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Publié par Anthony et Fred

A une lettre près, on pourrait croire au titre du célèbre roman de Tolstoï, La mort d’Ivan Illitch. Mais l’Ivan Illich qui vient de nous quitter n’était pas un héros de roman : seulement l’un des penseurs les plus originaux du XXe siecle dans le domaine des sciences sociales. Figure symbolique de la critique de la société industrielle, sa notoriété fut très grande dans les années 70-80. Elle avait ensuite beaucoup décliné, en même temps que s’atténuait cette critique, occultée par la crise de l’emploi, les défis de la mondialisation et l’émergence des technologies de l’information. Pourtant, à les scruter de près, la pertinence de ses analyses demeure entière. Mais, un peu comme le soleil, il semble dangereux de les regarder en face, tant leurs conséquences pourraient être corrosives, si elles devaient être prises au sérieux.
Car les critiques formulées par Ivan Illich sont corrosives. Qu’on en juge : la médecine rend malade plus qu’elle ne guérit, l’automobile fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner, l’école déforme plus qu’elle n’éduque. Sans doute, Illich a-t-il parfois cédé à un certain goût de la provocation en utilisant ces raccourcis : sa mise en cause de l’école, par exemple, porte moins sur l’éducation que sur la forme institutionnelle que cette éducation revêt chez nous ; elle annonce plutôt les expériences d’échanges de savoir ou s’inspire des pédagogies actives à la Freinet.
Au-delà de cet aspect volontiers provocateur, Ivan Illich s’est attaché à développer une critique radicale de ce qu’il appelle le « mode de production industriel ». De quoi s’agit-il ? Pour lui, les hommes ont deux façons de produire ce qu’ils estiment nécessaire ou important de produire. Ou bien ils s’y attellent eux-mêmes, en produisant directement les valeurs d’usage qu’ils souhaitent, à la façon du jardinier amateur ou du bricoleur artisan. Ou bien ils ont recours à des marchandises produites par d’autres. L’humanité a très longtemps utilisé essentiellement la première voie, celle qu’Illich appelle le « mode de production autonome ». Mais, pour des raisons d’efficacité, la seconde voie – le « mode de production hétéronome » – est devenue prépondérante depuis quelques siecles, et omniprésente depuis quelques décennies. En apparence au moins, la division du travail permet en effet de produire davantage, elle facilite la mise au point de technologies performantes et la création d’objets innovants. Or, cette voie est une impasse (1), parce qu’elle prive l’homme de sa capacité à être autonome, de « la capacité personnelle de l’individu d’agir et de fabriquer, qui résulte de l’escalade, constamment renouvelée, dans l’abondance des produits » (Le chômage créateur).

Un seuil contre-productif
Pour Illich, vient un moment où le recours croissant aux marchandises – ce qui est produit par d’autres – ne permet plus de satisfaire les besoins, mais engendre une demande encore plus grande de marchandises. Il y a inversion du sens, exactement comme dans un système écologique, lorsqu’un apport trop grand de matières organiques détruit la flore aquatique au lieu de la nourrir. Vient un moment où la marchandise n’est plus une réponse à un besoin, mais la base d’une nouvelle demande, dans une sorte de course sans fin, où la marchandise appelle davantage encore de marchandise.
Illich attache une grande importance à cette notion de seuil, ce point de basculement où, de moyen au service d’un projet, la marchandise devient un obstacle qui empêche l’homme d’être l’artisan de son devenir : pour Illich, plus n’est pas synonyme de mieux ; vient un moment où la marchandise, d’objet de libération devient objet d’aliénation. Alors, le modèle de production devient contre-productif : ainsi, lorsqu’on met bout à bout le temps passé à gagner de quoi acheter une voiture et les charges qu’elle entraîne pour l’entretenir et la faire rouler, et que l’on compare ce temps au nombre de kilomètres parcourus, on arrive à une moyenne de… 6 km/h (2). Pas plus vite que la marche à pied, et moins que le vélo, deux modes de transport autonomes.
Comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy (qui estime que « la situation présente est sans doute pire que celle d’il y a vingt ans »), « le temps passé à concevoir et à fabriquer des engins puissants prétendument capables de faire “gagner du temps” fait beaucoup plus qu’annuler le temps qu’ils économisent effectivement » (3). La technique hétéronome accroît les déplacements, mais réduit la vitesse. La consommation médicale accrue n’accroît que peu l’espérance de vie (qui augmente principalement grâce à l’hygiène de vie), mais produit une dépendance croissante qui va à l’inverse de ce qu’on appelle la santé.

La marchandise, objet d’aliénation
Au total, le franchissement d’un seuil de contre-productivité provoque plus de dépendance, alors que les gens cherchaient plus d’autonomie. Les marchandises étouffent ceux qu’elles étaient censées libérer. Tout d’abord, la société tout entière est peu à peu façonnée en fonction des outils hétéronomes. Ceux qui tentent de sauvegarder leur autonomie doivent progressivement choisir entre exclusion et règle commune : dans une ville où l’automobile est reine, se déplacer à pied ou en vélo devient dangereux. Certains moyens techniques éliminent ainsi toutes les autres formes de production de valeur d’usage : Illich parle alors de « monopole radical ». Et ceux qui n’y ont pas accès sont alors appauvris, puisqu’ils ne peuvent plus utiliser les méthodes autonomes.
La seule façon d’échapper à cet appauvrissement est d’utiliser des marchandises-prothèses suppléant à la perte d’autonomie. Les médicaments suppléent au mal-être, la télé à la solitude, le Viagra à l’impuissance. D’où un cercle vicieux : chaque diminution d’autonomie personnelle donne naissance à une demande supplémentaire de marchandises qui diminue un peu plus l’autonomie, etc. Congestion et encombrement font alors leur apparition, dans les transports, les hôpitaux, les grandes institutions. Enfin, se multiplient les « professionnels » (au sens américain du terme : spécialistes, experts), seuls capables de trouver des solutions au fonctionnement de plus en plus complexe d’une société hétéronome. La voiture appelle le garagiste, l’école le professeur, la complexité sociale l’expert en tous genres : sexologues, psychologues, profileurs, communicateurs… Toutes ces professions deviennent des intermédiaires obligés, qui accroissent d’autant la perte d’autonomie de chacun.
Aussi, Illich croit-il aux vertus libératrices de la crise. Elle « peut signifier l’instant du choix, ce moment merveilleux où les gens deviennent brusquement conscients de la cage où ils se sont enfermés eux-mêmes, et de la possibilité de vivre autrement » (Le chômage créateur). Il cherche, par ses exemples pédagogiques, par l’échange et la créativité, à favoriser l’émergence d’une société conviviale, c’est-à-dire dans laquelle la capacité de chacun d’agir est augmentée par l’utilisation d’outils adéquats que chacun peut maîtriser et contrôler.

Une société invivable
Au-delà du fait que, avec d’autres (comme Jacques Ellul en France ou Paul Goodman aux Etats-Unis), mais sans doute plus fort que la plupart des autres, il dénonce une société qui aliène alors qu’elle croit libérer. L’apport d’Illich tient en deux points. D’abord, il montre que les outils ne sont pas neutres : ils portent en eux-mêmes leur propre finalité, ils sont la matrice qui modèle les rapports sociaux que les hommes noueront entre eux. Ce qui va à l’encontre de toute la tradition positiviste et productiviste du marxisme dominant, qui voit dans l’essor des forces productives un instrument libérateur et la preuve de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers.
Dans cette tradition, si l’essor des forces productives se retourne contre l’homme, c’est parce qu’il est confisqué par la classe dominante qui l’utilise à son profit. Au contraire, Illich estime que ce potentiel libérateur est un leurre, et qu’il se retourne contre ceux qui sont censés en être les bénéficiaires. André Gorz, qui vient de l’univers marxiste, suivra Illich sur ce point et rompra bruyamment avec la problématique marxiste : « La vraie vie, écrit-il dans ses Adieux au prolétariat, commence hors du travail. » Et s’il faut composer avec des instruments de production hétéronomes, parce qu’ils sont plus efficaces, il faut réduire autant que possible cette sphère de l’activité, où l’on produit des marchandises.
Deuxième point : Illich avance que la logique des institutions est indépendante de leur finalité : c’est en voulant faire le bonheur des gens qu’on produit une société invivable. Qui est ce on ? Ivan Illich ne fournit pas de réponse bien nette. Tantôt il met l’accent sur la responsabilité des professionnels, qui tirent en quelque sorte profit du crime, tantôt il raisonne en termes systémiques, où l’acteur est déterminé par le système en même temps qu’il le détermine, selon le principe bien connu des cercles vicieux.
Cette critique radicale de la société industrielle ne donne donc pas la solution politique au problème qu’elle pose. On peut partager une partie de la critique d’Illich, mais penser que l’hétéronomie peut être libératrice, notamment pour les femmes, quand la division du travail prend la forme du don et du contre-don, à l’instar des systèmes d’échanges locaux. Dans cette perspective, l’enjeu est aujourd’hui de démocratiser la sphère hétéronome autant que d’étendre la sphère de l’autonomie, en définissant collectivement ce qui est utile socialement.
Dans ce contexte, une partie de la critique de l’hétéronomie faite par Illich a quelque peu perdu de sa force aujourd’hui. En effet, non seulement nous ne savons pas comment rompre avec elle, mais nous n’en avons plus l’envie ou nous l’exprimons sous des formes renouvelées et moins radicales, notamment dans le cadre de l’économie solidaire, qui mixe relations marchandes et autonomie, au lieu de récuser purement et simplement les premières. Force est de reconnaître d’ailleurs que les alternatives à la société industrielle marchande ne sont pas des plus exaltantes : le yoga et la nourriture bio ont moins fait pour allonger l’espérance de vie que les médicaments contre le cholestérol. La prothèse est efficace et, comme l’écrivait Joan Robinson, « le système est cruel, injuste, agité, mais il fournit vraiment des biens et, que le diable l’emporte, ce sont des biens qu’on veut » (4).
Mais, en même temps, qui ne voit que, loin d’apaiser nos sociétés, l’accumulation de biens crée de nouvelles pauvretés – ceux qui sont dépourvus de téléphones portables se sentent à l’écart, par exemple – et multiplie les problèmes – déchets, encombrements, énergie… Au total, la critique radicale développée par Illich a ouvert bien des portes. Certains, comme Serge Latouche, François Partant ou Fabrizio Sabelli, s’en inspirent pour proposer une alternative au développement conçu comme un simple rattrapage des pays industrialisés. D’autres tentent de composer avec la société telle qu’elle existe, et parlent alors de développement durable, comme le font Ignacy Sachs ou Amartya Sen. Si l’on juge la vitalité d’une pensée à sa postérité, alors celle d’Ivan Illich est particulièrement vivante.

 

Denis Clerc

(1) Le terme a d’ailleurs été repris par un des disciples d’Illich, Ingmar Granstedt, qui a publié en 1980 une critique acérée de L’impasse industrielle (éd. du Seuil).
(2) C’est Jean-Pierre Dupuy qui a eu l’idée du calcul de cette « vitesse généralisée », idée reprise par Ivan Illich pour illustrer sa thèse de la marchandise comme obstacle.
(3) Pour un catastrophisme éclairé, éd. du Seuil, 2002, p. 38.
(4) Philosophie économique, éd. Gallimard, 1967.


Sur le site nous avons déjà produit une lecture du livre dIvan Illich, Le genre vernaculaire.





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