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Publié par Le Cazals

Nous mettons cette note de lecture claire pour nous référer dans de prochain article à la question de l'affectivité. L'accent n'est peut-être pas à voir sur la distinction un peu abusive de Cyrulnik entre chair et âme, c'est-à-dire dans son argumentaire entre inconscient cognitif (habitudes motrices) et inconscient freudien (refoulement), il est difficile en fait de se dire qu'il y ait plusieurs inconscients parce que simplement notre esprit refoule ce que le corps finit par exprimer différememnt de ses habitudes motrices. Nous verrons certainement plus tard, combien notre affectivité dépend de la plasticité de notre cerveau et surtout du cocktail hormonal qui l'inhibe ou le stimule (les neurotransmetteurs comme la sérotonine et la dopamine dont la production est elle-même génétiquement conditionnée fait que nous sommes plus enclins à appartenir à nos vieilles catégories de dominants, dominés, souffre-douleurs ou affranchis).

Passionné par l’univers mental et la manière dont chaque individu mobilise ses ressources propres pour rebondir au-delà des aléas de la vie, Boris Cyrulnik
nous offre une étonnante incursion dans les arcanes intriqués de la pensée, de l’amour, de la foi, de la culture et des comportements. Alliant réflexion philosophique et démonstration scientifique, ce livre s’appuie largement sur les données les plus récentes de l’exploration du cerveau afin d’illustrer la relation entre structuration mentale et structuration cérébrale.
Exposé et vulnérable, l’homme est embarqué, dès sa naissance, sur un chemin ardu semé d’embûches. Cette vulnérabilité fondamentale l’amène à négocier en permanence des compromis adaptatifs et sécurisants, capables cependant de ménager suffisamment d’espaces de liberté pour laisser le champ libre aux expériences ultérieures. Ainsi, chaque âge est marqué par ses faiblesses et ses blessures, mais trouve aussi la force de rebondir.
Cette capacité à renaître, à accéder par touches successives à la résilience (aptitude à rebondir après une épreuve) et au bonheur, toujours remise en cause et toujours à reconquérir, témoigne de l’extraordinaire plasticité du cerveau. Cette faculté tient moins au déterminisme génétique dont chacun a hérité qu’à la socialisation acquise. La mémoire des lieux, des personnes, des événements, construit progressivement le substrat symbolique dans lequel l’individu va puiser, jusqu’à la fin de sa vie, les moyens de se sécuriser.
Ainsi, les signaux anxiogènes envoyés par l’environnement se traduiront par le réveil de zones cérébrales précises et par l’activation de connexions neuronales spécifiques, capables de mettre en branle les mécanismes neuro-hormonaux de l’adaptation. Ceux-ci seront d’autant plus efficaces que l’expérience acquise est importante. Ainsi, la construction du bonheur passe nécessairement par l’expérience de l’agression, de l’échec, du malheur et de l’insécurité. Elle est un apprentissage permanent au travail de deuil. Sans la notion de « perte » (d’un être cher, de son intégrité physique, de ses repères sociaux…), l’individu pourrait-il grandir, espérer, guérir, aimer ? Cette capacité d’adaptation n’est certes possible que par la mobilisation de toutes les ressources psychiques, affectives, spirituelles et sociales. Mais elle fait également appel à la capacité de modulation du fonctionnement physico-chimique du cerveau.
Grâce à l’imagerie médicale et à la biochimie, il est possible aujourd’hui de mettre en évidence des circuits et des connexions synaptiques particuliers, de même que l’allumage ou l’extinction de certaines zones encéphaliques précises, en fonction des sentiments éprouvés, des rencontres, des situations ou de l’anticipation d’événements prévisibles. La répétition des stimulus, le renouvellement de l’expérience vont permettre, grâce à cet entraînement (comparable à celui du sportif), de développer de véritables empreintes métaboliques cérébrales et de privilégier certaines voies neuronales dont l’individu tirera profit pour se forger, dans une conquête permanente, à la fois une personnalité unique et la capacité d’adaptation à un contexte écologique, social et culturel donné.
Dans la construction de ce fondamental symbolique de la mémoire, lieu intériorisé de sécurisation et de l’émotion, refuge contre toutes les agressions anxiogènes, la foi, la spiritualité et la religion jouent un rôle essentiel, au même titre que le style de musique qui nous émeut ou la langue maternelle. Ce conditionnement de la préférence sensorielle en fonction des empreintes précoces que nous avons subies constitue dès lors la constante apaisante et socialisante qui perdure jusqu’aux étapes ultimes de la vie et de la déchéance physique et psychique, quand tous les moyens de résilience s’amenuisent.
Le corps et l’âme ne sont pas liés à un destin prédéterminé : toute histoire humaine est une aventure unique qui se forge au contact de l’autre dans un ballet d’échanges d’informations multiples « sculptant des formes étranges dans la pâte à modeler de nos cerveaux » : nous avons besoin de la complexité des autres pour apprivoiser notre propre complexité grâce au développement de connexions neuronales capables de vibrer en résonance et qui conditionnent affectivité et capacité de vivre : «…mon corps est fait de votre argile » conclut B. Cyrulnik en citant Aragon.




Analyse de Bernard Schmitt, travaille au centre hospitalier de Bretagne Sud.
Boris Cyrulnik, De chair et d'âme, Odile Jacob, 2007, 255 pages

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