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Publié par Paris8philo, texte de Michel Eltchaninoff

 

Après des années de marxisme-léninisme et une difficile transition démocratique, on pourrait croire la philosophie russe exsangue ou muette. Bien au contraire. Les philosophes moscovites, qu'ils évoquent leur passé, la religion, Poutine ou l'avenir de leur pays, expriment toute la vitalité d'une pensée à découvrir. D'avance précisons que le chaos n'est que la coexistence de deux ordres au minimum. Paris8philo


Par Michel Eltchaninoff, à Moscou


Moscou n'est pas une ville musée. Cette immense cité de dix millions d'habitants a trois visages. De son passé d'avant 1917, Moscou garde son air de gros bourg commerçant, à mille lieues de la raideur péters­bourgeoise. Les églises foisonnent et les vieilles dames devisent devant les entrées d'immeubles. Les Soviétiques, qui ont voulu normaliser cette ville trop patriarcale, ont réussi à la défi­gurer. Cette Moscou socialiste est omniprésente. La statue du philosophe Karl Marx fait encore face au théâtre Bolchoï. Enfin se dessine la Moscou libérale avec ses boutiques et ses restaurants de luxe, qui envahissent le centre historique. Les clients tout de Dior vêtus y garent leur Bentley ou leur Lotus, sans oublier les 4x4 Mercedes noires des gardes du corps. Moscou n'est pas politiquement correcte : organiser une gay pride y est impensable ; les mannequins croisent les enfants des rues ; vous pouvez acheter, dans le métro, des diplômes ou vendre vos cheveux. L'avenir politique et social reste incertain. Penser dans ce chaos tient de la gageure, mais les philosophes rencontrés livrent des analyses passionnantes. Les questions qu'ils abordent épousent les trois visages de Moscou. Ils évoquent l'époque tsariste, l'héritage soviétique et les transformations du monde d'aujourd'hui. Ils nous renseignent en chemin sur une philosophie russe peu connue, où se mêlent intérêt pour les arts, la religion, la politique et pure spéculation métaphysique.

L'université d'État de Moscou domine toute la ville. C'est l'un des lieux les plus symboliques de l'ère soviétique. Le septième gratte-ciel stalinien a été achevé en 1953. Ses tableaux de style réaliste socialiste, ses lustres et ses marbres, nous replongent dans le passé. La prestigieuse université est un lieu de savoir et de pouvoir, en éternelle concurrence avec l'université de Saint-Pétersbourg. Le MGU, comme l'appellent les Moscovites, veut rester un lieu d'excellence. Mais comment l'une des plus puissantes institutions soviétiques a-t-elle vécu la chute du communisme et la fin du marxisme officiel ?

Vladimir Mironov est doyen de la faculté de philosophie. Il dirige le département d'ontologie et de philosophie de la connaissance, descendant du fameux département de matérialisme dialectique, censé offrir les bases philosophiques, inspirées de Marx et Lénine, de la vérité absolue. Imposant mais bonhomme, il admet que la page communiste est loin d'être tournée. « Étudier la philosophie est obligatoire dans tous les établissements d'enseignement supérieur quelle que soit la discipline. C'est un héritage de l'Union soviétique. Il s'agissait d'apprendre à tous la philosophie marxiste, explique-t-il. C'était très idéologique, mais ce système offrait aux jeunes des schémas de pensée, pas forcément mauvais d'ailleurs. »

Cette époque est désormais révolue, mais se débarrasser des habitudes n'est pas si simple. Vladimir Mironov évoque des manuels écrits récemment : « Ils se ressemblent, avec leur squelette qui reprend exactement celui du matérialisme dialectique. » D'ailleurs, « débarrassée de sa gangue idéologique, la pensée de Marx reste actuelle ». Le doyen applique cette grille de lecture à l'évolution du monde : « Un nouveau type de capitalisme oligarchique qui profite à la caste au pouvoir est en train d'apparaître en Russie comme dans d'autres pays d'Europe. Les programmes sociaux, les systèmes d'enseignement sont attaqués. Les tensions sociales vont croissant », affirme-t-il. Et Poutine ? En éliminant toute opposition, en érigeant ce qu'il appelle une « verticale du pouvoir », le président russe commet une erreur politique. « D'un point de vue philosophique, ce sont les horizontales qui soutiennent les verticales. » Or le pouvoir actuel les interdit.

Retour dans le centre de Moscou. Avec Oleg Nikiforov, jeune éditeur des philosophes russes les plus en vue (éditions Logos), nous rencontrons des représentants du courant « postmoderne », comme Valerij Podoroga ou Mikhail Rykline. Ennemi d'un ancrage nationaliste de la philosophie, suspicieux à l'endroit de toute sacralité, religieuse, politique, esthétique ou métaphysique, le postmodernisme cherche à « déconstruire » les absolus et les discours apparemment les plus solides. Ce courant, dont la figure tutélaire demeure Jacques Derrida, a rencontré en Russie un succès foudroyant. Il est vrai que Derrida s'est rendu plusieurs fois en Russie et qu'il a écrit un essai sur son premier séjour de 1990 : Moscou aller-retour (L'Aube). La remise en question des discours sacraux a peut-être rencontré ici un écho plus important qu'ailleurs. Il s'agissait de critiquer l'idéologie soviétique, mais aussi certains mythes nationaux prérévolutionnaires, comme l'« âme slave » ou la « mission messianique de la Russie ». Les philosophes russes, cultivés et éclectiques, ont naturellement assaisonné le postmodernisme au contexte local.

Mikhail Rykline nous reçoit chez lui. Lui aussi a fait ses études durant l'époque soviétique, mais son maître Merab Mamardachvili (lire encadré page 27), grande figure de la philosophie soviétique non soumise à l'idéologie, a fait de lui un penseur européen, à bonne distance du marxisme officiel comme de la philosophie russe traditionnelle. Il a longtemps vécu en France et aux États-Unis, a côtoyé Derrida et écrit une dizaine d'ouvrages. Aujourd'hui, une question l'obsède : pourquoi tant de philosophes occidentaux ont-ils été attirés par l'expérience soviétique ? « De l'intérieur, c'est plutôt son visage terroriste qui prévalait », avoue-t-il. Et il s'en indigne : « Pourquoi les philosophes qui ont participé au nazisme ont-ils été si violemment condamnés par les intellectuels occidentaux tandis que ceux qui approuvaient la terreur stalinienne n'ont pas été critiqués ? Pourquoi le soviétisme, pour emprunter le vocabulaire de Derrida, est-il si difficile à déconstruire ? » Le pire, pour Mikhail Rykline, est que le pouvoir poutinien utilise encore l'expérience soviétique à des fins de propagande : « Poutine a dit récemment que la plus grande tragédie du XXe siècle avait été la chute de l'Union soviétique. On joue toujours l'hymne soviétique, dont on a seulement changé les paroles. La propagande nous convainc que Staline n'était pas si mauvais… » Si Poutine utilise la sale guerre en Tchétchénie pour promouvoir une idéologie nationaliste et autoritaire, reste à combattre ou à fuir. Une fois de plus, selon Mikhail Rykline, la Russie connaît une tragédie dans l'indifférence de l'Occident.

Cet ardent postmoderne juge sévèrement la philosophie russe traditionnelle. Elle ne ferait selon lui que commenter la grande littérature russe ou inventer une idéologie chrétienne. Il est vrai que Fiodor Dostoïevski, plus encore que Léon Tolstoï, a inspiré tous les penseurs russes de la seconde moitié du xixe siècle et de la première partie du xxe. Vladimir Soloviev (1853-1900), le « Descartes russe », a personnellement connu le grand romancier ; Vassili Rozanov (1856-1919) a épousé sa maîtresse Apollinaria Souslova ; Léon Chestov (1866-1938) a écrit un ouvrage fondamental sur Nietzsche (lire ci-contre) et Dostoïevski (La Philosophie de la tragédie) ; Nicolas Berdaiev (1874-1948) considère que la philosophie russe a toujours vécu « sous le signe de Dostoïevski ». Plusieurs philosophes russes ont été par ailleurs socialistes dans leur jeunesse avant de vivre une crise spirituelle et de redécouvrir la foi chrétienne. Certains, comme Pavel Florensky (1882-1937) ou Serge Boulgakov (1871-1944), sont devenus prêtres. Mais souligner l'influence de la littérature ou de la religion suffit-il à discréditer cette tradition ?

Ce n'est pas l'avis d'Aleksei Kozyrev, qui enseigne la philosophie russe à l'université de Moscou. Né en 1968, il a découvert cette tradition oubliée à l'époque de la perestroïka. Rappelons que le régime soviétique l'avait largement censurée. Pour le pouvoir communiste, l'histoire des idées avant la Révolution se réduisait aux penseurs radicaux et athées. Au début des années 1990, le grand public a brusquement redécouvert un pan entier de la culture nationale. Aleksei Kozyrev avait déjà abandonné les cours de marxisme-léninisme pour se pencher sur le plus célèbre des philosophes russes, Vladimir Soloviev. En partant explorer ses archives, il a étudié une métaphysique fortement inspirée de Platon, de christianisme et de philosophie allemande, mais également une pensée politique et sociale de portée universelle, « une métaphysique classique » toujours d'actualité, soutient-il.

Les critiques adressées par les « postmodernes » ne le troublent ­guère. Étudier l'histoire de la philosophie russe ne fait pas de lui un mystique hagard, un ultranationaliste ou un poutinien fanatique. Il est vrai qu'ils existent. Poutine lui-même affiche son goût pour certains penseurs « nationaux ». Dans un pays où la confusion entre philosophie et idéologie a été monnaie courante, la vigilance est, pour Aleksei Kozyrev, de mise. Même si la philosophie russe est imprégnée de religion, il faut maintenir bien séparées la théologie et la libre recherche philosophique.

La perestroïka, qui a permis la renaissance de la pensée russe non marxiste, a également donné lieu à un formidable réveil religieux. Le régime soviétique exerçait une féroce répression à l'encontre des croyants. Fréquenter les églises ou se faire baptiser vous faisait perdre votre travail. De nombreux prêtres étaient envoyés dans des camps. Au cours des années 1990, les églises de Moscou, fermées pour la plupart, ont été rendues au culte. On a vu des jeunes gens, fraîchement baptisés, convertir leurs parents, athées militants. Quinze ans plus tard, l'Église orthodoxe a pignon sur rue.

Malheureusement, des milieux conservateurs et nationalistes ont tenté de récupérer ce mouvement pour transformer la spiritualité orthodoxe (lire ci-dessous), si profonde et tolérante, en idéologie de substitution. La situation est telle, désormais, que les mêmes qui ont redécouvert la philosophie religieuse russe doivent la défendre contre certaines dérives. Alekseï Kozyrev nous apprend que le ministère de l'Éducation, inspiré par le Patriarcat de Moscou, tente d'introduire dans tous les établissements d'enseignement supérieur un département obligatoire de théologie. « Cette idée est issue d'une vision encore communiste du monde, selon laquelle l'homme ne peut vivre sans idéologie, s'insurge-t-il. Il faut laisser un champ laïc à la philosophie. »

Nous sommes invités à prendre le thé dans le lieu le plus emblématique de la philosophie russe classique : la maison où a vécu l'un des plus grands penseurs du xxe siècle, Aleksei Lossev (1893-1988). Ce métaphysicien prolifique, grand spécialiste de la culture antique et profondément chrétien, a vécu toutes les vicissitudes d'un philosophe « idéaliste » en URSS. Envoyé dans les camps dans les années 1930, il a été longtemps interdit de publication et d'enseignement.

Sa veuve, Aza Takho-Godi, 83 ans, professeur de littérature antique à l'université de Moscou, habite avec sa nièce Elena dans la même maison, sur l'Arbat, une vieille rue moscovite. Lors de notre dernière rencontre, en 2003, elle luttait pour sauver cet endroit historique et l'impressionnante bibliothèque de son époux. Des spéculateurs tentaient alors de racheter le bâtiment pour en faire… un cybercafé. Il y a deux ans, la mairie de Moscou a enfin décidé de protéger la maison, qui est devenue la « bibliothèque d'histoire de la philosophie et de la culture russe ». Depuis, séminaires, colloques et publications sur la pensée russe s'enchaînent à la Maison Lossev. Le lieu est chaleureux, en grande partie grâce à la joie de vivre et à l'énergie des deux maîtresses de maison. Mais il y a autre chose. Ici, l'on se rend compte que la philosophie russe n'intéresse pas que les antiquaires de la pensée ou les nouveaux convertis à l'anticommunisme. Lorsqu'elles organisent des soirées d'hommage à tel ou tel penseur, Aza et Elena Takho-Godi invitent les membres de la famille de ces derniers. Ainsi, pour parler de Gustave Chpet, héritier russe du philosophe allemand Husserl au début du xxe siècle fusillé en 1937, ses deux filles nonagénaires étaient là.

La philosophie et l'histoire vivante du siècle communiste s'entremêlent. Il serait absurde de rejeter cet héritage. La pensée russe peut retrouver la place qu'elle mérite sur la scène philosophique si elle sait éviter le nationalisme ou la superstition, si elle reconnaît ses liens profonds avec les autres philosophies européennes. Son approche esthétique et vivante de la rationalité, la place qu'elle tente de ménager aux interrogations religieuses peuvent nous aider à ressaisir les difficultés du monde d'aujourd'hui.

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