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Publié par Paris8philo (texte de Philippe Coutant)

Eric Hazan commence son livre par une référence à l’ouvrage “ LTI ” écrit par Victor Klemperer sur la langue du 3ème Reich (1). Les nazis ont inventé des mots pour servir leur propagande. Il y a eu une langue nazie. Ils ont gagné aussi par la langue en changeant la valeur des mots, en transformant la langue allemande en moyen de domination. Klemperer a mis en évidence les possibilités d'asservir une langue, et donc la pensée elle-même. La maîtrise de la langue a permis la manipulation des masses.

Eric Hazan démontre qu’il y a une langue du pouvoir, issue de la politique, de la publicité, de l’expertise économique et du journalisme. Une langue, qui se propage dans tous les domaines pour endormir le peuple, le rendre indifférent aux injustices et aux inégalités. Une langue, qui gomme toute velléité de rébellion et s'emploie à maintenir l'ordre. Une langue, qui sert le consensus au profit de la domination capitaliste actuelle. Il situe la naissance de cette langue aux alentours des années 60, elle se déploie massivement dans les années 80 - 90. Cette langue, notre langue, il la nomme “ LQR : langue de la 5ème République ” (Lingua Quintæ respublicae en latin en référence à la LTI de Klemperer) (1).

Eric Hazan étudie la modification du sens des mots, le changement de la valeur des concepts et leur fréquence. Il n’y a pas de volonté centralisée, pas de décision dans ces transformations. Il situe l’origine de cette langue principalement chez les économistes, les publicitaires, les politiciens et les journalistes. C’est une sorte de lissage, un vernis sémantique pour cacher les réalités derrière des abstractions, une syntaxe privée d'articulations logiques, une utilisation d’hyperboles et d’euphémismes. L’hyperbole amplifie et l’euphémisme atténue et adoucit. Ici, la recherche de l'efficacité se fait aux dépens de la vraisemblance. Le message implicite est porté par la langue, les mots sont vidés de leur sens premier. Le discours peut n'avoir aucun sens, pourvu qu'il atteigne le but fixé : masquer le réel, entretenir le consensus. Sa critique rejoint celle de François Brune, qui dénonce la pub comme l’idéologie de notre temps.

L’auteur s’interroge sur les raisons du succès de cette langue. Il note que le contexte est celui de la concentration des médias aux mains de grands financiers, de grands patrons marchands d’armes ou bétonneurs. Il relève également l’intérêt de toute une partie de la population : politiciens, journalistes, cadres, universitaires, fonctionnaires, etc. à voir se maintenir l'ordre sous-jacent à la LQR, l’ordre inégal et injuste du capitalisme contemporain. Il constate le caractère performatif de cette langue : l'énonciation de la phrase est l'exécution d'une action (2). Plus cette langue est parlée, plus les valeurs qu'elle défend ont tendance à se réaliser. On ne peut pas l'utiliser sans être imprégné du message.

Eric Hazan fait œuvre de déconstruction en étudiant le résultat de cette LQR, en regardant les mots employés, les tournures de phrase, les procédés rhétoriques. Il remarque l’usage massif des euphémismes et se demande quelle est la fonction de l'euphémisme. Sa réponse : la LQR vise le consensus. Elle ne concerne pas les rares cyniques, qui s'expriment publiquement. C’est le langage commun qui est en cause. La LQR a fait disparaître les pauvres, qui sont devenus des "familles modestes". Il n’y a plus d’oppresseurs ni d’exploiteurs parce qu’il n’y a plus d’opprimé/es ni d’exploité/es.
Les procédés de l'euphémisme ? Contournement, évitement, substitution, atténuation. Avec les euphémismes, on peut cacher une réalité, contourner un non-dit. Par exemple, le concept de “ partenaires sociaux ” remplace ceux de patrons, chefs d’entreprises, de bourgeois. Ils sont alliés dans une lutte contre les salarié/es, mais, avec ce terme, les deux parties sont mises sur le même plan. Les dominants sont ainsi débarrassés de toutes visées agressives.
Eric Hazan note que de nombreux anglicismes sont utilisés, par exemple, la gouvernance. Au passage, la domination d’une classe sur d’autres classes a disparu. La LQR emploie la notion catégorie sociale, ce qui est plus neutre et apparemment plus objective. La gouvernance est fonctionnelle, elle positive, elle cherche des solutions à nos problèmes et nous maintient dans l’idée qu’il s’agit d’une question de gestion technique, où les experts savent ce qui est bon pour le peuple.

La LQR masque la réalité. Il faut assez fréquemment camoufler les contresens ou cacher le vide derrière les mots employés. C’est le cas du mot “ réforme ”, qui recouvre en réalité une remise en cause d’avantages acquis, un recul social. Cela peut concerner aussi la mise à la trappe d’une réforme antérieure, qui gène un peu la gestion ultra libérale du capitalisme.
Le terme crise est très souvent présent dans les discours politiciens ou médiatiques. Pourtant, il est question de problèmes chroniques, qui durent depuis longtemps et dont les origines sont liées au fonctionnement même du capitalisme actuel. L’emploi du mot crise laisse supposer un mal bref et aigu, dont la résolution peut être rapide, notamment dans le domaine médical.
La croissance est un mot magique, très important politiquement. Elle est scientifique et appuyée sur analyses chiffrées, mais ces données sont incontrôlables. La croissance est censée résoudre tous nos maux. Pas de questions sur le type de croissance, ni pour qui et pourquoi il faudrait croître. Autre exemple, les "hauts" conseils, qui servent à rendre respectables les chiffres sacrés.
Le préfixe "post" donne l'illusion du mouvement, d'une évolution vers le progrès, alors que les problèmes demeurent. Ce suffixe efface le passé dérangeant. La colonisation évolue vers le post-colonial, l’ère industrielle et la lutte de la classe ouvrière tendent à disparaître au profit du règne du tertiaire, des services, du post-industriel.
Un des ressorts de la LQR est l’amplification rhétorique, l'hyperbole. Il faut utiliser des mots porteurs d'un sens très fort, pour dramatiser la situation. Pour les critiques d’art, l’emphase est régulière. Eric Hazan note également que la présence du vocabulaire militaire s’accentue : feuille de route, mobilisation, intervention sur zone, fenêtre de tir, prise en otage des usagers, "la situation est sous contrôle", etc.

L’auteur se pose la question de savoir si nous ne sommes pas face à un renversement de la dénégation freudienne. La dénégation freudienne, c’est refouler ce que l'on a en nous, ce qui nous pose problème. Pour la LQR, la dénégation c’est se prévaloir de ce qu'on n’a pas. Par exemple, il est question de la transparence, des élites, de la diversité, du dialogue social, de la concertation, etc. de toutes ces choses positives que l’on aimerait bien voir exister. Nos dominants affirment la solidarité haut et fort, mais sans aucun acte.
La LQR utilise l'essorage sémantique. Certains mots perdent leur sens initial pour être dévalués, devenir creux, sans consistances. Il en est ainsi du vocabulaire de la révolution française avec “ république ”, “ démocratie ”, “ droits de l’homme ”. Le mot “ social ” est devenu une coquille vide. Idem pour la “ modernité ”. C’est, selon le moment, un idéal inaccessible aux barbares non occidentaux, ou un repoussoir à combattre au nom des valeurs perdues. Par contre, la notion de modernisation fait fureur en tant que processus présenté comme inéluctable et allant toujours dans le sens du progrès.

La LQR c’est une ambiance, c’est l'esprit du temps, un bain mental. Par exemple, la “ société civile ” est opposée à l'État. Par définition, c’est tout ce qui n'est pas la société politique. La société civile est généralement récupérée et glorifiée comme un partenaire de la vie politique. Les liens sont biaisés par la dépendance financière et politique des ONG vis-à-vis des États. Les ONG finissent par faire le travail des États, l’image de contre-pouvoir qu’elles ont d’elles mêmes et qu’elles diffusent est un leurre.
Les valeurs universelles ? Autre exemple de renversement de la dénégation freudienne : liberté, égalité, fraternité, terre d'accueil, etc. De grands mots pour masquer une réalité historique et quotidienne bien plus sombre : apartheid social, exclusions en tous genres, xénophobie d’Etat, racisme ordinaire, discriminations, violences policières, expulsions, ...
Les nobles sentiments sont survalorisés pour les classes dominantes. Les élites dirigeantes sont "fermes et décidées", ceci pour notre bien. Le paternalisme fonctionne bien, il existe des ministres délégués aux défavorisé/es. La parole politique pratique une alternance d'indignation face aux actes criminels inqualifiables et d'écoute bienveillante des populations malheureuses, mais incapables de se prendre en main.
La LQR a intégré très rapidement une sémantique antiterroriste. Après le 11 Septembre 2001, le concept “ arabo-musulman ” est apparu. Il est maintenant banal, même s’il fait un amalgame entre une région géographique et une religion. Le mot islamiste est devenu un épouvantail. Les notions de “ quartier sensible ”, de “ jeune issu de l'immigration ” ou de “ maghrébin ” sont presque toujours connotées de façon négative comme sources de problèmes.
La LQR utilise aussi l'effroi et la violence. Cette langue vise l'uniformité et l’aplatissement, mais il existe un domaine, où elle se permet les pires dérapages. C’est le cas, lorsqu'il s'agit de défendre l'Occident face aux peuples barbares. Le discours de la haine et de l'élimination s'exprime alors librement. Mais, si on critique les USA, nous faisons de l’antiaméricanisme primaire.

La fonction essentielle de cette langue, c’est d’effacer la division sociale. L’auteur constate que la LQR sert à censurer tout ce qui s'oppose au capitalisme contemporain, nommé ici néolibéralisme. C’est pour cette raison, que l'évitement des mots du litige est central dans cette novlangue. Après la chute de l'URSS, il y a disparition des mots liés à la lutte de classes et au communisme en général. On parle de couche sociale ou milieu au lieu de classe sociale. Le mot “ élites ” est bien pratique, exit la domination.
En permanence, il faut recoller les morceaux. C’est une œuvre politique, il faut absolument empêcher la division en expliquant à ceux qui pensent différemment, qu'ils sont dans l'erreur, et convaincre les citoyens/nnes qu'illes sont lié/es par une certaine unité. Les mots ''ensemble'', ''solidarité'', ''proximité'' sont fréquemment employés par les élus, qui vont sur le ''terrain''. Il faut affirmer que cela existe pour qu’on puisse y croire. Le tabou de la LQR, c’est la guerre civile.

La LQR recourt à l'éthique pour valoriser ce qui est inacceptable. Les vices du système capitalistes sont attribués au manque de ''vertu'', de ''transparence'' de certains acteurs. Ceci permet de désigner des ''responsables''. Ce procédé est particulièrement flagrant dans le monde du capitalisme financier. Ce faisant, la LQR essaie d’entretenir du mythe de la citée unie mise en danger par quelques éléments, qui feraient n'importe quoi. Pourtant, le capitalisme financier est une activité fortement marquée par le parasitisme, elle a des conséquences sociales destructrices, cette évidence doit être dissimulée (3).

Eric Hazan emploie souvent des métaphores médicales pour parler de la LQR : contamination, anesthésie, antibiotique de la pensée, nettoyage de la conscience, parasitisme mental, endormir, hypnotiser, etc. Cette méthode sonne juste, puisqu’il s’agit de notre être, il nous faut faire un effort pour rester éveillé/es. Cet ensemble langagier, est une façon de présenter les choses, où les réponses précèdent les questions.
Si la LQR contient des trésors d’euphémismes, c’est pour contourner, nier, occulter la domination. Il faut maintenir un rideau de fumée, invisibiliser, gérer l’opinion publique pour soumettre et convaincre la masse. C’est une arme efficace dans le maintien du statu quo, pour la domestication des esprits. C’est un ensemble de technologies mentales, qui agit sur notre manière de nous comporter pour que rien de change : consommer, voter, penser en conformité, se distraire, accepter, choisir ce mode de vie, le désirer. Si ça va mal, c’est de notre responsabilité. On est passé des pauvres aux exclus/es, de la justice sociale à la charité spectacle.

L’origine est idéologique, la fonction est idéologique, la LQR est un stratagème de la pensée capitaliste actuelle. Dans le combat politique, il s’agit de reformuler les problèmes, de choisir les termes, d’opérer des glissements sémantiques, d’avoir de l’influence sur les termes mêmes du débat public. Il faut cadrer les discussions possibles et empêcher les autres. La LQR est la langue de la domination, une langue de domination.

Eric Hazan n’est pas libertaire, c’est un ancien chirurgien devenu éditeur et écrivain. Quand il était jeune, il avait rejoint le FLN algérien et ensuite il a voulu devenir médecin par solidarité avec les palestiniens/nes (4). Il nous propose aujourd’hui de développer notre méfiance, de décoder, de déconstruire, de décaper notre langage. Son livre est une leçon de liberté pour retrouver la saveur de la langue. Il s’agit bien d’une lutte pour les mots, d’un combat contre la domination mentale. La lutte pour la maîtrise du contenu symbolique de notre environnement culturel s’est amplifiée avec les médias de masse. La nouvelle droite a réussi à imposer le racisme différentialiste et à relooker le racisme, à le rendre acceptable par tout le monde ou presque. La LQR c’est la suite de cette entreprise. Le capitalisme évolue et l’ambiance mentale le suit, c’est un mélange de cynisme et de relativisme culturel, une lutte de classe pour le contenu du langage. C’est pour cela que j’ai apprécié ce livre, même si son auteur, sociologiquement parlant, est plutôt de l’autre bord (5). Il est stimulant et il invite à la distance critique. Ce livre continue l'œuvre de Jean Pierre Le Goff sur " Les illusions du management " et la "langue caoutchouc". Il va dans le même sens que Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur livre sur "Le nouvel esprit du capitalisme" (6). Je pense également que Eric Hazan apporte de l’eau au moulin de Dany Robert Dufour. Celui-ci dans son livre “ L’art de réduire les têtes ” parle de la postmodernité comme d’une époque, qui occulte la question de l’autorité. Il n’y aurait plus de maîtres, parce qu’il n’y a plus de transcendance valide et légitime. Mais, les maîtres et le capitalisme sont toujours là, même si c’est au prix du désarroi du sujet (7). Il n’y a pas de doutes, la LQR est bien la langue des maîtres postmodernes.

Philippe Coutant, Nantes le 1 Novembre 2006 (source :  http://1libertaire.free.fr/NoteLqrPhC.html)

Cette note de lecture est parue dans le numéro 25 publié fin Avril 2007 de la revue Les Temps Maudits de la CNT-F (Vignoles).


1 / “ LTI, la langue du Troisième Reich ” est disponible aux éditions Pocket. Un compte rendu est disponible sur cette page :

http://akrieg.club.fr/crKlemperer96.html

Un article de Wikipedia sur Victor Klemperer :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Klemperer

2 / Performatif ? Énoncé qui constitue simultanément l'acte auquel il se réfère (ex. Je vous autorise à partir = autorisation). Verbe performatif: verbe dont l'utilisation constitue un acte en soi, se confondant avec l'acte d'énonciation, tel que juger, promettre, baptiser, bénir. Les verbes performatifs s'opposent aux verbes constatifs.
http://www.lettres.net/files/performatif.html

Performatif sur Wikipedia : Une expression est performative si elle constitue elle-même la chose qu'elle énonce et est prononcée dans certaines conditions. La notion de performativité a été développée par le philosophe John Austin dans son ouvrage Quand dire c'est faire (1962). Elle caractérise certaines expressions qui font littéralement ce qu'elles énoncent : “ L’AG est ouverte ! ” par exemple.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Performatif

3 / Il est possible de se référer à ces articles, entre autres : "Les grandes mutations économiques et leurs conséquences sociales" écrit par un professeur à la Sorbonne et ancien ministre.
http://www.globenet.org/archives/web/2006/www.globenet.org/horizon-local/dial/2124.html

« Contribution à l'analyse du capitalisme contemporain » Par Jean-Luc Sallé lors d'une conférence syndicale :
http://assoc.orange.fr/continuer.la.cgt/jeanlucs.htm

4 / Un article de Wikipedia sur Eric Hazan
http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_Hazan

Il a écrit un autre livre en 2004 : “ Chronique de la guerre civile ”, où Éric Hazan dévoile sans ménagement l’offensive mondialisée des dominants et des gouvernements contre les peuples et les “ classes dangereuses ”. Le compte rendu est disponible sur deux pages :
http://www.politis.fr/article895.html

http://www.inventaire-invention.com/lectures/chollet_hazan.htm

5 / Vous pouvez trouver sur Internet divers textes concernant la LQR et le livre de Eric Hazan. Un certain nombre de documents sont accessibles sur cette page :
http://1libertaire.free.fr/LQR20.html

6 / Deux notes de lecture sur ce livre sont parues dans la Revue les Temps Maudits publiée par la CNT-F dite CNT Vignoles. Elles sont en ligne sur Internet à cette adresse :
http://1libertaire.free.fr/chiapello.html

7 / Une note de lecture sur le livre de Dufour est parue en 2004 dans le numéro 20 de la Revue les Temps Maudits publiée par la CNT-F dite CNT Vignoles. Sur ce sujet, plusieurs textes sont disponibles sur cette page :
http://1libertaire.free.fr/DRDufour10.html
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