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Publié par Paris8philo

L’« émergence » de quelque chose de nouveau va se produire grâce à ce que Deleuze appelle, dans Différence et Répétition, la « dramatisation de l’Idée » (Idée, ici, avec « I » majuscule, comme expérience de singularisation du virtuel). Il donne le nom de « dynamismes spatio-temporels »[5] aux acteurs de cette expérience de « dramatisation ». Ces dynamismes sont « la puissance de l’Idée de déterminer l’espace et le temps, puisqu’ils incarnent immédiatement les rapports différentiels, les singularités et les progressivités immanentes à l’Idée »[4]. Ces dynamismes ébauchent des directions, par la répétition différentielle du virtuel. Cette « dramatisation de l’Idée » est chez Deleuze une condition essentielle pour qu’il y ait une « émergence » de traits d’expression. À partir de ce moment, j’appellerai cette « émergence » une idée avec « i » minuscule. Chez Deleuze, l’idée avec « i » minuscule correspond au processus d’actualisation de l’Idée (avec « I » majuscule), laquelle se trouve alors engagée dans un mode d’expression particulier (par exemple, un mode d’expression cinématographique, musical, pictural, etc.). Cette actualisation de l’« Idée », dans les arts, est ce qui fait de l’« idée » (avec « i » minuscule) une « idée en cinéma », « en musique », « en peinture », « en philosophie », etc. Cette « idée » avec « i » minuscule est celle à laquelle Deleuze fait allusion dans sa conférence de la Fondation Fermis de mars 1987 : Qu’est-ce que l’acte de création ?[7]

En art, une idée est constituée comme un « bloc de sensations, c'est-à-dire un composé de percepts et d’affects »[8] capable de capturer hécceités et de les conserver. « Les affects sont précisément ces devenirs non humains de l’homme, comme les percepts sont les paysages non humains de la nature »[9]. Les percepts et affects ne sont pas les perceptions ou affections d’un objet par un sujet. À l’inverse, (1) « les percepts ne sont plus des perceptions, ils sont indépendants d’un état de ceux qui les éprouvent »[10], (2) « les affects ne sont plus des sentiments ou affections, ils débordent la force de ceux qui passent par eux »[11] et (3) « la sensation ne se rapporte qu’à son matériau »[12] (« elle est le percept ou l’affect du materiau même, le sourire d’huile, le geste de terre cuite, l’élan de métal, l’accroupi de la pierre romane et l’élevé de la pierre gothique »[13]). Les heccéités, à leur tour, se forment selon des compositions de puissance et d’affects non subjectivés et s’expriment par « toute une sémiotique particulière qui lui sert d’expression »[14]. Deleuze déclare que ce type d’individuation ne se définit pas par la forme, la spécification d’une forme ou l’attribution d’un sujet. Les heccéités ne renvoient pas à un « MOI », ni à une substance ; elles ne sont pas non plus le résultat de l’imposition d’une forme (ou d’une forme plus ou moins savante) à une matière passive. Les individuations de ce type, Deleuze les appelle « individuations parfaites »[15], sans formes préexistantes, « des rapports cinématiques entre éléments non formés »[16], inscrits sur un plan sans dimension supplémentaire, n-1, plan de composition. Ce sont des émissions de singularités non personnelles et non individuelles sur ce plan, qui peuvent présider « à la genèse des personnes et des individus »[17], et commander « la métamorphose des choses et des sujets »[18].

Les formes, selon cette conception (spinoziste), sont remplacées par des rapports de vitesse et de lenteur entre particules. Les sujets, par des états affectifs individuants. Cette sorte d’individuation ne concerne ni un sujet, car elle est impersonnelle, ni un objet, car elle est en rapport avec les singularités préindividuelles, mais un événement avec une certaine matérialité moléculaire soumise à des relations de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur (longitude) et à un ensemble d’affects intensifs (latitude).

[4] DR, p. 282.

[5] Cf. MD. DELEUZE, Gilles. La méthode de la dramatisation. In : L’île déserte et autres textes (textes et entretiens 1953-1974), édition préparée par David Lapoujade, Minuit, 2002, pp. 131-144.

[7] On peut trouver la transcription de cette conférence dans : DELEUZE, Gilles, Deux régimes de fous - Textes et Entretiens 1975-1995. Paris, Minuit 2003, organisé et édité par David Lapoujade, ainsi que dans la collection de dvds faisant partie de « L’abécédaire de Gilles Deleuze : avec Claire Parnet », produit et réalisé par Pierre-André Boutang.

 

[8] QPh, p. 154.

[9] Ibid., p. 160.

[10] Ibid., p. 154.

[11] Ibid., p. 154.

[12] Ibid., p. 156.

[13] Ibid., p. 156.

[14] MP , p. 322.

[15] D, p. 111.

[16] D, 112.

[17] LS, p. 125.

[18] MP, p. 319.

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