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Publié par Le Cazals

Ou comment l'intuition  détermine la direction par où notre volonté peut s'accroître, et donc notre liberté. Les Grecs, Platon et les philosophes qui le suivirent, fonctionnaient sous le regime de la contemplation (transcendance), les philosophes modernes ont, selon Bergson une tout autre conception de la liberté, puisqu'elle requiert la volonté et le travail de l'intuition.

« Quoiqu'il en soit, c'est par là que je conclus, il y a immanente à la philosophie moderne, l'idée du primat de la volonté, non seulement par rapport à l'intelligence, mais même, sinon en fait, au moins en droit, par rapport à la nature, par rapport aux faits naturels. Que si on cherchait l'origine psychologique de ces deux idées, l'idée du double primat, on la trouve certainement dans ce fait d'observation psychologique que la volonté est en effet quelque chose de merveilleux, quelque chose qui, par certains côtés, par certains aspects au moins, participe du miracle. La volonté est bien une force qui est capable de s'accroître elle-même indéfiniment. Une force naturelle, c'est quelque chose de donné, donné non seulement en qualité, mais même en grandeur ; mais la force morale, enfin la force du vouloir, c'est quelque chose dont la grandeur n'est pas donnée, en ce sens qu'avec un peu on peut faire beaucoup, ou plutôt qu'il n'y a pas de peu, ni de beaucoup ; on peut vouloir, vouloir se donner de la volonté.
Au point de vue physique, il y a un paradoxe mais ce paradoxe est une vérité morale, une vérité d'observation morale, la volonté est capable de se multiplier elle-même ; elle est créatrice d'elle-même, dans certains cas créatrice d'intelligence ; peut par une espèce d'appel de force accroître et comme illuminer l'intelligence ; on l'a bien dit des fois, une intelligence obscure peut s'illuminer dans un accès d'enthousiasme, c'est-à-dire par l'effet de la volonté arrivée à l'état aigu. Il y a donc là comme un réservoir indéfini d'énergie en quelque sorte transformable en intelligence. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cette puissance de la volonté tient avant tout à la direction. Les forces de la nature sont des forces dont l'intensité n'est pas fonction de la direction, ne dépend pa de la direction qu'on leur donne; mais la force de la volonté lui vient de sa direction; si la volonté adopte une direction au hasard, sa force se neutralisera, il y a une direction et une seule, que nous appelons la bonne, où au contraire sa force se multiplie indéfiniment. Voilà une vérité psychologique que les Anciens n'ont pas aperçue ou qu'ils n'ont aperçue que très confusément, c'est ce que nous appelons l'intuition psychologique. Maintenant cette intuition, la philosophie d'une part, la théologie de l'autre, pourront l'interpréter, et nous verrons combien ces interprétations ont varié, mais en général, la tendance des philosophes modernes, de Descartes en particulier, a été d'arrêter très vite la participation de la volonté humaine à ce quelque chose d'infini, et d'y voir aussitôt l'intervention de quelque chose ou de quelqu'un d'infiniment supérieur à l'homme. En somme la discussion porte là-dessus, sur l'intervention, mais au-dessus de toutes les discussions il y a ce fait qui est un fait, on peut dire d'observation psychologique. C'est là, semble-t-il un des points essentiels, une des idées essentielles qui ont passé dans la philosophie moderne et qui expliquent le renversement du point de vue sur la question de la liberté.
De ce renversement nous parlerons, Messieurs, avec plus de détails dans notre prochaine leçon, où nous étudierons le problème de la liberté chez Descartes »

Ce texte qui traite de l'interaction de la volonté et de l'intuition avec la question de la liberté est extrait de la leçon d'Henri Bergson du 12 mars 1905. Il a été établi à partir du dactylogramme rédigé, à l'intention de M. Péguy, Par les frères Corcos, sténographes judiciaires. C'est donc le propos même de Bergson auquel nous avons accès. le dactylogramme est déposé à la bibliothèque Jacques Doucet, 8, place du panthéon, à Paris. Nous remercions Mme Annie Neuburger d'avoir bien voulu nous autoriser à en reproduire une partie.
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