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Publié par Paris8philo (texte de Jean Zin)

Bernard Maris, Anti-Manuel d'Economie, Bréal, 2003, 359p.
Note de lecture par Jean Zin

"Il doit être clair au terme de cet Antimanuel que la gratuité et la solidarité font la croissance, l'invention de la richesse malgré la concurrence, essentiellement inefficace". p.349
Après l'Antimanuel de philosophie confié à Michel Onfray, les éditions Bréal publient un Antimanuel d'économie par Bernard Maris (l'oncle Bernard de Charlie-Hebdo). En fait, la forme est relativement proche de celle d'un manuel. Ce qui justifie le titre d'Antimanuel, c'est plutôt de dire le contraire de ce que disent les manuels ordinaires. Ce n'est pas pourtant un manuel d'anti-économie, plutôt un manuel d'anti-libéralisme, mais c'est surtout un manuel keynésien. Bernard Maris prétend réfuter l'économie théorique et mathématisée par l'histoire de l'économie. Seulement les faits ne parlent pas tout seuls. D'un bout à l'autre c'est la théorie de Keynes, "le plus grand des économistes", qui est réhabilitée contre la vulgate néolibérale. C'est effectivement salutaire mais il manque l'analyse de l'échec du keynésianisme et du triomphe de Hayek depuis plus de 20 ans alors qu'il était l'adversaire méprisé de Keynes pendant les 30 glorieuses où les politiques keynésiennes ont montré toute leur efficacité. Ce n'est pas que tout-à-coup Hayek aurait démontré l'erreur de Keynes mais tout simplement que les recettes keynésiennes ne marchaient plus au moment de ce qu'on avait appelé la "stagflation" où l'injection de liquidités dans l'économie n'avait d'autre résultat que de gonfler encore l'inflation et la spéculation immobilière sans relancer la croissance. On peut en trouver la raison dans les cycles de Kondratieff, comme Bernard Maris l'admet (p304), mais cela impliquerait de modifier quelque peu la théorie keynésienne qui est incapable de rendre compte de ce retournement. Une raison plus fondamentale pour laquelle la référence keynésienne ne peut pas nous satisfaire, c'est son caractère productiviste, de religion de la croissance. Notre rêve n'est pas de refaire les 30 glorieuses fordistes mais d'un développement humain économe en ressources matérielles et prenant soin de notre avenir.
En dehors de Keynes, la référence principale est ici le jeune Bruno Ventelou dont Bernard Maris avait préfacé le livre Au-delà de la rareté en 2001. La thèse principale de ce livre était que la rareté n'était pas naturelle mais construite, effet de l'appropriation privée, de prophéties autoréalisatrices, et preuve de l'inefficacité des marchés. La marchandisation est l'organisation de la rareté. C'est un point de vue intéressant, qui a une pertinence certaine (surtout dans le domaine immatériel) mais, pris au pied de la lettre, ce constructivisme pèche par idéalisme et volontarisme comme s'il n'y avait ni limite écologique ni cycles économiques. Toute construction a ses contraintes. Il est vrai que la croissance nourrit la croissance, boucle de rétroaction positive, "cercle vertueux" correspondant à la phase positive du cycle de Kondratieff, tout comme la dépression se caractérise par le cercle vicieux de la lutte contre l'inflation (rétroaction négative), mais comme Schumpeter le souligne, il ne peut y avoir de croissance infinie et là où il y a eu croissance il doit inévitablement y avoir décroissance (destructions créatrices). La véritable cause de la dépression, c'est l'emballement de la croissance, comme la cause du krach c'est la bulle spéculative qui le précède. Les politiques de croissance sont vraiment insoutenables, bulles spéculatives rapidement rappelées aux réalités matérielles ou limites écologiques.
En dehors de ces divergences qui ne sont pas négligeables, l'accord est presque total sur la critique de l'individualisme libéral, la démonstration de l'inefficacité des marchés qui ne mènent à aucun optimum social, sur la productivité de la coopération sociale ou sur l'importance de la monnaie que les théories de l'équilibre ou de l'offre (JB Say) ignorent comme si on était en économie de troc. Il est très salutaire aussi de dénoncer l'illusion d'un libéralisme américain qui est plutôt un produit d'exportation alors que les USA sont protectionnistes (agriculture, acier), la politique de la réserve fédérale menée par Greenspan est complètement keynésienne et les investissements publics y sont déterminants (par l'intermédiaire des industries d'armement) dans l'électronique, l'informatique, les biotechnologies ou l'espace. Internet est issue d'un programme gouvernemental (ARPA). Enfin il faut souligner l'adoption de l'interprétation générationnelle du cycle de Kondratieff que nous devons à François-Xavier Chevallier (Le bonheur économique, Albin Michel, 1998), interprétation que j'ai enrichie et complétée dans "Les cycles du Capital".
En dehors de la dénonciation des théories libérales, le point le plus intéressant au niveau théorique est sans aucun doute la place donnée au temps. Bernard Maris montre que les théories de l'équilibre ignorant l'incidence de la monnaie suppriment le facteur temps qui est pourtant décisif dans tout ce qui est investissement ou épargne (le capital comme détour de la production selon Eugen Böhm-Bawerk). Le temps n'est pas ici une mesure objective comme dans la mesure du temps de travail par des horloges puisque le taux d'intérêt est supposé mesurer la confiance en l'avenir (le risque). L'introduction du facteur monétaire oblige à complexifier la théorie de la valeur. Pour les classiques (Ricardo, Marx), la valeur d'échange s'identifie au temps de travail moyen (notion qui n'est déjà plus vraiment objective). Pour Keynes, la valeur résulte de la combinaison de ce temps de travail avec la valeur de la monnaie et les taux d'intérêt. La valeur de la monnaie affecte le niveau des prix et dépend, en partie au moins, du politique, ce n'est pas une mesure complètement objective non plus, on ne peut éviter les spéculations monétaires, mais il n'y a pas de neutralité de la monnaie (il y a les avantages et les inconvénients d'une monnaie inflationniste ou non). La monnaie au moins détermine la valeur du capital accumulé, de l'épargne passé, elle valorise ce temps gelé. Le taux d'intérêt dépend lui de la confiance dans l'avenir (et du politique qui fixe les taux directeurs), c'est donc un facteur encore plus subjectif représentant notre perception du temps. Il semble pourtant qu'on ne puisse réduire tout-à-fait la valeur, le "juste prix", à ces trois étalons (temps de travail, taux de change et taux d'intérêt). Pour les productions immatérielles au moins c'est la demande solvable plus que le temps de travail (impossible à mesurer et non linéaire) qui détermine les prix (qui ne sont plus des "valeurs d'échange" mais uniquement des valeurs d'opportunité, des droits d'accès, une priorité temporelle). Certes l'économie marginaliste (néoclassique) est trop idéaliste en réduisant la valeur à l'équilibre de l'offre et de la demande, faisant l'impasse sur la valeur-travail pourtant essentielle dans la production industrielle, mais le dogmatisme de la valeur-travail est aussi loin de la réalité dans d'autres domaines (informatique, spectacle, recherche). Il faudrait tenir compte à la fois du temps de travail incorporé et de la demande effective (ce que Marshall, le maître de Keynes, avait déjà tenté) mais surtout renoncer à une valeur totalement objective, admettre les fluctuations chaotiques et toutes sortes d'autres dissymétries temporelles (comme le temps de généralisation d'une innovation, d'égalisation des prix, de transmission de l'information, le temps de transport, le temps pour comprendre, le temps générationnel, le temps de formation, etc.). En tout cas l'économie est bien liée au temps sous toutes ses formes et d'abord comme projet tourné vers l'avenir.
On peut regretter le peu de place laissée à l'autre économie, tout à la fin, mais l'essentiel y est, puisé explicitement dans notre livre "Sortir de l'économisme" (Les éditions de l'Atelier, sous la direction de Philippe Merlant, René Passet et Jacques Robin) : remise en cause de la mesure de la richesse par le PIB et du droit de propriété dans le domaine immatériel, importance du travail gratuit (non-salarié) et de la gratuité en général, monnaies plurielles, revenu minimum universel, économie alternative (coopératives, économie solidaire). Il y a donc un nouveau consensus qui se forme sur l'alternative au capitalisme.
C'est un événement crucial, depuis les tentatives socialistes et social-démocrates qui ont montré leurs limites. Cela permet d'espérer une nouvelle dynamique de la gauche, même si on doit regretter que l'écologie n'y ait pas assez de place pour l'instant. Un projet collectif concret est indispensable pour conquérir de nouveaux progrès dans la démocratisation de la société, arrêter la dérive marchande abêtissante qui nous mène au pire dans un chacun pour soi imbécile. L'accord qui se dessine promet des aubes nouvelles, si aux déchirements et divergences des altermondialistes pouvaient se substituer des convergences fortes qui nous rassemblent dans l'expérimentation d'une économie alternative dont nous avons quelques outils déjà.
[© Jean Zin- Revue Développement durable et territoire - 05/12/03]
Autres fiches sur ce livre: http://www.alternatives-economiques.fr/lectures/L220/NL220_001.html


Pour citer cet article :

Jean Zin« Bernard Maris, Anti-Manuel d'Economie, Bréal, 2003, 359p.», Développement Durable et Territoires, http://developpementdurable.revues.org/document1301.html
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