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Publié par Jean-Charles Robin

La nuance ne sera pas perçue. Mais Julien Coupat jamais n'assume. Ce décalage de justice qui aurait eu lieu s'il s'était agi de jeunes de banlieue. 

Les accusations de terrorisme sont grotesque, puisque le procédé de sabotage des caténaire produit surtout des retards (100 000 h dans le cas du novembre 2008, par l'interruption du réseau en un point clé), Comme le dit Julien Coupat et c'est à sa décharge : "la seule chose c'est que décider qu'un acte est terroriste relève toujours d'une décision d'Etat". cette phrase n'est quel a confirmation du précepte hégélien que l'Etat pense et que tout terrorisme est une terrorisme d'Etat, il en est impossible autrement à l'ère du Contrat social (Hobbes et Rousseau réunis). Le dit contrat social visant à un désarment volontaire des personnes pour les prémunir de leur propre violence.

A contrario nous pouvons affirmer que Julien Coupat est l'un des auteurs de l'insurrection qui vient, il ne le nit pas dans son entretien avec Léa Salamé. Il y a chez lui une honnêteté sans faille à toujours dire le vrai en quelque sorte et à esquiver quand la question est gênante car responsabilisante (cette responsabilité étant déléguée par l'Etat).

Ainsi les actes qu'a commis semble-t-il Julien Coupat sont bien moins graves que les actes terroristes mais à manipuler les mots comme il le fait, on peut comprendre . La police a mal jaugée son intervention en cherchant des armes 

Comme il est rapporté par divers reportage "plusieurs failles sont apparues dans la procédure et la qualification de terrorisme a été retirée". Le dossier a été mal monté et Julien Coupat avec intelligence (celle d'un militant écolo en quelque sorte) s'est (impunément) engouffré dedans. Mais cela on ne peut le dire.

L’homme de 43 ans, cheveux courts et lunettes rondes, refuse de clamer formellement son innocence : « Je répugne à être placé par un faux policier [un policier infiltré anglais dont il conteste les rapports] dans la position de se défendre ».

« Répondre non, c’est pas nous, on est innocents, c’est reconnaître une valeur à l’accusation qui est faite. On ne va pas dire on est des petits gentils, on est innocents, c’est à la police de déterminer qu’on est coupables », ajoute Mathieu Burnel, un autre prévenu présent lors de l’interview.

Julien Coupat conteste, entre autres, un procès-verbal de surveillance policière qui affirme qu’il se trouvait, avec sa compagne Yildune Lévy, à Dhuisy (Seine-et-Marne) dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, à proximité d’une ligne de chemin de fer où un fer à béton a été accroché à une caténaire.

« Ni nous, ni les enquêteurs n’étaient sur place ». Selon lui, « la seule instance qui ne sache pas que (ce procès-verbal) est de toute évidence un faux et un faux mal fait, c’est l’institution judiciaire. Jusqu’à la fin, ils s’attachent ridiculement à quelque chose dont tout le monde sait que c’est à la fois faux et un peu gênant, voire franchement honteux », affirme-t-il.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/03/08/proces-tarnac-la-justice-s-est-acharnee-a-sauver-son-honneur-affirme-julien-coupat_5267925_1653578.html#Ihf8JABhuhDGQTMl.99

Sabotage SNCF. Sur la piste des crochets allemands

Par Karl LASKE
 

Le 10 novembre 2008 sur la ligne TGV entre Perpignan et Narbonne, où le service avait été perturbé par le sabotage d'une caténaire. © AFP Raymond Roig

Rencontre avec les activistes allemands qui ont revendiqué les actions reprochées à Julien Coupat et ses amis de Tarnac. Ces groupes ont fait des trains «Castor», qui transportent des déchets nucléaires, leur cible privilégiée.
  Affaire Coupat : sur la piste des crochets allemands
«In Erinnerung an Sébastian» («A la mémoire de Sébastian») : C’est par ces quelques mots d’allemand qu’un groupe anonyme revendiquait, le 10 novembre 2008, neuf sabotages sur les lignes TGV et le réseau ferré allemand.
Dans l’«affaire Coupat», c’est la piste oubliée. Celle que la justice a remisée à l’arrière-plan de ses préoccupations, après l’annonce par Michèle Alliot-Marie du «coup de filet» de la sous-direction antiterroriste (SDAT) chez les jeunes de Tarnac. «Sébastian», c’est Sébastien Briat, un Français de 24 ans, mort en 2004 lors d’une action de blocage d’un train «Castor» qui achemine chaque année des déchets nucléaires de La Hague jusqu’à Gorleben, en Allemagne du Nord. «Par des engins incendiaires et des crochets nous avons marqué notre résistance cette nuit», écrivent les Allemands. «Parce que nous en avons marre», expliquent-ils. Marre des discours «des élus et des responsables de l’industrie et de l’administration» sur la «sécurité des déchets nucléaires, et du site de stockage de Gorleben».
Ce communiqué allemand est au dossier d’instruction. Mais en six mois, le juge antiterroriste Thierry Fragnoli n’a posé qu’une seule question à son sujet à Julien Coupat, toujours incarcéré. «Plusieurs groupes ayant des liens entre eux» seraient-ils à l’origine des actions ? «Il faut demander ça à ceux qui les ont revendiquées…», a répondu Coupat. Pas d’autre question. Les sabotages commis en Allemagne sont d’ailleurs passés sous silence lors de l’annonce des arrestations de Tarnac.
La piste antinucléaire suit le trajet du train Castor. Ce train spécial d’acheminement des déchets - acronyme de "Cask for storage and transport of radioactive material", nom du conteneur des déchets - soulève l’opposition des antinucléaires depuis quinze ans. Il circulait précisément entre le 7 et le 10 novembre 2008. Désignée en 1977 comme zone d’enfouissement, la région du Wendland, entre Hanovre et Hambourg, s’est transformée à force de mobilisations en Larzac local. Les crochets comme ceux qu’on a découverts sur les lieux des sabotages des lignes TGV, on en trouve sur le réseau ferré allemand depuis 1994. Les hackenkralle - littéralement le crochet qui s’agrippe - qui mettent hors d’état les caténaires au passage des trains, sont apparus, cette année-là, en marge de la résistance contre l’acheminement des déchets vers Gorleben. Libération a pu rencontrer des militants antinucléaires allemands qui soutiennent ces actions.
«Chaussures de rail»
«C’est normal de prendre pour cible les TGV ou les ICE [le train à grande vitesse allemand, ndlr]», s’amuse Nicklas, militant antinucléaire, dans un local de la banlieue de Hanovre (1). Ce sont des actions qui font mal. Ici ça a toujours beaucoup de succès. Et personne n’a jamais été pris.» «Pour moi, c’est légitime», approuve sèchement une jeune militante. «Les crochets sont nés de cette lutte du Wendland, poursuit Nicklas. Auparavant, nous réalisions des sabotages contre les rails, dans la région de Gorleben. Notamment les démontages de voies ferrées. L’une des deux voies ferrées vers Dannenberg a été entièrement démontée de nuit. Des groupes pouvaient engager cent personnes. Ceux qui s’occupaient du matériel, ceux qui sciaient les poteaux, ceux qui piquaient le ballast.»
Le hackenkralle est devenu symbole de "résistance" des plus radicaux, même si la ligne empruntée par le train de déchets nucléaires n’est pas directement visée. «De toute façon, on ne pourrait pas mettre des crochets au Castor, sa locomotive est au diesel, signale un militant allemand. Le but, c’est de déstabiliser le réseau.»Le transport est considéré comme «le talon d’Achille du nucléaire», l’un des rares moyens de ralentir sa marche. Dans la dernière portion du trajet du Castor, sur une voie où sa vitesse est limitée à 20 km/h, les antinucléaires soulèvent les rails à l’aide de crics. Ils posent aussi des «chaussures de rail», un boîtier indémontable qui oblige les agents à changer purement et simplement le rail.
Pur produit anarchiste
En France, les crochets ramassés sur les voies TGV en novembre n’ont livré aucun secret. Aucune empreinte, ni trace d’ADN. Seule certitude technique : le hackenkralle est un objet pensé et fabriqué pour le seul sabotage. Un pur produit anarchiste. La mise en cause de Julien Coupat, seul mis en examen encore détenu, se heurte toujours à l’absence d’éléments matériels, et la présence du Français et de son amie à proximité du lieu d’un des sabotages reste une énigme.
A Valognes, d’où part le fameux train ce 7 novembre 2008, les militants de Greenpeace mesurant la radioactivité du train signalent que «le dernier wagon crache plus que tous les Castor observés auparavant». Le train est composé de trois locomotives, de deux wagons de voyageurs - des CRS embarqués - et de onze wagons de conteneurs. Dès le 8 novembre, les policiers antiterroristes français relèvent que trois proches de Coupat ont dormi dans une voiture à quatre kilomètres du trajet du train de déchets, et que «de nombreux sites Internet ont appelé à des actions» sur le «passage du train Castor».
Les policiers relèvent que «le tracé du train avec les heures et les jours de passage» étaient mis en ligne par le réseau Sortir du nucléaire. Au sein du réseau, c’est Jean-Yvon qui s’est chargé de ce «suivi en temps réel».«J’ai dû faire quarante-deux heures de veille sans dormir, dont dix heures pour mon boulot», raconte-t-il. Sa méthode : des copains sur les voies, la liste des gares traversées, des calculs de vitesse, et un réajustement permanent des horaires. Ces indications sont livrées aux groupes préparant des actions de désobéissance civile sur les voies. «Les actes de sabotage, il y en a un peu partout en Allemagne, explique Jean-Yvon. La pose de crochets, je suis contre, mais en aucun cas, ça ne peut faire de blessés. Le but du réseau n’est pas de faire des actions qui fassent des dégâts. Ni d’inciter à en faire.»
Les blocages pacifiques du train sont codifiés. Chaque action mobilise des guetteurs, des stoppeurs, qui annoncent l’action au conducteur du train, les bloqueurs, qui investissent la voie, et enfin, ceux qui s’y enchaînent, une fois le train arrêté. Le 7 novembre 2004, Sébastien Briat ne s’était pas enchaîné à la voie, mais son groupe a été surpris par l’arrivée rapide du train, que les stoppeurs et les bloqueurs n’étaient pas parvenus à arrêter. «En Allemagne, les réactions à sa mort ont été très vives, dit un militant. On se demandait s’il fallait arrêter les protestations en signe de deuil ou faire tout flamber.» L’anniversaire des quatre ans de la mort de Sébastien a été annoncé en France - par Sortir du nucléaire - et dans les différents lieux de manifestation en Allemagne.
En 2008, le train Castor est bloqué à la frontière franco-allemande par trois antinucléaires enchaînés aux voies. Il faut douze heures aux policiers pour dégager les tubes collés dans le béton, dans lesquels les non-violents ont glissé leurs bras. Plus loin, Cécile Lecomte, une militante française surnommée «l’écureuille» pour ses actions d’escalade (Libération du 6 mai), est interpellée et gardée à vue préventivement à Brunswick, pendant trois jours et demi. A Gorleben, quarante tracteurs bloquent les derniers kilomètres de route. Et les policiers doivent encore casser deux pyramides en béton auxquelles des agriculteurs se sont enchaînés. En Allemagne, 16 000 personnes ont manifesté cette année contre l’arrivée du Castor.
Anonymes
Les sabotages ont été simultanés en France et en Allemagne. Dans la matinée du 8, quatre lignes TGV - Paris-Lille, Est et Sud Est - sont touchées par des ruptures de caténaires. Et les premiers incendies de câbles sont signalés en Allemagne, dans l’après midi du 8. Entre Hambourg et Berlin, à Brandenburg. Et dans les environs de Wiesbaden et de Kassel. Le communiqué des anonymes «à la mémoire de Sébastian» en donne la liste. Des interrogations entourent néanmoins cette revendication. «C’est un papier sans date, on n’y trouve aucun logo du groupe. N’importe qui peut revendiquer, objecte Jean-Yvon. Et la police a été informée en un temps record.» La SDAT dit l’avoir récupéré auprès du quotidien Berliner Zeitung. Or celui-ci certifie ne l’avoir jamais reçu… «Sébastian avec un "a", c’est une faute allemande. S’il y avait eu un Français dans le groupe, il aurait corrigé, analyse un antinucléaire allemand. Le style est 100 % allemand.» La principale revue antinucléaire, Anti Atom Aktuel, a finalement validé cette revendication, en la publiant, dans son numéro spécial sur les actions contre le train Castor.
Des notes de synthèse de la police fédérale allemande (BKA) communiquées aux Français présentent les modes d’action au "hackenkralle" en 1996 et 1998. Les «dégâts matériels importants» et «la mise en danger» des voyageurs sont soulignés. Le BKA signale que les attaques se sont multipliées depuis 1994, ciblant particulièrement «les nœuds ferroviaires».«Les ponts, les passerelles, les entrées de tunnels» sont prisés par les saboteurs, comme les forêts et les zones isolées. Sont détaillées les précautions d’usage pour récupérer des traces d’ADN sur les crochets : utiliser des gants, et placer les preuves dans des sacs en papier. Parce que les preuves, même en Allemagne font défaut. «C’est un moyen très simple d’attaquer le réseau, raconte Nicklas, le militant de Hanovre. Des modes d’emploi techniques ont circulé. Un simple matériel de soudure permet d’en fabriquer. Le fer à béton se trouve sur tous les chantiers. La pose se fait sur les lignes électriques au moyen de perches en plastique. Des tuyaux qui s’emboîtent. Il n’y a aucun danger, sauf en cas de pluie.» Selon les militants, l’utilisation des crochets n’aurait fait aucun blessé chez les usagers des transports. En 1997 néanmoins, la vitre d’un train avait été brisée par la rupture d’un caténaire. «Ça a posé des questions dans le mouvement, assure Nicklas. Il était exclu que ces actions fassent des victimes.»
En 1999, une vaste opération policière a été déclenchée contre un groupe antinucléaire de Hambourg. «Les policiers l’ont désignée sous le nom de "Golden Hackenkralle" - le crochet doré - parce qu’ils avaient entendu deux militants sur écoutes qui parlaient d’offrir un crochet doré à un ami pour son anniversaire. Ce n’était qu’une blague.» La procédure, elle aussi antiterroriste, s’est conclue par un non-lieu général en 2005. Depuis, un crochet doré géant est parfois brandi dans les manifestations des opposants à l’atome. Et le capitaine Crochet court toujours.


(1) Son prénom a été changé.


Karl LASKE

Tarnac ou les fantasmes du pouvoir, par Gabrielle Hallez
 

J'ai été mise en examen et mise sous contrôle judiciaire suite aux arrestations du 11 novembre 2008. Sur les neuf personnes inculpées, Julien [Coupat] reste encore incarcéré. L'appel pour sa libération aura lieu dans les jours à venir. A nouveau l'attente. Le lent dégonflement de l'affaire continue, et une nouvelle étape a été franchie, vendredi 16 janvier, avec la sortie d'Yildune [Lévy]. Il en faudra d'autres.

 

Cette triste affaire aura au moins rappelé l'obsession du pouvoir : écraser tout ce qui s'organise et vit hors de ses normes.

Je ne voudrais pas qu'on puisse prendre cette histoire comme un événement isolé. Ce qui nous est arrivé est arrivé à d'autres, et peut arriver encore.

6h40 : braquée dans mon lit. Cagoulés, des hommes de la sous-direction de la lutte antiterroriste (SDAT) cherchent désespérément des armes en hurlant. Menottée sur une chaise, j'attends la fin des perquisitions, ballet absurde, pendant des heures, d'objets ordinaires mis sous scellés. Sachez-le, si cela vous arrive, ils embarquent tout le matériel informatique, vos brosses à dents pour les traces ADN, vos draps pour savoir avec qui vous dormez.

Après plus de huit heures de perquisition, ils me chargent dans une voiture. Direction : Paris-Levallois-Perret. Les journalistes cernent le village. Personne ne pourra manquer d'admirer le spectacle de la police en action, et les moyens imposants du ministère de l'intérieur quand il s'agit de sécuriser le territoire. Quand cinq flics arrêtent un type, ça peut sembler arbitraire, quand ils sont 150 et avec des cagoules, ça a l'air sérieux, c'est l'état d'urgence. La présence des journalistes fait partie de la même logique. Ce qui s'est passé là, comme les arrestations à Villiers-le-Bel, ce n'est pas un dérapage, c'est une méthode.

Levallois-Perret, locaux de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) et de la SDAT. Des préfabriqués sur trois étages, superposition de cellules spéciales, caméras panoptiques braquées en permanence sur toi. Quatre-vingt-seize heures de garde à vue. Mais le temps n'est vite plus un repère. Ni heure ni lumière du jour. Je ne sais pas combien de personnes ont été arrêtées. Je sais seulement, après notre arrivée, les motifs de mon arrestation.

Les interrogatoires s'enchaînent. Une fois huit heures sans pause, va-et-vient de nouveaux officiers qui se relaient. Mauvaises blagues, pressions, menaces : "Ta mère est la dixième personne mise en garde à vue dans le cadre de l'opération Taïga, on va la mettre en détention", "Tu ne reverras plus ta fille". Leur bassesse n'est pas une surprise. Ils me questionnaient sur tout : "Comment vivez-vous?", "Comment êtes-vous organisés pour manger?", "Est-ce que tu écris?", "Qu'est-ce que tu lis?" Ils voulaient des aveux pour donner corps à leur fantasme de cellule terroriste imaginaire.

Un des officiers de la police judiciaire (PJ) m'a annoncé, lors de la perquisition : "Nous sommes ennemis." Ennemis peut-être, mais nous ne sommes pas leur reflet. Il n'y a jamais eu de cellule invisible, et nous n'avons que faire de "chefs" et de "bras droits". La police croit toujours que ce qu'elle traque est organisé à son image, comme en d'autres temps, où elle brandissait le spectre du syndicat du crime.

Un gendarme me lit un communiqué allemand, diffusé le 10 novembre en Allemagne, qui revendique les sabotages dans le cadre d'une action antinucléaire. Sabotages dont ils veulent nous accuser. Le communiqué apparaîtra dans le rapport de la SDAT transmis à la presse dès la première semaine, puis sera quasiment oublié.

Au bout de trois jours, un avocat peut venir assister le prévenu retenu sous le coup d'une procédure antiterroriste. Trois jours pendant lesquels tu n'es au courant de rien d'autre que de ce que la police veut bien te dire, c'est-à-dire rien ou des mensonges. Alors oui, ce fut vraiment un soulagement quand on m'a annoncé que je pouvais voir mon avocate. Enfin des nouvelles de ma fille et de l'ampleur médiatique de l'affaire. Nouvelles aussi du village et du comité de soutien créé dans les premiers jours qui ont suivi l'arrestation.

Puis ce fut le dépôt (lieu de détention avant de comparaître devant le juge). Là s'entassent des centaines d'hommes et de femmes dans la crasse et l'attente. Une pensée pour Kafka dans le dédale de la souricière, infinité de couloirs gris et humides dont les portes s'ouvrent sur les rutilantes salles d'audience. Je suis amenée jusqu'aux galeries toutes neuves de la section antiterroriste pour comparaître devant le juge d'instruction. Puis la prison.

Fleury-Mérogis – la plus grande d'Europe. Tous les charognards gardent cette prison, pigeons, corneilles, mouettes et de nombreux rats. Nous y sommes arrivées, Manon (Gilbert), Yildune et moi en tant que détenues particulièrement surveillées (DPS), ce qui implique des mesures de surveillance plus soutenues, comme, d'être chaque nuit réveillées toutes les deux heures, lumières allumées et sommées de faire signe. Fouilles intensives et répétées. Ce statut, seules les prisonnières politiques basques l'ont à Fleury, et Isa l'avait eu aussi, en détention depuis bientôt un an sous le coup d'une procédure antiterroriste [cette personne est soupçonnée d'avoir posé un explosif sous une dépanneuse de la Préfecture de police de Paris, en mai 2007]. Les fouilles au corps, le mitard, les petites humiliations, le froid et la nourriture dégueulasse : le quotidien de la prison est fait pour écraser.

Par un concours de circonstances favorables, Manon et moi sommes sorties assez rapidement. Circonstances favorables, c'est-à-dire : nous sommes blanches, issues de la classe moyenne, ayant eu l'opportunité de faire des études; grâce aussi à la multiplication des comités de soutien. Et puis, il y avait l'actualité, marquée par des événements révélateurs du climat politique actuel qui ne sont pas passés inaperçus (par exemple cette descente policière musclée dans un collège).

Je dis "rapidement", par rapport aux détentions préventives qui durent, pour la plupart, des mois et des années. Qui durent, notamment, pour ceux pour qui ne jouent jamais ces "circonstances favorables". La plupart immigrés, voués au mépris de la police et des magistrats.

Mais ce qui est encore séparé au-dehors arrive à se reconnaître entre les murs de la prison. Des solidarités se nouent dans l'évidence d'une hostilité commune. La radicalisation de la situation amène de plus en plus de gens à subir la répression et la détention. Des rafles dans les banlieues aux peines de plus en plus nombreuses pour des grévistes ou des manifestants lors de mouvements sociaux.

Finalement, la prison est peut-être en passe de devenir un des rares lieux où s'opère la jonction tant redoutée par M. Sarkozy : "S'il y avait une connexion entre les étudiants et les banlieues, tout serait possible. Y compris une explosion généralisée et une fin de quinquennat épouvantable", avait-il dit en 2006.


Source http://www.lemonde.fr/idees/article/2009/01/20/tarnac-l-une-des-supposes-terroristes-temoigne_1143981_3232.html#eEmmF57KgC474K8F.99
 
 
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