je suis peut-être tragique en cela mais je ne crois pas qu'il faille y être indifférent, c'est l'intensité de notre époque qui en dépend : la capacité à faire naître autre chose que les valeurs judéo-chrétiennes voire, à pleins d'endroit .

 

Donc qu'est-ce qui vient après le délire qui fait naître tant de grandes choses, deux possibilités s’offre alors :

celle d'indiquer ce qui a de l'importance à savoir l’avenir : penser par rebonds en dansant (c’est-à-dire en pratiquant une certaine activité physique tout en sachant que lire n’est pas penser

ou celle demeurer d’une réflexion rabougrissante (le dialogue de l’« âme » avec elle-même), de voir partout une crise pour mieux appuyer son discours. La crise c'est inviter les gens à choisir (le choix c’est la krisis en grec) plutôt que de rester indifférent au choix, à rentrer dans des rapports de pouvoir plutôt que de (pour)suivre son intuition.

 

Donc Sancho faut-il aller jusqu’à renier ton ivresse initiale, qui est au fond la clé de ta propre compréhension, et ne pas voir que ton ivresse d’exister est un dérivatif, un pis-aller, une obligation de chaque instant (comme sarkozy devant se persuader à chaque instant qu’il est un grand homme pour être à la hauteur de la petitesse du personnage). Cette volonté d’ivresse plus déclarée que donnée te fait rater l’orientation compassionnelle de ta démarche actuellement, bref quand l’ivresse retombe c’est toujours moins joli à voir. Avec quelle clé as-tu refermé la porte de l'ivresse, pourquoi un tel engagement autour des valeurs du Bien et du Mal, du Vrai et du Cache-sexe, plutôt qu'un perpétuel dégagement ? Au passage l'attitude est héraclitéenne et non deleuzienne :) Merci de votre compréhension.

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sancho 14/01/2008 13:44

Le Cazals : je te remercie de ces lignes, auxquelles je réponds tard, ayant été absent du Net ces derniers jours. Pour moi, l'ivresse n'est pas une position philosophique, ce n'est pas une nouvelle pensée qui aurait à se faire son trou. C'est un retour au réel. C'est la seule façon d'échapper au nihilisme actuel en même temps que de neutraliser d'avance les nouvelles idéologies qui, demain, voudront formater à nouveau nos pensées. L'ivresse dont je parle est indissociable d'un contenu du réel. Il faut revenir à un contenu en matière de réel, ou y venir enfin. Cela ne peut se faire que par un mouvement de type sismique qui touche chacun : prendre enfin acte du séisme qu'est exister et du rôle souterrain que ce séisme a joué dans toute culture et toute religion jusqu'à ce jour. L'ivresse est l'expression, la plus adéquate, la plus accessible, la plus démocratique de ce séisme ontologique. C'est elle, cette ivresse, la promesse de nouvelles valeurs. Mais elle ne les contient pas. Elle n'est que la condition pour les créer. Sinon, je n'arrive pas à avoir ton adresse pour t'envoyer mon livre. Tu peux d'ailleurs le trouver à la librairie L'Eternel Retour, rue Lamarck, dans le 18è, où il est en dépôt. Mais j'aurais bien aimé te l'offrir!