Archives

Publié par Anthony Le Cazals

I L’AUTONOMIE ITALIENNE (1973-1979)

 

1/ Les FONDEMENTS DE L’AUTONOMIE ITALIENNE

 

 

 

 

Dimension historique et structure politique de l’Italie

 

Le premier axe de ma réflexion vise à cerner les fondements du mouvement autonome en Italie. Le premier élément à prendre en compte concerne la dimension historique. L’Italie porte une tradition de violence politique plus affirmée qu’en France. La formation de l’Italie est beaucoup plus récente et le pays reste profondément marqué par une dichotomie entre un nord riche et industrialisé et un sud pauvre et rural où l’Etat a toujours eu du mal à s’imposer et qui reste dominé par la mafia. La culture politique de l’Italie porte encore au XXe siècle des traces de sa formation au milieu du XIXe siècle : les traces de son unification brutale par une conquête militaire, mais aussi des traces de traditions insurrectionnalistes. Cette forte culture de violence politique, déjà très vivace au début du XXe siècle, a de plus été alimentée par la période fasciste et par l’héritage de la Résistance. L’industrialisation de l’Italie est aussi beaucoup plus tardive qu’en France et les tensions avec la classe ouvrière en sont d’autant plus exacerbées.

 

A ces conditions économiques défavorables à l’Italie vient s’ajouter le poids de la structure politique. En Italie, la domination de la gauche par le Parti Communiste ne permet pas d’envisager l’alternance. La situation politique change en 1973 : la gauche est profondément marquée par le coup d’état d'Augusto Pinochet au Chili. Le Parti Communiste Italien (PCI), sous l’impulsion d’Enrico Berlinguer, s’engage dans la stratégie du « compromis historique », visant à former un gouvernement de coalition avec la Démocratie Chrétienne. Le PCI abandonne ainsi de fait sa fonction tribunitienne. Par conséquence, les luttes sociales vont tendre en Italie vers des formes révolutionnaires. C’est cette situation politique très particulière qui permet l’émergence du mouvement autonome en Italie. Le principal syndicat italien, la CGIL [1], est en effet contrôlé par le PCI, et la nouvelle ligne politique du parti fait perdre à la CGIL beaucoup de sa crédibilité.

 

Au-delà des causes structurelles, quel est le processus qui amène des individus à s’organiser de manière autonome ? Pour répondre à cette question, il faut s’intéresser aux formes d’autonomie qui apparaissent en Italie avant la cristallisation du mouvement autonome en identité politique. On peut observer l’apparition progressive de deux types de collectifs : d’une part des collectifs de quartier, et d’autre part des comités ouvriers.

 

Les collectifs de quartier

 

A Turin, les premiers comités de quartier apparaissent en 1960. Diego Giachetti et Marco Scavino notent que :

« Dans ces comités, « grandissait un climat diffus et généralisé d’aversion envers les formes traditionnelles de délégation » ; s’y retrouvaient à faire de la politique ensemble et de façon nouvelle des adhérents aux partis de gauche, des groupes de base paroissiaux, des sans parti et des dirigeants du Mouvement étudiant turinois. Turin aussi, comme d’autres villes d’Europe occidentale, était investie par ce phénomène qu’à l’époque les sociologues baptisèrent de mouvements urbains, mouvements qui avaient trouvé une impulsion dans la révolte des étudiants du supérieur et du secondaire avec la conviction qu’il fallait se battre contre le système capitaliste dans son ensemble, l’attaquer non seulement dans son organisation à l’usine, mais aussi dans toute la sphère de reproduction de la force de travail et dans les rapports sociaux. » [2]  

 

Ces premiers comités ne peuvent pas être considérés comme des collectifs véritablement autonomes dans le sens où ils sont encore en partie contrôlés par l’Eglise ou le Parti Communiste. Cependant, ils possèdent déjà la structure de l’Autonomie, c’est-à-dire l’organisation en collectifs d’individus, sans existence légale. La présence en leur sein de militants de partis politiques fait que cette autonomie est relative. Mais, à partir de 1964, ces comités acquièrent une autonomie grandissante à l’égard des partis politiques avec l’organisation des premières grèves de loyers.  

 

A Rome, les « Comités d’Agitation Banlieues » sont créés en 1967. Vincenzo Miliucci est alors âgé de 24 ans. Il milite au Parti Communiste et les Comités d’Agitation Banlieues sont pour lui un moment fondateur de son parcours politique :

« 1967, c’est mon année de naissance à la vie politique, quand à Rome il y a sept grand bidonvilles du même type que ceux que l’on trouve au Brésil : des conditions de vie avec des rats, des ordures partout, sans eau et sans électricité. Les problèmes de logement sont immenses. En 1967, je commence mon militantisme avec le Comité d’Agitation Banlieues. Ca commence avec des occupations de logements vides pour résoudre ce problème, avec tout de suite des affrontements et des situations très tendues avec la police où il est arrivé qu’on se tire dessus et qu’il y ait des enfants qui meurent. C’est une situation de victime et d’impuissance où peuvent agir les paternalismes des partis, et notamment le paternalisme du Parti Communiste qui vient apporter la petite fontaine d’eau mais qui laisse la condition des gens telle qu’elle est. Dans la lutte pour le droit au logement naît quelque chose de nouveau. C’est une période d’incubation. » [3]

 

C’est dans ce contexte que s’ouvrent à Rome les premiers squats en 1969.

 

Les comités ouvriers

 

Sur les lieux de travail, les collectifs autonomes sont l’aboutissement de la rupture entre les syndicats et les travailleurs les plus engagés dans les luttes. Cette rupture avec les syndicats commence à se généraliser à partir de 1968, avec la création des Comités Unitaires de Base (CUB). A partir de 1969, les luttes ouvrières instaurent un nouveau rapport de forces dans les usines qui n’a plus rien à voir avec les luttes syndicales traditionnelles. La production est sabotée, les contremaîtres sont menacés, l’agitation est permanente et les ouvriers manifestent à l’intérieur même des usines.

 

Contrairement aux syndicats qui sont surtout implantés parmi les ouvriers qualifiés, plus âgés, anciennement installés et d’origine urbaine, les comités autonomes semblent être surtout composés d’ouvriers spécialisés, plus jeunes, nouvellement arrivés et d’origine rurale. En outre, dans les villes du nord, on peut observer que les syndicats sont surtout implantés parmi les ouvriers originaires du nord de l’Italie et que les ouvriers originaires du sud ont plus tendance à s’organiser spontanément en comités autonomes. Cette réalité est parfaitement décrite dans l’ouvrage de Diego Giachetti et Marco Scavino sur le mouvement de 1969 à Turin [4]. Ugo Tassinari confirme ces caractéristiques en ce qui concerne les ouvriers de Naples :

« Naples avait deux grandes usines : Italsider (sidérurgie) et l’Alfa Romeo de Pomigliano (banlieue Nord-Est). Les ouvriers de ces deux usines appartenaient à deux classes différentes. Ceux de l’Italsider faisaient partie de la vieille aristocratie ouvrière, et ceux de l’Alfa Romeo venaient de la paysannerie. Les ouvriers de Pomigliano n’étaient pas syndiqués mais étaient très combatifs. Le Parti Communiste et la CGIL étaient très puissants à l’Italsider : ils étaient très staliniens. Les ouvriers de l’Italsider étaient avec le PCI et les syndicats, ceux de l’Alfa Romeo étaient avec nous. » [5]

 

Les comités autonomes regroupent donc les ouvriers les plus combatifs dans un contexte de radicalisation des luttes où les ouvriers affirment de plus en plus leur pouvoir sur l’usine. Catherine Brice note ainsi à propos des suites des grèves de 1969  :

« Les résultats de cette lutte ne furent pas négligeables. Les salaires augmentèrent rapidement et en 1972 des heures de formation payée furent assurées. Mais surtout, en 1975, fut établie la Cassa Integrazione Guadalupe qui régulait les licenciements économiques : 80 % du salaire étaient garantis aux ouvriers mis à pied. Les ouvriers licenciés pouvaient venir à l’usine, ne pas y travailler et repartir avec la quasi-totalité de leur salaire. Enfin, en 1975 fut également instaurée la fameuse Scala mobile qui indexait automatiquement les salaires au coût de la vie » [6].

 

En ce qui concerne les formes d’autonomie qui apparaissent sur les lieux de travail, on peut distinguer trois types de parcours politiques. Tout d’abord, des jeunes immigrés méridionaux qui s’organisent spontanément en dehors des syndicats, et ce dès le début des années 60. Ensuite, à partir de 1968, des syndicalistes qui créent eux-mêmes des collectifs autonomes. Enfin, des militants opéraïstes qui rejoignent par la suite les comités autonomes (surtout à partir de 1973).

 

En ce qui concerne les formes d’autonomie les plus spontanées, on peut prendre l’exemple des ouvriers de la Fiat de Turin. Cet exemple est particulièrement intéressant car il comprend la plus grande usine d’Europe, Mirafiori, qui compte alors 50 000 salariés, la Fiat employant au total 90 000 personnes à Turin en comptant les trois usines de la ville [7]. En 1962, les ouvriers attaquent le siège de l’UIL [8], alors que celle-ci vient de signer de manière séparée le renouvellement de la convention collective. En 1969, les ouvriers de Turin jouent un rôle majeur dans la vague de grèves qui secouent le pays, là encore à l’occasion du renouvellement du contrat de travail.

 

Mais pour comprendre le rôle que jouent les jeunes immigrés méridionaux dans le mouvement de 1969, il faut souligner les conditions extrêmement précaires dans lesquelles se fait cet exode rural. Rongées par la corruption, le clientélisme, et la spéculation immobilière, les autorités italiennes ont manifestement largement négligé la construction de logements sociaux pour faire face à cet exode rural massif. Beaucoup d’ouvriers sont sans-abri ou vivent dans des bidonvilles. La plus grande partie des immigrés méridionaux vivent à plusieurs dans de très petits appartements, souvent insalubres et dépourvus de sanitaires, parfois dans une seule pièce. Les ouvriers qui louent un appartement aux normes doivent faire face à un loyer qui ampute une grande partie de leur salaire, ce qui explique le développement des grèves de loyers [9].

 

Sous-payés car généralement non-qualifiés, les immigrés méridionaux constituent la catégorie la plus précaire de la classe ouvrière italienne. Les syndicats, engagés depuis l’après-guerre dans la cogestion, se sont montrés incapables d’intégrer cette catégorie d’ouvriers dont les besoins vont à l’encontre des logiques de rentabilité. Au contraire, les syndicats italiens regroupent les travailleurs les plus qualifiés, ceux que l’on appelle parfois « l’aristocratie ouvrière ». Les syndicats ayant fait le choix de défendre la valorisation salariale des travailleurs qualifiés au détriment des OS, on peut donc dire qu’ils portent la responsabilité politique de la non-syndicalisation des travailleurs immigrés. Mal défendus par les syndicats, les immigrés méridionaux vont devoir s’organiser en dehors, et donc de manière autonome.

 

Cependant, l’autonomie de ces travailleurs immigrés se heurte à des difficultés. Malgré leur nationalité italienne, ces ouvriers du sud subissent le racisme de certains Italiens du nord et vivent donc dans un environnement relativement hostile. Dans ces conditions, la lutte ne va pas de soi. Les OS vont donc devoir saisir une opportunité et attendre que les syndicats déclenchent une grève, à l’occasion du renouvellement quadriennal du contrat de travail. C’est ce qui se passe en 1962. Les syndicats organisent une grève mais, pour la première fois depuis l’après-guerre, ils sont débordés et la lutte se retourne contre l’UIL. En ce qui concerne la grève de 1969, Giachetti et Scavino remarquent que les OS ne sont pas les premiers à se mettre en grève lorsque le conflit démarre à la Fiat. Mais une fois la lutte commencée, les jeunes OS se montrent les plus combatifs. Cette « nouvelle classe ouvrière » déborde totalement les syndicats en ayant recours à des répertoires d’action sortant du cadre traditionnel. 

 

En ce qui concerne les collectifs autonomes d’origine syndicale, on peut prendre l’exemple du collectif de la Via dei Volsci qui se constitue à Rome en 1972. Ce collectif est constitué par des militants qui décident de quitter le groupe Il Manifesto. Pour comprendre la logique de ces militants, il est nécessaire de la resituer dans leur trajectoire politique.

 

Le Manifesto est d’abord un journal publié par les militants de l’aile gauche du Parti Communiste Italien (PCI). Le journal paraît pour la première fois en juin 1969. Le Manifesto dénonce de manière radicale l’intervention de l’armée soviétique en Tchécoslovaquie. Dès le mois de novembre 1969, le Manifesto est exclu du PCI. En 1971, Il Manifesto devient un groupe politique qui commence à avoir des intentions électorales. C’est cette évolution du Manifesto qui ne plaît pas aux militants qui créent le collectif de la Via dei Volsci [10]. Mais avant de créer le collectif des Volsci, ces militants se sont déjà organisés sur leur lieu de travail, en constituant en janvier 1971 le Comité Politique de l’ENEL (la compagnie nationale d’électricité), et en s’organisant dans le Collectif des Travailleurs et des Etudiants du Policlinico (le plus grand hôpital de Rome), issu du groupe catholique « Mani Tese » [11]. Le leader des Volsci, Vincenzo Miliucci, était jusqu’en 1970 secrétaire de section au PCI et faisait partie de la direction régionale de la CGIL-Electricité de Rome. Le collectif des Volsci s’est donc constitué à partir d’un noyau de militants déjà organisés dans des structures institutionnelles.

 

En ce qui concerne le Comité Politique de l’ENEL, on peut parler d’un passage du syndicalisme à l’Autonomie, le collectif autonome pouvant être ici considéré comme un dépassement de l’organisation syndicale, comme une structure plus efficace pour défendre les intérêts des travailleurs. La CGIL est ici débordée par sa propre base. Mais ce débordement du syndicat n’a pas qu’une dimension sociale. Il a aussi une dimension politique. Ce n’est pas seulement la CGIL qui est débordée, c’est aussi le PCI. Vincenzo Miliucci n’est pas un militant de base : il est à la fois un cadre du syndicat et un cadre du parti. Plus qu’un débordement de la base, il s’agit là d’une véritable scission de militants qui s’opposent à la ligne réformiste du parti.

 

Les opéraïstes

 

Enfin, l’Autonomie italienne ne peut être comprise sans prendre en compte le rôle qu’y ont joué les militants opéraïstes. Il est donc nécessaire de revenir sur l’origine de ce courant marxiste. L’opéraïsme se forge d’abord autour d’une revue : les Quaderni Rossi, fondés en 1961 par Raniero Panzieri. La revue rassemble des syndicalistes et des intellectuels. Certains sont membres du PCI, d’autres comme Toni Negri sont membres de l’aile gauche du Parti Socialiste Italien (PSI) [12]. Raniero Panzieri, quant à lui, a été exclu du PSI en 1959 pour s’être opposé à l’alliance du parti avec la Démocratie Chrétienne.   

 

Raniero Panzieri est notamment influencé par Socialisme ou Barbarie [13]. Pour lui, les technologies et l’organisation de la production ne sont jamais neutres. Elles sont conçues pour assurer le maintien de la domination capitaliste et c’est en ce sens que doivent être compris le fordisme et le modèle keynésien [14]. Panzieri en tire la conclusion que plutôt que de lutter pour des augmentations salariales qui ne font que relancer l’économie capitaliste, les ouvriers doivent lutter pour accroître leur pouvoir sur leur lieu de travail et pour contrôler l’organisation de la production.

 

En janvier 1964, Mario Tronti publie un texte qui marque un tournant théorique majeur : « Lénine en Angleterre ». Mario Tronti y développe une nouvelle conception du marxisme qui inverse le rapport entre luttes ouvrières et développement des moyens de production. Pour Tronti, ce n’est pas le développement des moyens de production qui détermine les luttes ouvrières, mais au contraire les luttes ouvrières qui constituent le moteur du développement capitaliste. Oreste Scalzone se rappelle de la présentation de « Lénine en Angleterre » :

« C’était comme la découverte de la face cachée de la lune ! » [15]

 

La même année, Mario Tronti et Toni Negri rompent avec les Quaderni Rossi pour créer une nouvelle revue, Classe Operaia, qui prône l’intervention dans les luttes ouvrières et paraît jusqu’en 1967. Pour les opéraïstes, le socialisme n’est qu’une nouvelle forme du développement capitaliste : les luttes ouvrières doivent s’orienter au contraire dans la constitution du pouvoir ouvrier, considéré comme construction immédiate du communisme [16]. Par la suite, l’influence des thèses opéraïstes entraîne la naissance de plusieurs groupes léninistes qui finissent par fusionner en 1969 en fondant Potere Operaio, qui rassemble alors un millier de militants. Ugo Tassinari décrit ainsi le fonctionnement et l’évolution de Potere Operaio :

« Potere Operaio, est organisée à ses débuts en trois tendances. L’aile droite de Potere Operaio est surtout constituée par les intellectuels opéraïstes les plus âgés. Le centre est réunie autour de Toni Negri et rassemble les groupes de la région de l’Emilie-Vénétie ainsi qu’une partie des jeunes de Milan. L’aile gauche est réunie autour d’Oreste Scalzone et Franco Piperno et rassemble les groupes insurrectionnalistes de Rome, Florence, et de la région méridionale. Au congrès de 1971, Potere Operaio se définit comme « parti de l’insurrection » et crée une structure clandestine, la commission « travail illégal » (en référence à une formule de Bertolt Brecht). » [17]

 

Les 3 et 4 mars 1973, vingt-huit collectifs ouvriers autonomes se réunissent à Bologne en coordination nationale [18]. La constitution de l’Autonomie ouvrière en force politique provoque une crise à l’intérieur de Potere Operaio :

« Les militants de Potere Operaio se divisent sur la question de la lutte armée. Negri veut dissoudre Potere Operaio dans les assemblées autonomes et attribuer la fonction militaire aux Brigades Rouges. » [19]

 

Au mois de mai, les négristes sont exclus de Potere Operaio au congrès de Rosolina. Regroupés autour du journal Rosso, ils vont désormais s’organiser au sein des « Collectifs Politiques Ouvriers » du nord de l’Italie.

 


[1] CGIL : Confédération Générale Italienne du Travail (trois millions d’adhérents).

[2] Diego Giachetti et Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, l’automne chaud de 1969 à Turin, Les Nuits rouges, 2005, p. 150-151.

[3] Entretien avec Vincenzo Miliucci.

[4] Diego Giachetti et Marco Scavino, op. cit.

[5] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire).

[6] Catherine Brice, Histoire de l’Italie, Tempus n° 28, Perrin, 2002, p. 418.

[7] Diego Giachetti et Marco Scavino, op. cit., p. 11.

[8] UIL : Union Italienne du Travail (800 000 adhérents), syndicat de tendance laïque et socialiste.

[9] Diego Giachetti et Marco Scavino, op. cit., p. 139-142.

[10] « Intervista a Vincenzo Miliucci », in Una Sparatoria tranquilla, per una storia orale del 77, Odradek, 1997, p. 3.

[11] Mani Tese : « Mains tendues ». Entretien avec Vincenzo Miliucci.

[12] Né en 1933, secrétaire de section depuis 1955, Toni Negri est élu conseiller municipal en 1960.

[13] Revue conseilliste française fondée par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort.

[14] Raniero Panzieri, « Capitalisme et machinisme », Quaderni Rossi n° 1, 1961.

[15] Entretien avec Oreste Scalzone.

[16] Cf. François Matheron, « Opéraïsme », in Georges Labica et Gérard Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1982.

[17] Entretien avec Ugo Tassinari.

[18] Sergio Bianchi et Lanfranco Caminiti, Gli autonomi, Le Storie, le lotte, le teorie, Volume I, DeriveApprodi, 2007, p.162.

[19] Entretien avec Ugo Tassinari.

 

 

2/ La dynamique de l’autonomie italienne

 

 

 

 

Au-delà des fondements et des origines de l'Autonomie italienne, il convient de s’interroger sur la dynamique qui lui permet de se développer.

 

Le pouvoir ouvrier

 

Vincenzo Miliucci décrit la forme que prend au quotidien l’affirmation du pouvoir ouvrier dans les usines : 

« On posait concrètement le problème de la réduction de la fatigue : sur les chaînes de montage des fabriques de voitures, sur quatre voitures qui passaient, on en faisait qu’une seule. Naturellement, cela implique qu’il y ait un groupe d’ouvriers qui interviennent en cas de protestation des contremaîtres pour leur dire : « Laissez-nous tranquilles ! ». A Mirafiori (l’usine Fiat de Turin), il y avait des ouvriers qui portaient des foulards rouges : cela signifie que la police n’arrivait plus à contrôler l’usine, qu’elle n’avait plus aucun pouvoir sur l’usine. » [1]

 

Les comités autonomes renouent donc avec le sabotage ouvrier prôné par les syndicalistes-révolutionnaires du début du siècle. Une des formes d’intervention les plus radicales concerne la lutte contre le travail au noir :

« Il y avait aussi des actions contre le travail au noir. On faisait des rondes et on disait à chaque patron : « Soit tu régularises les gens qui travaillent là, soit on casse tout ». » [2]  

 

Ugo Tassinari confirme ce rapport de forces qui s’établit dans les usines :

« Un nouveau code du travail entre en vigueur en 1970 : il limite le droit de licencier et accroît les droits des ouvriers. Mais ce nouveau code du travail ne change pas le fait que les ouvriers doivent continuer à se défendre par eux-mêmes. Quand un ouvrier est licencié pour insubordination, une manifestation est organisée pour le ramener dans l’usine. C’est à ce moment-là que naissent les groupes armés. Par conséquent, toute la structure organisationnelle de l’usine est en difficulté : les ouvriers sabotent la production et les dirigeants sont menacés. » [3]

 

Vincenzo Miliucci insiste sur la force que représentaient les collectifs ouvriers autonomes :

 

« Il s’agissait de structures de masse. Cela veut dire que dans les usines un collectif est assez puissant pour paralyser toute l’usine. Donc c’est des groupes qui élisent les délégués de manière autonome. Mais au moment où on négocie, c’est comme si tout le monde était délégué, parce que même si il n’y a que quatre personnes qui rentrent dans le bureau, il y a tout le monde qui reste dehors comme puissance présente, avec une très grande force ! » [4]

 

D’après Vincenzo Miliucci, le Comité Unitaire de Base (CUB) de Rome était par exemple capable de paralyser le réseau de transport ferroviaire.

 

Mais la principale force du mouvement autonome se situe en dehors des lieux de travail.

 

Les squats

 

L’un des principaux axes de lutte concerne la question du logement. A Rome, cette lutte prend une ampleur particulière en 1974, dans la commune de San Basilio, dans la banlieue Est de la ville. Au mois de février, plus de 5 000 appartements sont squattés en l’espace de trois semaines [5]. Le mois suivant, les occupants sont expulsés par l’armée au cours d’affrontements particulièrement violents. Mais de nouveaux squats sont ouverts et en septembre 1 500 policiers interviennent à San Basilio pour expulser un groupe de 200 familles, entraînant à nouveau plusieurs jours d’émeutes :

« Au troisième jour, le 8 septembre, une femme prend le fusil de chasse de son mari et tire sur la police. La police ouvre le feu et tue un jeune de 19 ans de Tivoli, Fabrizio Ceruzzo. La réaction des habitants de San Basilio est immédiate : les réverbères sont abattus et jetés en travers des rues, plongeant ainsi tout le quartier dans le noir. La police se réfugie sur un terrain de football et là, vraiment, on lui tire dessus de tous les côtés ! Des policiers sont blessés. » [6]

 

Les squatters de San Basilio sont à nouveau expulsés. Mais Vincenzo Miliucci précise :

« la lutte pour le logement a continué jusqu’à aujourd’hui. Les occupations se sont poursuivies dans les nouveaux quartiers : Rome s’est développée comme ça. » [7]

 

Certaines spécificités du mouvement des squats italien doivent être remarqués. En particulier, le fait que les occupations se concentrent sur des immeubles neufs, en l’occurrence des ensembles construits par de grosses sociétés immobilières [8]. Il s’agit là d’un phénomène inverse à celui que l’on peut observer pour le mouvement parisien, où ce sont les immeubles promis à la destruction qui sont squattés.

 

Cette différence s’explique là encore par le retard économique de l’Italie qui fait que le marché immobilier des grandes villes italiennes est encore dans les années 70 dans une phase de développement extensif plutôt que dans une phase de renouvellement comme c’est le cas à la même époque à Paris. Le fait de concentrer les occupations sur de grands ensembles entraîne le regroupement des squatters dans un même quartier et modifie considérablement le rapport de forces en faveur des occupants. On peut s’interroger sur l’organisation de ces occupations rassemblant plusieurs milliers de familles dans un même quartier. En effet, il est ici difficile de faire la part entre ce qui relève du rôle que peuvent jouer les structures organisationnelles, les différents réseaux de sociabilité, et la spontanéité qui peut exister dans ce type de mouvement.    

 

La solidarité entre occupants empêche la police italienne d’expulser un immeuble dans un quartier squatté et l’oblige par conséquent à expulser simultanément la totalité des squatters du quartier où sont concentrées ces occupations. Pour ce type d’opération, la police doit affronter des situations émeutières - voire insurrectionnelles - et déployer par conséquent un important dispositif. De leurs côtés, pour faire face à la police, les squatters et les militants qui les soutiennent organisent un système d’autodéfense. Ugo Tassinari en décrit le fonctionnement :

« Les leaders de chaque squat participaient aux réunions d’organisation de la défense militaire des squats. Pour défendre un squat, les militants fermaient le quartier en faisant des barricades dans les 150 à 200 mètres autour de la zone où vivaient les familles. Lorsqu’il n’était plus possible de tenir les barricades, les militants essayaient de s’échapper et ne restaient pas à l’intérieur du squat. Si la police entrait dans le squat, les femmes jetaient des objets sur les policiers et se servaient des enfants au moment de l’entrée de la police. Les hommes participaient aux affrontements avec les militants puis s’échappaient avec eux car s’ils étaient photographiés ils risquaient d’être arrêtés. Mais les policiers n’arrêtaient pas les femmes. » [9]

 

On remarquera dans ce dispositif le partage des rôles entre hommes, femmes, et enfants, dans lequel les hommes conservent leur rôle de guerrier, où les femmes restent assignées à la garde du foyer et des enfants, et où les enfants sont utilisés comme boucliers humains. Ce dispositif révèle également la séparation existant entre squatters et militants, les militants jouant ici un rôle de soutien et d’organisation. Ugo Tassinari note à ce sujet :

« Il existait des comités militants pour organiser les squats. Il y avait aussi des assemblées de squats. Mais il était très difficile d’organiser les familles de squatters : tout le monde voulait les appartements les plus grands et beaucoup ne voulaient pas faire le ménage… » [10]

 

D’après Ugo Tassinari, les squatters qui n’étaient pas expulsés au bout de quelques semaines pouvaient facilement rester dans les lieux pendant plusieurs années :

« Parfois les municipalités de gauche négociaient avec les propriétaires et permettaient aux squatters de rester. » [11]

 

A Naples, les militants ont également développé une tactique qui leur permet d’inscrire le mouvement des squats dans la durée :

« A chaque expulsion, les squatters allaient occuper l’école d’architecture avec des militants afin de préparer et d’organiser une nouvelle ouverture de squat. Cela permettait aux gens de rester unis. » [12]

 

Un autre aspect du mouvement des squats italien concerne la construction illégale de « Maisons Populaires » dans certains bidonvilles, comme celui de Casal Bruciato à Rome ou à Acerra dans la banlieue Nord-Est de Naples où les occupants ont obtenu de pouvoir rester dans les lieux [13].

 

 

 

Les autoréductions

 

C’est dans ce contexte que s’étendent les « autoréductions ». Ce terme d’ « autoréduction » apparaît pour désigner le fait pour un groupe d’usagers ou de consommateurs de refuser de payer une partie ou la totalité du prix d’un produit ou d’un service. A Rome, les autoréductions d’électricité sont  organisées par le Comité Politique de l’ENEL [14]. D’après Vincenzo Miliucci, le comité de l’ENEL rassemblait en 1974 entre 200 et 300 personnes et était capable de mobiliser 4 000 ouvriers en cas de grève. L’autoréduction est théorisée comme un moyen pour les ouvriers de socialiser le rapport de forces conquis sur les lieux de travail (en l’étendant à l’extérieur de l’usine) et d’empêcher que les gains acquis en terme de hausse de salaires ne soient perdus dans l’inflation [15]. Le mot d’ordre de l’autoréduction s’étend au-delà de la question des loyers à partir de 1969. Ce mot d’ordre d’autoréduction généralisée est d’abord popularisé par le PSIUP (Parti Socialiste Italien d’Unité Prolétarienne) [16], qui à Turin appelle à faire en sorte que l’insigne des ouvriers de la Fiat soit considéré comme une « carte de ravitaillement » [17]. Les autoréductions sont donc antérieures au mouvement autonome. Ce qui change avec le mouvement autonome, c’est surtout la radicalisation de ce répertoire d’action.

 

La lutte sur la question du tarif de l’électricité débute au printemps 1972, à Rome, dans le quartier situé autour de la Via Montecuccoli (banlieue Est) [18]. L’assemblée de Montecuccoli dénonce la différence de tarif existant entre les particuliers et les entreprises, le prix de l’électricité pour les particuliers étant environ cinq fois supérieur à celui payé par les entreprises. Les habitants du quartier décident de ne plus payer l’électricité et d’organiser le 13 juillet une manifestation devant le siège de l’ENEL. Le 13 juillet, le siège de l’ENEL est occupé à l’issu de la manifestation, et les habitants de Montecuccoli obtiennent un étalement des versements. Dans les semaines qui suivent, le collectif de Montecuccoli change de stratégie. Les habitants décident de payer leurs factures mais seulement au tarif d’entreprise. Environ 200 familles participent au mois d’août à cette autoréduction collective. Les mois suivant, le mouvement s’étend progressivement à d’autres quartiers de Rome. Les Romains « autoréduisent » aussi alors leurs factures de gaz. On peut remarquer une corrélation entre l’extension des squats et celle des autoréductions de gaz et d’électricité, les squatters devenant en quelque sorte le moteur du mouvement. Le fait de ne pas payer de loyer constitue ici une prédisposition pour refuser de payer l’électricité.

 

La compagnie nationale d’électricité italienne, l’ENEL, est totalement impuissante face au mouvement. D’un côté, ses employés refusent de couper l’électricité aux mauvais payeurs. De l’autre, la législation en vigueur en Italie ne lui permet ni de faire appel à la police ni de recouvrir ses créances (la loi étant particulièrement protectrice en ce domaine pour les foyers modestes). L’autoréduction d’électricité constitue donc dans ce contexte un répertoire d’action particulièrement efficace. Le refus des travailleurs de l’ENEL de procéder à des coupures de courant est entériné en novembre 1973 au cours d’une réunion des différents syndicats de la compagnie.

 

Le mouvement des autoréductions d’électricité s’étend à toutes les grandes villes italiennes en 1974 et dure jusqu’en 1985 [19]. D’après Vincenzo Miliucci, 35 000 foyers pratiquent en Italie l’autoréduction d’électricité durant cette période. Selon Moulier et Randal, ce nombre aurait atteint les 100 000 en 1975 [20]. L’extension du mouvement au niveau national est due à l’engagement des syndicats à la fin 1974. Au mois de septembre, les trois syndicats de l’ENEL se prononcent pour une réduction de 50 % du tarif de l’électricité destiné aux particuliers. Toute l’extrême-gauche italienne et même l’aile gauche du PCI participent au mouvement. La direction du PCI refuse de soutenir les autoréductions d’électricité mais hésite à s’y opposer ouvertement. Dans la plupart des villes, les autoréductions d’électricité sont menées par des collectifs autonomes.

 

Moulier et Randal soulignent bien la divergence de perspectives qui divise l’extrême-gauche italienne sur la manière de concevoir les autoréductions :

« Pour certains (syndicalistes de la FLM [21], cadres dissidents du PCI, PDUP [22]-Manifesto), les autoréductions doivent se limiter à l’électricité, être organisés à partir des usines, et conduire à une négociation dont le but sera la baisse des tarifs ; à cette occasion se posera la question de rembourser les impayés. Mais pour d’autres (Lotta Continua, autonomie ouvrière), les autoréductions, loin d’être une forme de grève pression sur un secteur particulier, doivent s’étendre à tous les éléments de la vie quotidienne, être l’occasion d’une auto-organisation des travailleurs aussi bien sur la base du quartier que de l’usine, et devenir un phénomène permanent, construction d’un « pouvoir ouvrier » sur toute la société. Entre les uns et les autres le débat sera ininterrompu, mais le phénomène déterminant reste la pression « de la base » qui emporte toutes les réticences et semble vouloir s’installer dans les autoréductions de manière définitive. » [23]

 

Ugo Tassinari explique également à propos du mouvement des chômeurs qui se déclenche à Naples dès 1973 :

« Les autoréductions avaient le plus souvent lieu dans les quartiers où il y avait un fort taux de chômage. Les militants disaient : « Nous devons payer l’électricité au même prix que les usines, à huit lires le kilowatt-heure », mais les chômeurs, eux, ne voulaient plus payer du tout. La différence à Naples c’est qu’il n’y avait jamais de coupures d’électricité car ils craignaient des réactions violentes. Dans les autres villes, au contraire, les militants organisaient des groupes d’autodéfense pour empêcher les coupures. » [24]

 

 


[1] Entretien avec Vincenzo Miliucci (Comités Autonomes Ouvriers de Rome).

[2] Ibid.

[3] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire).

[4] Entretien avec Vincenzo Miliucci.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Entretien avec Ugo Tassinari.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Le Comité Politique de l’ENEL prend en 1974 le nom de Comité Autonome Ouvrier.

[15] Yann Moulier-Boutang (sous le pseudonyme de Yann Collonges) et Pierre-Georges Randal, Les Autoréductions, grèves d’usagers et luttes de classes en France et en Italie (1972-1976), Bourgois, 1976.

[16] PSIUP : formation alliée au Parti Communiste Italien (PCI) et issue de la scission en 1964 de l’aile gauche du Parti Socialiste.

[17] Diego Giachetti et Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, l’automne chaud de 1969 à Turin, Les Nuits rouges, 2005, p. 149.

[18] Yann Collonges et Pierre-Georges Randal, op. cit., p. 101.

[19] Entretien avec Vincenzo Miliucci.

[20] Yann Collonges et Pierre-Georges Randal, op. cit., p. 113.

[21] FLM : Fédération des Travailleurs de la Métallurgie et de la mécanique. La FLM regroupe les syndicats affiliés aux trois principales confédérations (CGIL, CISL, et UIL).

[22] Parti D’Unité Prolétarienne : fondé en 1972 et issu du PSIUP et du MPL (Mouvement Politique des Travailleurs, catholiques de gauche).

[23] Yann Collonges et Pierre-Georges Randal, op. cit., p. 106.

[24] Entretien avec Ugo Tassinari.

3/ ORGANISATION DE L’AUTONOMIE ITALIENNE

 

 

 

Niveau national

 

 

Au niveau national, l’Autonomie italienne est très peu structurée. Ugo Tassinari explique ainsi :

« Il n’a jamais existé de véritable coordination nationale de l’Autonomie. Il n’existait aucune organisation nationale présente dans toute l’Italie. Il y avait cependant des coordinations spécifiques, pour les étudiants et les chômeurs par exemple. Mais il n’y avait pas pour le mouvement autonome de forme organisée de démocratie au niveau national : il n’existait pas de système de délégation ou de mandatement. La coordination nationale de l’Autonomie ouvrière n’était pas un comité central ou une direction nationale. Parfois tous les collectifs y participaient, parfois certains n’y participaient pas. A une période il a existé une coordination plus stable entre Rosso et les Volsci. Le rôle principal de la coordination nationale était d’organiser des campagnes. Par exemple, elle avait fait une fois une campagne contre le travail au noir. Une usine particulièrement connue pour avoir recours au travail au noir avait été attaquée de différentes manières. La coordination nationale décidait du thème et de la durée de la campagne. Les coordinations locales organisaient les actions. » [1] 

 

La seule véritable coordination nationale semble donc être celle qui unit les Collectifs Politiques Ouvriers liés à Rosso (implantés dans le nord de l’Italie et proches de Toni Negri) et les Comités Autonomes Ouvriers des Volsci (à Rome). Mais cette alliance entre ces deux collectifs est cependant très fragile. Le leader des Volsci, Vincenzo Miliucci, décrit ainsi la relation entre les Volsci et Toni Negri : 

« Il y a une polémique avec Negri : une polémique qui tourne autour de la critique de son attitude sectaire. Pour les Volsci, Negri continue à traîner avec lui cette tendance sectaire. La conception que Negri se fait de sa relation avec les collectifs ouvriers de l’Alfa, de Sit-Siemens, et de Pirelli n’est pas celle d’une relation égalitaire. Negri conçoit les ouvriers comme une masse de manœuvre. Mais les ouvriers de l’Alfa, de Sit-Siemens, et de Pirelli n’étaient pas du tout de la masse de manœuvre : c’était des gens qui avaient des épaules bien larges, qui avaient un cerveau, et qui savaient ce qu’ils voulaient. De toute façon, même s’il y a un rapport critique avec Negri, il y a en tous cas une relation avec lui. Cette relation avec Negri prend fin au printemps 1976. A ce moment-là, les collectifs de la Via dei Volsci considèrent qu’ils n’ont même plus de perspective commune avec Negri. L’année 1977 arrive : c’est la révolte des précaires et des chômeurs, qui se produit surtout à Rome. Et Negri ne comprend pas ce mouvement de précaires. Il ne comprend pas les achats prolétaires : les pillages. » [2]

 

A partir de 1975, une organisation politique est cependant structurée au niveau national : le Comité Communiste pour le Pouvoir Ouvrier (CoCoPO), dirigé par Oreste Scalzone et issu de l’autodissolution de Potere Operaio en décembre 1974, auquel se joint une scission de Lotta Continua. D’après Ugo Tassinari,

« Le CoCoPO est un groupe très élastique : les militants y participent de manière éphémère avec d’autres petits groupes armés, ce qui donne naissance à de nouveaux groupes plus ou moins liés au CoCoPO. » [3]

 

 

Ugo Tassinari précise également qu’en 1977 le CoCoPO serait devenu la principale organisation d’extrême-gauche dans toutes les grandes villes italiennes. Le CoCoPO constitue cependant un cas particulier au sein du mouvement autonome. L’organisation du mouvement doit donc avant tout être recherchée dans ses réalités locales. Outre le CoCoPO, l’implantation des Collectifs Politiques Ouvriers liés à Rosso dépasse également le cadre local, avec une structure régionale, le Collectif Politique de Vénétie, et des groupes dans différentes villes, le plus important d’entre eux étant celui de Milan. La trajectoire de Franco Berardi atteste de la présence de Rosso à Bologne [4]. Les négristes sont donc surtout présents dans le nord de l’Italie. Ugo Tassinari remarque cependant qu’à Naples :

« Il y avait un groupe négriste d’environ 25 militants qui étaient implantés dans le quartier bourgeois de Vomero où ils habitaient. » [5]

 

 

Le fait de présenter les négristes napolitains comme des habitants d’un quartier bourgeois n’est bien sûr pas anodin puisqu’il tend à les discréditer. Dans ce sous-entendu, c’est la légitimité politique des militants qui est en jeu. Mais Ugo Tassinari semble s’inclure lui-même dans cette figure de « l’étudiant bourgeois négriste ». D’une part, il précise qu’il était lui-même sympathisant de Rosso. D’autre part, il mentionne également le fait que le quartier où il habitait à l’époque, Posillipo, était le plus riche de Naples. Et enfin, il présente le « Cercle de Jeunes Prolétaires » dont il faisait partie comme un groupe

« à moitié étudiants-bourgeois, à moitié hooligans » [6].

 

Le témoignage de Valerio Monteventi, membre des Comités Ouvriers autonomes de Bologne, tend également, comme celui de Vincenzo Miliucci, à présenter les négristes comme des intellectuels cherchant à diriger les ouvriers.  

 

 

Niveau local

 

A partir de 1977, les comités ouvriers autonomes de Bologne éditent un journal, Il Correspondente operaio, qui prend le nom d’Il Fondo del barile en 1979 [7]. Ces comités ouvriers autonomes apparaissent à Bologne en 1973. L’un de ces comités est implanté à la fabrique de motos Ducati. Valerio Monteventi faisait partie du comité ouvrier autonome de Ducati. Militant de Potere Operaio, il travaille chez Ducati à partir de 1974. D’après lui, ces comités ouvriers autonomes de Bologne se distinguent de Rosso et des collectifs proches de Toni Negri :

« Ce n’était pas une adhésion à un groupe politique mais plutôt ce qu’on appelle l’autonomie. C’était pas l’Autonomie Ouvrière organisée au sens de Negri, c’était plutôt la coordination des groupes ouvriers autonomes. » [8]

 

Les propos de Valerio Monteventi illustrent ici la rivalité qui oppose les deux principaux leaders intellectuels de l’Autonomie ouvrière, Toni Negri et Oreste Scalzone, tous les deux issus de Potere Operaio. Ces deux tendances de Potere Operaio semblent s’être opposés à l’origine sur la question de la lutte armée. En effet, d’après Ugo Tassinari, Toni Negri souhaitait  attribuer la fonction militaire aux Brigades Rouges [9]. A l’opposé, Oreste Scalzone et Franco Piperno auraient représenté la tendance « insurrectionnaliste » de Potere Operaio, partisane d’un exercice direct de l’action militaire. Après l’exclusion de Toni Negri en 1973, la tendance insurrectionnaliste maintient Potere Operaio jusqu’en décembre 1974, date à laquelle Potere Operaio s’autodissout pour former le CoCoPO en fusionnant avec le Comité Communiste Autonome issu de Lotta Continua.

 

On peut remarquer que les militants proches d’Oreste Scalzone ne mentionnent jamais son rôle d’intellectuel et ne l’accusent jamais d’avoir voulu diriger les ouvriers. On peut supposer qu’en interrogeant des ouvriers négristes, Toni Negri aurait été a contrario présenté comme un leader légitime et Oreste Scalzone comme un « récupérateur ». Oreste Scalzone ne cache d’ailleurs pas aujourd’hui avoir joué un rôle dirigeant [10]. Le témoignage de Toni Negri est par contre beaucoup plus ambigu puisqu’il tend à nier le caractère autoritaire du léninisme :

« L’Autonomie, c’est la forme la plus raffinée du léninisme : c’est l’idée d’avant-garde. La classe ouvrière n’était pas majoritaire dans la société. Ce sont les avant-gardes qui font les révolutions, les avant-gardes matérielles, c’est-à-dire l’élite de la classe ouvrière. Et quand je dis l’élite de la classe ouvrière, ce n’est pas l’élite politique mais l’élite professionnelle de la classe ouvrière : les ouvriers qui sont capables de conduire le processus de production, de prendre la place du patron. Lénine considérait qu’à la dictature de la bourgeoisie il fallait substituer la dictature des ouvriers.  » [11]

 

D’après Valerio Monteventi, le comité autonome de Ducati regroupait une quarantaine d’ouvriers. Sur ces quarante ouvriers, une dizaine participent aux réunions de coordination des différents comités ouvriers autonomes de Bologne. Une partie des membres du Comité Ouvrier autonome de Ducati sont syndiqués, notamment à la FLM, la Fédération des Travailleurs de la Métallurgie qui regroupe les syndicats de la métallurgie de la CGIL, de la CISL [12], et de l’UIL. La FLM joue à cette époque un rôle particulier dans le paysage syndical italien puisqu’il est possible d’en être membre sans adhérer aux confédérations syndicales. Valerio Monteventi et Franco Berardi  soulignent cette particularité de la FLM :

Valerio Monteventi :

« La FLM était une conséquence des luttes ouvrières. » 

 

Franco Berardi :

« De toute façon, il y avait une relation entre la FLM et les comités autonomes. C’était une relation polémique, avec des moments d’alliance et des moments de conflit, mais il y avait une relation. La FLM a été l’expérience la plus avancée dans l’histoire syndicale italienne. »

 

Valerio Monteventi :

« Probablement même dans l’histoire syndicale européenne… » [13]

 

La FLM semble donc avoir été un enjeu particulier dans la lutte entre les autonomes et les directions syndicales. L’expérience de la FLM est d’ailleurs concomitante de celle de l’Autonomie : créée en 1973, la FLM s’autodissout en 1984. On peut donc dire qu’elle est le produit d’un rapport de forces entre les ouvriers et les syndicats, rapport de forces dans lequel s’affrontent d’un côté la volonté des confédérations syndicales de contrôler le mouvement ouvrier, et de l’autre l’aspiration des ouvriers à s’auto-organiser de manière unitaire, en faisant abstraction des divisions syndicales. Syndicat unitaire, la FLM représente une position intermédiaire entre le syndicalisme et l’autonomie ouvrière. La FLM déborde les directions syndicales par ses revendications qui vont bien au-delà de ce que défendent les trois confédérations italiennes.

 

En plus d’être syndiqué, Valerio Monteventi est aussi délégué du personnel. On peut donc constater une tendance à l’institutionnalisation au sein de l’Autonomie italienne, ce qui signifie que le processus de radicalisation n’avait rien d’inéluctable : les comités autonomes auraient pu se transformer en syndicats dès les années 70, comme ce fût le cas dans les années 80 avec les COBAS (« Comités de Base »). Ce que Robert Michels appelait « la loi d’airain de l’oligarchie » [14], la tendance à l’oligarchie et à l’institutionnalisation, s’applique aussi au mouvement autonome.

 

Toutefois, ce statut de délégué du personnel n’empêche pas Valerio Monteventi d’être arrêté en octobre 1980 sous l’accusation d’appartenance à Prima Linea [15] et d’être incarcéré jusqu’en juin 1981. Valerio Monteventi note à ce sujet :

« Après mon arrestation en 1980, la FLM a eu une attitude ambiguë : j’ai été suspendu mais en même temps la FLM a déclaré que les accusations portées contre moi n’étaient pas très sérieuses. Finalement, j’ai décidé de quitter la FLM. »

 

 

Le témoignage d’Ugo Tassinari offre une évaluation quantitative de la structure organisationnelle de l’Autonomie napolitaine. Outre le collectif universitaire dont il faisait partie, Ugo Tassinari mentionne l’existence de six groupes de quartiers (deux en centre-ville et quatre en banlieue) et d’une cinquantaine de groupes lycéens. Au total, Ugo Tassinari estime à 4 000 le nombre d’autonomes à Naples. Ugo Tassinari fait cependant une distinction entre les « militants autonomes » et les « autonomes non-militants », c’est-à-dire entre les membres les plus actifs et les participants occasionnels. Sur ces 4 000 autonomes napolitains, Ugo Tassinari considère que seuls 200 d’entre eux pouvaient être considérés comme des « militants ». Il précise aussi la capacité de mobilisation des autonomes napolitains en manifestation. Il estime ainsi que les manifestations à Naples pouvaient rassembler jusqu’à 10 000 personnes et que, sur ces 10 000 manifestants, les autonomes étaient capables d’en réunir jusqu’à 2 000 dans leur cortège,

« dont 400 organisés pour la guérilla urbaine avec des lance-pierres et des cocktails Molotov » [16].

 

 


[1] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).

[2] Entretien avec Vincenzo Miliucci.

[3] Entretien avec Ugo Tassinari.

[4] Entretien avec Franco Berardi (fondateur de Radio Alice).

[5] Entretien avec Ugo Tassinari.

[6] Ibid.

[7] Entretien avec Valerio Monteventi (Comité Ouvrier de Ducati).

[8] Ibid.

[9] Entretien avec Ugo Tassinari.

[10] Entretien avec Oreste Scalzone.

[11] Entretien avec Toni Negri.

[12] CISL : Confédération Italienne des Syndicats de travailleurs. Syndicat de tendance catholique (deux millions d’adhérents).

[13] Entretien avec Valerio Monteventi et Franco Berardi.

[14] Robert Michels, Les Partis politiques, 1914.  

[15] Prima Linea : principale organisation armée de l’Autonomie italienne. Issue à l’automne 1976 du CoCoPO et implantée à l’origine à Milan.

[16] Entretien avec Ugo Tassinari.

4/ L’EXTENSION DU MOUVEMENT

 

 

 

Dépassant le cadre de l’Autonomie ouvrière, d’autres formes de collectifs autonomes apparaissent progressivement à partir de 1975 : des « cercles de jeunes prolétaires » (regroupant essentiellement des jeunes chômeurs), des collectifs étudiants, des collectifs féministes, et des groupes rattachés à l’ « Autonomie désirante » [1]. C’est cette seconde composante du mouvement autonome italien qui est à l’origine du mouvement de 1977, dans lequel on retrouve les thématiques libertaires déjà exprimées en France en 1968. Ce second mouvement autonome constitue « une extension du domaine de la lutte » et correspond à ce que plusieurs sociologues désignent sous le concept de « Nouveaux Mouvements Sociaux » (NMS) [2]. Les NMS sortent du cadre économique et traduisent selon Ronald Inglehart l’émergence de valeurs post-matérialistes, déplaçant ainsi l’axe de la lutte dans la sphère politique ou culturelle, comme l’illustrent notamment le mouvement écologiste, le mouvement homosexuel, les mouvements anti-autoritaires luttant contre les prisons ou la psychiatrie, ou encore le mouvement des radios libres.

 

Les « Cercles de jeunes prolétaires » 

 

Pour illustrer un exemple de l’un de ces collectifs de jeunes autonomes, je m’appuierai ici sur le cas du collectif du quartier de la Barona à Milan. L’histoire de ce collectif est en effet relaté dans un article paru dans le numéro 21 de la revue Primo Maggio (printemps 1984), traduit depuis en français [3]. D’après Paolo Farnetti et Primo Moroni, le Collectif Autonome Antifasciste de la Barona (CAAB) a été créé en novembre 1974 par deux jeunes de 14 et 15 ans, Umberto Lucarelli et son ami Fabio. Il s’agit donc à l’origine d’un groupe de collégiens. Umberto Lucarelli décrit ainsi les débuts du collectif de la Barona :

 

« On se retrouvait dans un « scantinato » [local peu salubre en sous-sol], dans un café, ou même dans la rue et on parlait de nous-mêmes, et de ce que nous réservait l’avenir, c’était le temps du Collectif autonome antifasciste de la Barona, un groupuscule de gars qui sans chercher le moindre appui ni s’aligner sur les positions de partis ou de mouvements politiques existants voulaient essayer de construire politiquement quelque chose de neuf dans le quartier. Nous étions nés tout seuls et nous voulions tout faire nous-mêmes. » [4]

 

Le choix du nom du collectif n’est pas à l’origine une référence au mouvement autonome. Le fait de qualifier le groupe d’ « autonome » semble plus correspondre à une volonté d’indépendance à l’égard des organisations politiques déjà existantes. On a là la démonstration que le terme d’ « autonomie » se diffuse avant que les protagonistes aient connaissance du mouvement autonome :

 

« le collectif se définissait avant tout comme « autonome », sans aucune référence à cette autonomie ouvrière qui, à la même époque, s’exprimait dans le journal Rosso, et était encore inconnue à la Barona » [5] 

 

L’extension du mouvement ne passe donc pas nécessairement par la rencontre. Le mouvement s’étend aussi par la diffusion d’une culture politique, en l’occurrence ici d’un vocabulaire. Il en va de même de la référence à l’autonomie et de la référence à l’antifascisme :

 

« Dans l’autre définition que se donnait le groupe, « anti-fasciste », il y avait aussi bien un écho de la culture de ces années, où tout était anti-fasciste » [6].

 

Le collectif de la Barona se compose d’un noyau dur d’une dizaine de militants et sa capacité de mobilisation est évaluée par Farnetti et Moroni à une quarantaine de garçons. Farnetti et Moroni ne précisent pas plus les effectifs exacts du collectif :

 

« il était composé d’une dizaine de militants très actifs, capables d’entraîner selon l’initiative envisagée, vingt ou trente autres gars qui constituaient ou fréquentaient le groupe » [7].

 

Le processus de politisation du groupe confirme le rôle que jouent la sphère culturelle et les rencontres individuelles. Progressivement, la bande d’Umberto Lucarelli est touchée par les échos de la culture révolutionnaire. Le groupe est réceptif à cette culture révolutionnaire parce qu’il vit dès le départ dans un environnement où prédomine une culture communiste, ce qui fait dire à Farnetti et Moroni que :

 

« Le passage à l’engagement politique de ce qui était un groupe, ou une bande de quartier eut lieu peu à peu, et presque naturellement. » [8]

 

La rencontre avec les squatters de Viale Famagosta est la première étape de la politisation du groupe de la Barona. Rapidement, le Collectif Antifasciste Autonome de la Barona change de nom pour devenir le « Collectif Autonome de la Barona » (CAB). Dans le même temps, le CAB s’oppose dès ses débuts au PCI. Il est également l’objet de sollicitations des organisations d’extrême-gauche qui essayent de recruter les jeunes de la Barona. Les membres du CAB ne se reconnaissent pas dans les thèmes portés par les organisations d’extrême-gauche, comme l’anti-impérialisme, qui leur semblent beaucoup trop éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Leur première campagne est axée sur la question des transports en commun, avec des revendications pour de meilleures liaisons et contre la hausse des tarifs. A partir de septembre 1976, le CAB édite le journal Revolucion, puis entre en contact avec Rosso. N’ayant pas reçus de formation intellectuelle, les membres du CAB sont incapables de s’intégrer au groupe négriste. Farnetti et Moroni écrivent ainsi à propos du journal des Collectifs Politiques Ouvriers :

 

« Ils ne réussirent jamais à lire plus de deux articles par numéro et les trouvèrent trop difficiles. Même la tentative de lire collectivement Prolétaires et Etat de Toni Negri s’arrêta à la première page et le livre disparut, probablement brûlé dans le poêle. » [9]  

 

 

Le CAB concentre donc ses activités sur le quartier. Dans la tradition des groupes d’extrême-gauche, les membres enquêtent sur les différents problèmes qu’ils perçoivent : 

 

« l’exploitation, la vie chère, le logement, l’héroïne, le travail au noir » [10].

 

C’est à partir de ces enquêtes que le CAB construit son intervention, en organisant notamment des expositions devant un supermarché ou en manifestant contre le travail au noir à l’intérieur des petites usines du quartier. Rapidement, le CAB bénéficie d’une forte popularité locale :

 

« Même les commerçants collaboraient de bon gré aux collectes de fond qui alimentaient las maigres finances du collectif. » [11]

 

A partir de 1977, le CAB dispose de ses propres locaux en occupant deux bâtiments du quartier.

 

Les militants du CAB correspondent à ce que les autonomes italiens appellent le « prolétariat juvénile » :

 

« Il s’agissait de définir une nouvelle figure sociale qui n’était ni étudiant, ni travailleur, ni chômeur. Ces groupes de jeunes prolétaires participaient à la vie sociale, à la lutte, et aux occupations sans être militants. Et donc, dans certains quartiers, il y avait ce qu’on appelait des « cercles de jeunes prolétaires » : des groupes de copains, des bandes de jeunes, des étudiants qui étudiaient peu, des petits dealers, des hooligans… D’ailleurs, à Milan, le principal groupe de supporteurs du club de football s’était appelé les « Brigades Rouges et Noires », en référence aux Brigades Rouges et aux couleurs de l’équipe de Milan (rouge et noir)… Certains travaillaient de manière occasionnelle. C’était les jeunes prolétaires qui faisaient le plus d’autoréductions : les pillages de magasins, les entrées en force dans les concerts… » [12]

 

C’est dans ce contexte que se développent des formes d’autoréductions s’étendant à toutes les activités économiques :

 

« Le plus souvent, les pillages de supermarché étaient faits par des groupes de quinze ou vingt personnes : il y en avait sept ou huit qui prenaient les marchandises pendant que les autres surveillaient. Si un vigile arrivait, les autres pouvaient intervenir. Mais normalement les vigiles des supermarchés n’intervenaient pas par peur de dégâts matériels. Pour les concerts, une centaine de jeunes se présentaient à l’entrée : si on ne les laissait pas rentrer, ils lançaient des cocktail Molotov. Une fois, des cocktails Molotov ont même été lancés sur la scène pendant un concert de Carlos Santana et Francesco De Gregori. Dans les restaurants, il y avait deux méthodes. Les plus sauvages déclenchaient une fausse bagarre et en profitaient ensuite pour partir sans payer. Les plus civilisés payaient 10 % de l’addition et s’en allaient simplement. » [13]

 

Dans les manifestations, les pillages de magasin prennent une forme différente : les vitrines sont cassées et les autonomes volent en priorité des produits de luxe dans un but démonstratif [14]. Ugo Tassinari évoque également la fraude dans les transports en commun :

 

« C’était une des formes de l’illégalité diffuse qui n’était pas réprimée. Il devait y avoir au moins un groupe dans chaque ville spécialisé dans la fabrication de faux billets de train. » [15]

 

 

Le mouvement étudiant de 1977

 

Avec le mouvement étudiant de 1977, l’Autonomie italienne va atteindre son apogée. Le mouvement étudiant débute à la suite du vote de la loi Malfatti qui prévoit alors de limiter les inscriptions dans les universités. Un évènement précipite l’escalade dans la violence. Le 1er février, à l’université de Rome, les étudiants réunis en assemblée générale sont attaqués par une centaine de militants néo-fascistes qui ouvrent le feu et blessent grièvement l’un d’entre eux [17]. Le lendemain, les manifestants romains échangent des coups de feu avec la police. A partir du 8 février, les universités sont occupées. Le 17 février, une émeute éclate à l’intérieur même de l’université de Rome à l’occasion de la venue du secrétaire général de la CGIL, Luciano Lama. Symbole de la politique de « compromis historique » du PCI, Luciano Lama est expulsé de l’université par les autonomes. La grève étudiante débute le 18 février. Le 5 mars, plusieurs étudiants et policiers sont blessés par balle à l’université de Rome, entraînant sa fermeture. Le 11 mars, un militant de Lotta Continua, Francesco Lorusso, est tué par la police au cours d’une émeute à Bologne.

 

Le mouvement de 1977 atteint son apogée au cours de la journée du samedi 12 mars, durant laquelle environ 100 000 personnes participent à la manifestation étudiante organisée à Rome. La journée du 12 mars 1977 peut être considérée comme la plus importante émeute dans l’histoire de l’Italie des années 70. Il n’y a cependant aucun mort, mais on frôle l’insurrection. En effet, outre les échanges de coups de feu entre policiers et émeutiers, la manifestation du 12 mars est la seule au cours de laquelle des armureries sont pillées. Les manifestants s’emparent de fusils et de revolvers mais la plupart d’entre eux ne sont pas prêts à les utiliser et choisissent finalement de jeter ces armes dans le Tibre plutôt que de risquer un affrontement meurtrier avec les carabiniers .  

 

Plusieurs communiqués sont diffusés à la suite de la manifestation du 12 mars. L’un de ces communiqués, rédigé dans le style de la subjectivité radicale [18] qui caractérise l’Autonomie désirante, illustre l’ambiguïté qui entoure les motivations des émeutiers ayant pillé les armureries de Rome :

 

« Eh, bourgeois ! Etat-patron-flic, je veux la vie, tu me donnes la mort, je veux ta mort. J’ai attaqué l’armurerie, quel calibre, comment qu’on la charge (…) Pan-pan, tu tires mais derrière toutes ces têtes je ne te vois pas. Putain il est lourd, il est lourd pour courir, il est lourd pour fuir. Espèce de con, jette-le, jette-le. Plouf, dans le Tibre. Ce sera pour une autre fois, ce sera pour toujours, ce n’était pas le moment, j’ai eu peur (…) Je crois que j’ai choisi la lutte armée. » [19]

 

A travers cet évènement, la mythologie révolutionnaire de l’insurrection armée rencontre la réalité. En ce sens, cet évènement est unique dans l’histoire de l’Europe occidentale de l’après-68. Cet évènement est révélateur d’une hésitation : les émeutiers prennent des armes mais n’osent pas s’en servir. C’est toute la question du rapport à la violence qui est ici posée. A travers cette question du rapport à la violence, c’est finalement celle du rapport à la vie et à la mort qui est en jeu. Contrairement aux insurgés de 1920 qui avaient l’expérience de la guerre, la plupart des autonomes des années 70 ne sont pas prêts à mourir pour leur combat. Seule une minorité d’entre eux vont rejoindre un groupe armé. Ceux qui ne sont pas prêts à aller jusqu’à l’affrontement militaire sont cependant portés par la mythologie révolutionnaire qui leur fait prendre les armes, les plaçant ainsi dans une situation qu’ils sont incapables d’assumer.

 

Le 13 mars, Bologne est occupée par l’armée. Le 15 mars, l’université de Rome est rouverte sous occupation policière. Mais le 21 avril, les étudiants romains réoccupent à nouveau leur université. La police intervient, les autonomes ouvrent le feu et tuent un policier. Le 30 avril, les autonomes sont mis en minorité au sein de la coordination nationale étudiante. Le 14 mai, un second policier est abattu par les autonomes au cours d’une manifestation à Milan.   

 

Derrière ce pic de violence représenté par le mouvement de 1977, le témoignage d’Ugo Tassinari illustre le quotidien du Collectif Autonome Universitaire de Naples (CAU) :

 

« Le CAU passait plus de temps à fumer des joints qu’à faire des réunions : il n’y avait pas grand-chose à discuter, l’important c’était l’action. A la fac, on volait tout ce qu’on pouvait : les livres, les machines, tout le matériel de l’université… On revendait tout, et avec l’argent on achetait de l’essence pour fabriquer des cocktails Molotov. » [20]

 

 

 


[1] Autonomie désirante : tendance libertaire du mouvement autonome implantée à Bologne et inspirée par la philosophie de Félix Guattari. Autour de Radio Alice et du journal A-Traverso, l’Autonomie désirante cherche à dépasser les luttes de classe en prenant en compte les désirs des individus et les questions culturelles (mouvements hippies, féministes, homosexuels, punks, antipsychiatrie…). Cf. Franco Berardi, « La specificità desiderante nel movimento dell’autonomia », in Sergio Bianchi et Lanfranco Caminiti, Gli autonomi, volume I, DeriveApprodi, 2007.

[2] Erik Neveu, « De « nouveaux » mouvements sociaux ? », Sociologie des mouvements sociaux (1996), La Découverte, 2002 ; Ronald Inglehart, The Silent Revolution,Changing Values and Political Styles Among Western Democraties, Princeton University Press, 1977 ; Alberto Melucci, L’invenzione del presente, Movimenti sociali nelle societa complesse, Il Mulino, 1982.

[3] Paolo Bertella Farnetti et Primo Moroni, Fragments d’une histoire impossible, le Collectif autonome de la Barona (Milan), S@botage.

[4] Umberto Lucarelli, Sei giorni troppo lunghi…, p. 92, cité dans Paolo Bertella Farnetti et Primo Moroni, op. cit., p. 7.

[5] Paolo Bertella Farnetti et Primo Moroni, op. cit., p. 9.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 10.

[8] Ibid., p. 8.

[9] Ibid., p. 13.

[10] Ibid.

[11] Ibid, p. 14-16.

[12] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Fabrizio Calvi, Italie 77, le Mouvement, les intellectuels, Seuil, 1977.

[17] Ibid., p. 107.

[18] Sur le concept de « subjectivité radicale », voir Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967.

[19] Fabrizio Calvi, op. cit., p. 107-108.

[20] Entretien avec Ugo Tassinari.

5/ Les limites de l’Autonomie italienne

 

 

L’abandon des lieux de travail

 

En Italie, la marginalisation du mouvement est surtout le fait de sa militarisation croissante. A partir de 1977, la quasi-totalité des collectifs autonomes créent chacun leur propre groupe armé. L’investissement dans des structures clandestines se fait au détriment de l’engagement dans les luttes sociales. Les autonomes italiens commencent alors à perdre progressivement leur assise sociale. Mais au-delà de cette tendance à la militarisation, il y a bien une faille fondamentale dans la stratégie révolutionnaire de l’Autonomie. Le refus du travail constitue son principal axe de lutte. Les autonomes conçoivent la révolution comme un communisme immédiat, c’est-à-dire comme une abolition des rapports marchands et comme l’instauration d’une économie fondée sur la gratuité et l’activité bénévole. Par leurs actions, les autonomes mettent en pratique de manière très concrète ce communisme immédiat. Ils inventent une nouvelle façon de vivre : ils arrêtent de travailler, ils ne payent plus leurs loyers, ils ne payent plus leurs factures d’électricité, ils pillent les supermarchés, ils prennent le train sans payer, ils vont à des concerts et au cinéma sans payer. Mais en arrêtant de travailler, les autonomes deviennent aussi des marginaux qui se coupent du reste de la population.

 

Progressivement, le mouvement autonome s’étend au-delà du monde travail : on voit apparaître des groupes de chômeurs, des groupes d’étudiants, des collectifs féministes, des groupes qui luttent sur le terrain culturel… Dans le même temps, les comités ouvriers axent leur lutte sur le terrain des autoréductions, c’est-à-dire en dehors de leur lieu de travail, sur la question du logement et de la consommation. Ce déplacement du terrain de lutte n’est pas anodin : il correspond à la stratégie théorisée par les opéraïstes. Il correspond aussi à la situation de crise économique qui commence en 1973. Si cette extension du mouvement en dehors des lieux de travail est la principale force du mouvement autonome, elle est aussi révélatrice des limites que le mouvement rencontre sur les lieux de travail.

 

Le mouvement autonome n’est pas le seul à se heurter à la conjoncture économique. Les syndicats rencontrent les mêmes difficultés à défendre les travailleurs dans un contexte où se développe le chômage de masse. Ce qui fait une des spécificités du mouvement autonome, c’est notamment sa perception de la crise économique. Contrairement aux syndicats et au Parti Communiste, les autonomes ne perçoivent pas la crise comme une difficulté pour organiser la défense du prolétariat. Pour le mouvement autonome, la crise est l’occasion révolutionnaire pour le prolétariat d’acquérir son autonomie en s’affranchissant du travail et en se réappropriant la production. La faiblesse de la stratégie autonome tient à la question des moyens de production. Le mouvement autonome parvient par les squats et les autoréductions à se réapproprier la production capitaliste. Mais contrairement aux courants syndicalistes-révolutionnaires, il ne pose jamais la question de la réappropriation des moyens de production. Le syndicalisme-révolutionnaire a théorisé au début du siècle cette question de la réappropriation des moyens de production [1]. Il l’a même mise en pratique durant la guerre d’Espagne [2]. Pour les syndicalistes-révolutionnaires, c’est la grève générale qui doit permettre aux travailleurs de se réapproprier les moyens de production et de mettre en place un système économique autogestionnaire. Cette perspective de la grève générale est absente du discours des autonomes.

 

 

Caractère minoritaire et dimension générationnelle

 

Pourtant, en terme de capacité de grève, le mouvement autonome italien semble avoir eu une force non négligeable. D’après Vincenzo Miliucci, à Rome, le comité de l’ENEL pouvait mobiliser 4 000 employés et celui du Policlinico entre 5 et 10 % des employés de l’hôpital. A la gare de Rome, le Comité Unitaire de Base (CUB) ne regroupait qu’une cinquantaine de militants, mais c’était suffisant pour bloquer tout le trafic ferroviaire de la capitale et donc aussi par conséquent d’une grande partie de l’Italie [3]

 

On peut comparer le mouvement autonome aux principales forces du mouvement social. Le mouvement autonome rassemble probablement autour de 100 000 personnes [4]. En 1976, les effectifs des trois grands syndicats s’élèvent à trois millions d’adhérents pour la CGIL, deux millions pour la CISL, et 800 000 pour l’UIL. Les effectifs du Parti Communiste Italien (PCI) sont estimés à 1 600 000 adhérents [5]. Le mouvement autonome est donc minoritaire au sein du mouvement social. Le PCI constitue la clef de voûte de la gauche italienne. Cette comparaison permet de relativiser la force du mouvement autonome et de faire apparaître une de ses caractéristiques essentielles : si le mouvement autonome rassemble une grande partie de la jeunesse italienne, ce n’est pas le cas pour le reste de la population. On peut donc en conclure que, plus que l’expression d’une crise économique ou d’une crise politique, l’Autonomie italienne est avant tout une expression de la crise générationnelle qui secoue les sociétés libérales dans les années 60 et 70, l’avènement de la société de consommation produisant une nouvelle culture en décalage avec les conditions de vie réelles.

 

L’Autonomie italienne peut donc être interprétée comme ce que Ted Gurr appelle un phénomène de « frustration relative » [6]. La culture de la consommation s’oppose à la culture du travail, et cela partout en occident, au moment où la société industrielle est à son apogée. Cette culture hédoniste qui refuse le travail est difficilement compréhensible pour les générations plus âgées qui ont connu la guerre, le fascisme, des conditions de vie plus spartiates, et pour qui le travail est une nécessité, voire un devoir ou une raison de vivre. On comprend mieux alors pourquoi ces générations plus âgées ne se sont pas reconnues dans le mouvement révolutionnaire des années 60 et 70, et donc notamment en Italie dans le mouvement autonome. Cette problématique est bien illustrée par Diego Giachetti et Marco Scavino au sujet de la grève de 1969 à la Fiat de Turin :

 

« La « révolution culturelle » mise en pratique par les ouvriers spécialisés avec les luttes de 1969 bouleversa la mentalité et les styles de comportement de nombreux travailleurs qui, sans être nécessairement esclaves des chefs ou hostiles à la lutte syndicale, jugeaient excessives certaines manifestations d’agressivité, l’exaspération des oppositions, l’hostilité de principe aux règles de travail et à la discipline. Des travailleurs qui ne discutaient pas les effets positifs de l’action collective, en termes de meilleures conditions de travail, de rythmes moins lourds et d’un climat plus favorable ; et qui, toutefois, ne se reconnaissaient ni dans certaines formes de luttes jugées trop violentes ni – encore moins – dans cet ensemble d’attitudes qui caractérisait nombre d’OS, surtout les plus jeunes et les plus combatifs : contestation permanente de l’autorité, refus du travail, mépris pour toute forme d’engagement professionnel, usage permanent des absences pour maladie, etc. Un ouvrier hautement spécialisé, affecté à la construction des presses et ensuite ajusteur à Mirafiori, acteur des luttes « épiques » de l’après-guerre raconte : « J’étais sous la presse avec des jeunes qui devaient avoir entre 18 et 20 ans. L’un d’entre eux, après m’avoir regardé un moment, me lança : « Dis-moi un peu, tu es presque à la retraite, non ? - Oui. - Mais pourquoi tu travailles encore comme ça ? – Je travaille comme ça parce que j’ai besoin de travailler… Oh, laisse tomber ! ». C’était vraiment une autre mentalité. Pour nous, le travail, c’était une chose vraiment nécessaire, un devoir même. On comprenait que pour les jeunes le monde était en train de changer. » » [7]

 

 

 

 


[1] Cf. L. Mercier-Vega et V. Griffuelhes, Anarcho-syndicalisme et syndicalisme révolutionnaire, Spartacus, Série B, n° 97, septembre-octobre 1978.

[2] Cf. Gaston Leval, Espagne libertaire (36-39), Editions du Monde Libertaire, 1983.

[3] Entretien avec Vincenzo Miliucci.

[4] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).

[5] Dominique Grisoni et Hugues Portelli, Luttes ouvrières en Italie de 1960 à 1976, Aubier-Montaigne, 1976, p.15-16.

[6] Ted Gurr, Why Men Rebel ?, Princeton University Press, 1970. Pour une analyse de l’Autonomie italienne, le paradigme de la frustration est repris dans l’ouvrage de Paolo Persichetti et Oreste Scalzone : La Révolution et l’Etat, insurrections et « contre-insurrection » dans l’Italie de l’après-68 : la démocratie pénale, l’Etat d’urgence, Dagorno, 2000, p. 256.

[7] Diego Giachetti et Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, l'automne chaud de 1969 à Turin, Les Nuits rouges, 2005, p. 195-196.

6/ LA MILITARISATION DE L’AUTONOMIE ITALIENNE

 

 

 

L’option militaire

 

 

En 1977, le mouvement autonome italien atteint son apogée. Les groupes se radicalisent et entrent alors dans un processus de militarisation qui leur sera fatal. Yann Moulier-Boutang explique ainsi ce processus :

 

« Au moment du mouvement lui-même de 1977 et les suites, c’est-à-dire la répression, il va se produire quelque chose qui ne s’était pas produit en 1969 en Italie, c’est-à-dire une immense chambre de décompression, comme il y a eu en 1969 en France. Les gens après 1968 ont vécu pendant six mois et puis après, boum : ils sont retombés sur la réalité, et ça a été assez dur. Et il se produit un peu la même chose en Italie, c’est-à-dire qu’à partir de l’automne 1977 il y a une ligne de clivage qui sépare assez fortement. D’un côté, une partie des gens estiment que le mouvement de 1977 n’a pas réussi à gagner parce qu’il n’était pas assez organisé, et d’autres pensent au contraire qu’il était trop organisé. Et en fait, quand je dis que c’est un clivage à l’intérieur du mouvement italien, c’était y compris un clivage à l’intérieur de l’Autonomie. Et ça va se traduire par le fait que le critère sur lequel les gens vont discuter, qui va leur servir d’approuver cette décision-là, c’est les questions militaires, les questions de violence. Les autonomes inorganisés, ou partisans du spontanéisme dirais-je, les « chiens sans collier », eux, sont comme le mouvement de 1968 : c’est-à-dire ils pensent que le mouvement a ses échéances, c’est pas la peine de les forcer, elles sont violentes, elles sont pas violentes… Donc ce sont des gens qui sont à la fois beaucoup plus violents spontanément, et beaucoup moins violents dans l’organisation. De l’autre côté, il y a toute une partie du mouvement qui plonge carrément dans la dépression, la déprime, et la schizophrénie. C’est-à-dire les gens perdent leur confiance dans un mouvement de masse, et c’est les mêmes qui sont complètement déprimés du point de vue du mouvement qui vont quelque fois s’engager dans les groupes armés. Et ça c’est un phénomène qui va toucher tout le monde. C’est-à-dire il va y avoir non seulement les Brigades Rouges qui font un pas décisif en tuant le juge Coco à Gênes, en 1976. Ce qui fait évidemment un truc terrible… C’est leur premier assassinat, ce qui évidemment provoque un truc… Ce qui du coup attire, d’ailleurs, va les faire fleurir… Et de l’autre côté, dans l’Autonomie, qui ne s’entend pas du tout avec les Brigades Rouges, on va voir naître des tas de groupes violents sur le modèle militaire. Alors, Prima Linea, et des tas… Il y a le mouvement des NAP (Noyaux Armés Prolétariens), qui sont nés du mouvement des prisons, etc… Il va naître une pléthore de groupes armés ! Mais incroyable ! Enfin, je veux dire, à une échelle… Des centaines de groupes armés ! C’est-à-dire il n’y a pas de collectif qui n’ait pas son groupe armé ! Ce qui fait une situation… Et alors, face à ça, ce qui reste des cadres politiques de Potere Operaio qui essayent en fait de tenir une espèce de balance… C’est-à-dire qu’ils pensent qu’il y a un besoin d’une violence extraordinairement fort dans le mouvement, une incapacité très puissante à assumer cette possibilité parce que ça suppose des niveaux organisationnels épouvantables… Et donc ils vont tenter ce que moi j’ai exprimé d’une célèbre phrase : « Pas de collectif sans bâton, mais pas de bâton sans collectif ». Il y a ceux qui ont pensé qu’il y a un bras armé : le parti. Ce bras armé est nécessairement clandestin, ce qui veut dire que s’il est clandestin personne ne sait, personne ne le contrôle, il n’y a pas de contrôle public, il n’y a pas de contrôle politique. Et puis ceux qui vont dire : « Ce qu’il faut arriver à faire, c’est que s’il y a expression de violence, elle soit complètement liée à un contrôle politique », alors après ça peut être le contrôle ou d’un parti, ou d’un groupe, ou un contrôle populaire, ou directement des collectifs. A partir du moment où vers 1975-1976 le niveau de répression va monter progressivement partout (en Italie les lois Real), c’est les « militaires » qui vont gagner la partie parce que les niveaux d’organisation qui ne sont pas strictement clandestins sont les plus exposés à la répression. Avec évidemment des conséquences qui sont très embêtantes : c’est les militaires qui paraissent efficaces. Les autres paraissent foutoirs, pagailleux, etc… Ca va donner incontestablement ce qu’on va trouver en 1978-1979, c’est-à-dire que la grande opération du 7 avril 1979 va littéralement décapiter l’Autonomie. Parce que toutes ces questions, c’est des questions qui sont posées dans le background, et puis qui vont mettre du temps. Entre les mouvements de jambisation dans les universités où les groupes armés étudiants se mettent à tirer dans les jambes des profs, aux collectifs de quartier, aux hold-up… C’est tout ce continuum qu’il faut bien voir : c’est la violence diffuse. C’est-à-dire c’est un côté où vous avez une espèce de continuité de génération ou de luttes extrêmement fortes qu’il n’y avait pas eu en France. » [1]

 

 

Ugo Tassinari tente une estimation quantitative de cette militarisation du mouvement :

 

 

« En 1977, on peut dire que le mouvement autonome devait rassembler environ 100 000 personnes, dont probablement un millier étaient armées, et environ 10 000 organisées pour la guérilla urbaine. Mais c’est une estimation très approximative. Pour un groupe autonome, il pouvait y avoir une ou deux personnes qui étaient armées, plus huit ou quinze personnes qui n’étaient pas armées. Par exemple, le Collectif Autonome Universitaire de Naples regroupait 25 personnes organisées. Il y avait un, deux, ou trois militants armés d’un autre groupe qui étaient à la disposition du collectif pour les actions les plus dures, par exemple si la police ouvrait le feu. » [2]

 

L’estimation de « 10 000 personnes organisées pour la guérilla urbaine » renvoie au nombre d’autonomes ayant recours à des actions militaires clandestines. Ugo Tassinari remarque également que certains collectifs autonomes ne disposaient pas de structure militaire clandestine (comme par exemple les comités ouvriers des Volsci à Rome). A Padoue, le collectif est doté d’une branche clandestine organisant des attentats mais n’utilisant pas d’armes à feu [3]. Il faut donc comprendre l’estimation d’ « un millier d’autonomes armés » comme « un millier de militants équipés d’armes à feu et prêts à s’en servir ». On peut d’ailleurs relever le fait que cette estimation correspond approximativement au nombre de personnes accusées d’appartenance à Prima Linea [4].  Vincenzo Miliucci parle quant à lui de « 5 000 personnes pratiquant la lutte armée en Italie » [5]. Compte tenu de la composition de l’extrême-gauche italienne, on peut supposer que cette évaluation doit être environ divisée par deux pour obtenir une estimation du nombre d’autonomes pratiquant ce type d’actions. Si l’on interprète cette estimation en terme de militants équipés d’armes à feu, on obtiendrait ainsi un chiffre de 2 500 militants, soit un peu plus du double de l’estimation d’Ugo Tassinari.

 

L’héritage insurrectionnaliste

 

Différentes théories ont été avancées pour expliquer la militarisation de l’Autonomie italienne. L’une de ces théories est celle de l’antifascisme. Selon cette théorie abondamment relayée par la gauche française, l’Italie des années 70 aurait été en proie à une menace fasciste. Cette théorie fait beaucoup rire Ugo Tassinari :

 

« Il est faux de dire, comme l’ont écrit certains, que les fascistes étaient plus nombreux que les militants d’extrême-gauche ! A Milan, par exemple, les militants d’extrême-gauche étaient dix fois plus nombreux que les fascistes ! » [6]

 

 

A ce sujet, Oreste Scalzone confirme de manière catégorique les propos d’Ugo Tassinari [7]. Plus vraisemblablement, on peut expliquer la militarisation du mouvement par deux raisons principales. D’une part, la situation politique et économique spécifique à l’Italie, qui est à l’époque le régime libéral dans lequel les contradictions sociales sont les plus exacerbées. D’autre part, une raison d’ordre idéologique, à savoir l’insurrectionnalisme du mouvement révolutionnaire italien. L’insurrectionnalisme est une stratégie révolutionnaire qui domine le mouvement autonome mais qui n’est pas propre à tous les courants d’extrême-gauche. L’insurrectionnalisme est ainsi par exemple intrinsèquement lié à certains courants de l’anarchisme ou du maoïsme, mais n’est par contre pas compatible avec le trotskisme, le syndicalisme-révolutionnaire, ou le conseillisme [8].

 

Il existe en Italie une culture insurrectionnaliste dont les traces sont manifestement plus prégnantes que dans d’autres pays. A contrario, la France est marquée depuis 1871 par une longue tradition de pacification républicaine qui n’a été que brièvement interrompue par les deux guerres mondiales. La monarchie italienne semble avoir plutôt attisé les tensions sociales et la violence politique, avec une répression particulièrement dure du mouvement ouvrier. Mais surtout, le fascisme a condamné pour longtemps les tentatives d’intégrer le socialisme dans le système politique italien. L’insurrectionnalisme italien a donc été largement entretenu par l’expérience du fascisme et de la Résistance.

 

A cela s’ajoute une tradition insurrectionnelle plus spécifique au sud de l’Italie. Que ce soit sur le plan économique, politique, ou social, l’Etat italien n’a jamais réussi à achever l’intégration du sud du pays. La conquête du sud, en 1860, est suivie pendant plusieurs années par une période de guérilla durant laquelle une partie de la population locale oppose une résistance militaire à l’Etat italien. Les organisations mafieuses sont l’expression de ce refus d’intégration local. Deux raisons principales sont généralement avancées pour expliquer cette résistance des méridionaux. D’une part le clivage culturel avec le nord du pays, et d’autre part le fait que le sud de l’Italie soit exclu du développement économique. Ces raisons sont donc similaires à celles que l’on trouve dans les pays colonisés. La revendication d’une indépendance de l’Italie méridionale n’a cependant jamais émergé de manière significative. On peut toutefois remarquer que cette revendication indépendantiste s’est cristallisée dans les années 1970, au sein du mouvement autonome, avec la création en 1976 des Comités Communistes pour le Sud, qui sont issus du Comité Communiste pour le Pouvoir Ouvrier (CoCoPO) et qui progressivement ne se réclament plus de l’Autonomie ouvrière mais de l’ « Autonomie méridionale » [9].

 

Le clivage culturel entre le nord et le sud de l’Italie s’explique par l’inégalité économique des deux régions. Le nord est fortement urbanisé et le sud reste une région à dominante rurale. Alors que l’industrialisation se développe dans le nord à la fin du XIXe siècle, le sud conserve jusqu’à aujourd’hui une économie essentiellement agricole. Le sud de l’Italie reste donc une société fondée sur le pouvoir des propriétaires terriens et où le catholicisme est par conséquent profondément enraciné. La question religieuse est d’ailleurs cruciale dans l’histoire politique de l’Italie puisque pendant longtemps la papauté ne reconnaît pas l’Etat italien. Alors que le pape Léon XIII reconnaît la république française en 1890, les catholiques italiens ne sont officiellement autorisés à participer aux élections qu’en 1919. Le suffrage universel masculin ne date d’ailleurs que de 1912. L’expérience de la démocratie représentative ne commence donc véritablement pour les Italiens qu’en 1946, après la chute de Mussolini.

 

Les militants qui créent les Brigades Rouges en 1970 font partie de la première génération d’Italiens à n’avoir connu que la démocratie. On a donc un phénomène similaire à ce qui se produit à la même époque en Allemagne avec la Fraction Armée Rouge (RAF), ou au Japon avec l’Armée Rouge Japonaise [10]. Si l’on compare les différentes expériences militaires de l’extrême-gauche des années 70 en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord, et au Japon, on voit bien que moins la démocratie est ancrée et plus les réactions révolutionnaires sont violentes. Ainsi, par exemple, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, le Weather Underground [11] et l’Angry Brigade [12] se sont principalement contentés de faire des dégâts matériels et n’ont quasiment pas cherché à s’attaquer à des personnes physiques. 

 

En Italie, la tradition de violence politique est antérieure au fascisme. En 1896, un attentat a lieu contre le roi Humbert Ier alors que le pays est traversé par une vague de révoltes. En 1898, l’Italie méridionale est placée sous la loi martiale après l’écrasement d’une nouvelle révolte. La même année, à Milan, l’armée fait une centaine de morts en réprimant les émeutes ouvrières. En 1900, Humbert Ier est finalement assassiné par un militant anarchiste [13]. Après 1945, c’est l’héritage de la Résistance qui entretient cette culture de violence politique chez les militants d’extrême-gauche. Dans les années 1970, cette culture de violence politique est aussi encore présente chez les militants d’extrême-droite qui se réclament toujours de Mussolini.

 

Quant à la tradition de révolte plus spécifiquement méridionale, elle reste elle aussi encore vivace dans les années 70, comme en témoignent les émeutes de Battipaglia (au sud de Naples), en avril 1969, et la révolte de Reggio di Calabria, qui dure plusieurs mois et fait trois morts l’année suivante [14]. La section italienne de l’Internationale Situationniste écrit au sujet de la révolte de Reggio di Calabria :

 

« Reggio di Calabria est le premier exemple d’une ville qui, au cœur de l’exploitation capitaliste, s’est mutinée pendant plus de trois mois, en s’administrant elle-même. Isolée par une grève générale et par un état de siège non déclaré, elle  a courageusement défendu la liberté qu’elle avait conquise, en ouvrant même plusieurs fois le feu sur les forces de police et en construisant  des barricades avec des lignes à haute tension. » [15]

 

Ugo Tassinari explique quant à lui à propos de cette révolte :

 

« C’était une insurrection. Pendant six mois, les quartiers de Santa Caterina et Sbarre se sont proclamés « république autonome » : la police ne pouvait y rentrer qu’avec des chars. » [16]

 

Pour Ugo Tassinari, la possession d’armes à feu par les habitants de Reggio di Calabria s’explique par la présence de la N’Drangheta, la mafia calabraise. Selon lui, l’attentat du 22 juillet 1970 qui fait dérailler un train près de la gare de Gioia Tauro (provoquant la mort de six passagers) aurait été une action de soutien à la révolte de Reggio di Calabria organisée par le groupe d’extrême-droite Avanguardia Nazionale (néo-fascistes) [17].

 

De manière plus globale, l'insurrectionnalisme de l'extrême-gauche italienne est également un héritage du PCI, dans lequel subsiste encore une tendance insurrectionnaliste dans les années 60 et 70. Cette tendance stalinienne, représentée par le sénateur Pietro Secchia [18], comprend des anciens résistants ayant combattu durant la seconde guerre mondiale dans l'idée d'instaurer un régime communiste après la chute de Mussolini. L'abandon de la lutte armée en 1945 est vécu par ces militants comme une trahison à l'époque où Tito s'empare du pouvoir en Yougoslavie. Contrairement à ce qui se passe en France, la plupart des staliniens italiens ne rejoignent pas dans les années 60 les organisations maoïstes et maintiennent leur tendance à l'intérieur du PCI. Ces anciens résistants ont  conservé leurs dépôts d'armes. En 1968, certains stocks d'armes sont confiés aux jeunes militants qui vont créer les Brigades Rouges [19].

 

 

Le processus de militarisation

 

Au-delà des raisons structurelles et historiques se pose la question du processus de militarisation de l'Autonomie italienne. Comme on l'a vu, ce processus est en grande partie alimenté par le mouvement de 1977. Ce processus de militarisation confirme le modèle de Koopmans en ce qui concerne le phénomène de radicalisation. On peut en effet observer une escalade de la violence qui mène progressivement les militants à un usage « professionnel » de la violence. Cette professionnalisation de la violence  prend forme dans le choix des armes utilisés par les militants, et en particulier dans le passage du cocktail Molotov au revolver.

 

Cependant, il faut rappeler que les autonomes ne sont pas les premiers militants d'extrême-gauche à utiliser des moyens militaires. En effet, en ce qui concerne l'Italie, pour la période postérieure à 1945, les premiers attentats d'extrême-gauche datent de 1966, soit sept ans avant l'apparition du mouvement autonome [20]. Outre les attentats incendiaires, on peut notamment citer la tentative d'assassinat d'Alberto Farioli (dirigeant du Parti Libéral), en 1967, par des jeunes de la Fédération Anarchiste [21]. D'après Oreste Scalzone, dans les années 60 et 70, les principales organisations d'extrême-gauche italiennes pratiquaient toutes la lutte armée de manière clandestine tout en affirmant officiellement y être opposées [22]. La situation change en 1970 avec l'apparition de deux nouvelles organisations marxistes-léninistes qui revendiquent leurs actions militaires : les Groupes d'Action Partisane et les Brigades Rouges. L'année suivante, Potere Operaio se définit comme « parti de l'insurrection » et se dote d'une structure clandestine [23]. Les attentats ne sont pas la seule forme que prennent ces actions clandestines. Les militants d'extrême-gauche pratiquent également des hold-up pour financer leur organisation.

 

C'est donc dans ce cadre que doit être resitué l'action militaire des autonomes. Rien n'indique en effet que les autonomes ont eu plus recours à ces formes d'action que les autres composantes de l'extrême-gauche italienne. Si l’on prend en compte les différentes formes d’action militaire pratiquées par l’extrême-gauche italienne avant l’apparition du mouvement autonome, on peut dire que la militarisation de l’Autonomie ne semble pas tant résider dans un recours à des moyens de plus en plus violents, mais plutôt dans un accroissement quantitatif de l’usage de ces moyens militaires.

 

Pour illustrer ce processus de militarisation du mouvement, on peut reprendre l’exemple du collectif des jeunes du quartier de la Barona, à Milan. D’après Paolo Farnetti et Primo Moroni, les membres du collectif de la Barona (CAB) semblent avoir subi ce processus de militarisation contre leur gré. Farnetti et Moroni expliquent ainsi la manière dont les membres du CAB perçoivent ce processus à travers l’accélération des évènements au cours de l’année 1977 :

 

« Au début de l’année, ils s’engagèrent dans des interventions contre le travail au noir, conjointement avec le Collectif autonome de Romana-Vittoria, dans lequel Marco Barbone se faisait remarquer pour son agressivité. Ils constatèrent à cette occasion des tendances explicites à évoluer dans la direction de Rosso et s’éloignèrent de cette expérience à la suite des manipulations dans les cortèges armés comme celle de Via De Amicis qui se termina par le meurtre de l’agent Custrà, où ils s’étaient aperçus que des personnages comme Barbone cherchaient à provoquer des heurts armés à l’insu de la majeure partie des camarades participant à la manifestation. » [24]  

 

Le CAB a pour particularité d’être un collectif autonome éloigné des groupes armés :

 

« Par le « téléphone arabe » du mouvement, les coordinations et les situations collectives étaient pleines de rumeurs et de cris, les idées de formation telles que les Brigades Rouges ou Prima Linea [groupes armés] semblaient avoir des partisans ici et là, mais le cadre était extrêmement confus, on y entendait seulement des voix et des discours rapportés, jamais des propositions directes. Le CAB se sentit cependant étranger à ces formes d’organisation : il était passé de la sympathie pour les premières activités non sanguinaires des Brigades Rouges, et des slogans provocateurs (en faveur de ces dernières) à la distanciation politique après les salves de coups de feu. » [25]

 

On peut regrouper les actions militaires clandestines des autonomes en six catégories : attentats incendiaires, attentats à l’explosif, vols à main armée, libérations de prisonniers, « jambisations » (tirs d’armes à feu dans les jambes), et meurtres. Alors que les trois premières formes d’action relèvent du quotidien, les trois dernières sont exceptionnelles. En ce qui concerne les meurtres, il s’agit généralement de policiers tués au cours de fusillades [26]. Les attentats et les vols à main armée sont par contre un phénomène de masse. Si la pratique de l’attentat peut recéler une certaine forme d’amateurisme la rendant facilement praticable par un grand nombre de personnes, le vol à mains armées constituent par contre probablement la clef du processus de militarisation. En effet, l’usage d’armes à feu suppose déjà un certain niveau de professionnalisme. Contrairement aux attentats, le vol à main armée entraîne souvent des fusillades avec la police, ouvrant ainsi la voie à l’enchaînement de violences et à l’escalade militaire pouvant aller jusqu’au meurtre. Le hold-up est donc la pratique décisive : l’opération qui fait définitivement basculer le militant politique dans l’action militaire. Ugo Tassinari explique comment évolue la conception politique du hold-up :

 

« Au début, les vols à main armée servaient à financer la logistique des organisations révolutionnaires. Mais à partir d’un moment, quand ont pris fin les luttes dans les usines, beaucoup d’ouvriers d’avant-garde ont décidé que leur manière de continuer leur discours de refus du travail était d’abandonner l’usine pour vivre du vol à main armée. Plus tard, les militants se sont aperçus qu’ils avaient en fait le même discours que la bande à Bonnot en France ou que les anarchistes-expropriateurs en Espagne. Dans ce discours, le vol à main armée n’est plus une action criminelle mais une manière pour le prolétariat de commencer à exproprier la bourgeoisie, et donc une action révolutionnaire. » [27]

 

Les autonomes ne sont pas les seuls militants d’extrême-gauche à avoir recours en Italie aux actions militaires clandestines. Les Brigades Rouges sont la principale organisation armée. Elles ne font pas partie du mouvement autonome et sont sur des positions staliniennes. Mais les actions des Brigades Rouges ont cependant un impact considérable sur la situation politique italienne, en particulier l’enlèvement d’Aldo Moro en mars 1978 puis son assassinat le 9 mai. Représentant de la tendance de la Démocratie Chrétienne prête à former un gouvernement de « compromis historique » avec le PCI, Aldo Moro symbolisait à lui tout seul la politique que combattait les Brigades Rouges. La répression qui s’ensuit paralyse toute l’extrême-gauche italienne, comme en témoigne Vincenzo Miliucci :

 

« La première conséquence, ça a été l’armée dans la rue. La police a essayé de faire fermer tous les endroits où l’on pouvait se réunir. Au mois d’août, il y a eu huit jours de manifestations sur les questions écologiques. Une grève était prévue pour l’anniversaire de Hiroshima, le 6 août. Et ce jour-là, l’armée est intervenue rien que pour une petite manifestation. Ca démontrait à quel point l’armée était hyper-présente et comment elle pouvait s’en prendre à quiconque passait dans la rue. Après l’enlèvement d’Aldo Moro, toute l’extrême-gauche était assimilée aux Brigades Rouges. Notre slogan c’était « Ni avec l’Etat ni avec les Brigades Rouges ». On a lutté pour la libération d’Aldo Moro car on était contre l’exécution des prisonniers : on considérait que c’était à la fois inutile, absurde, et indigne. » [28]

 

Paolo Farnetti et Primo Moroni utilisent une métaphore pour illustrer la situation de l’Autonomie italienne en 1978 : celle d’ « un étau répression / lutte armée en train de se resserrer » [29]. Ugo Tassinari explique quant à lui :

 

« Avec le temps et le développement de la lutte armée, les groupes politiques perdaient des militants. Souvent, des conflits apparaissaient au sein des collectifs car les groupes armés portaient en eux un état d’esprit de division et d’individualisme. »[30]

 

En ce qui concerne le collectif de la Barona de Milan, ses efforts pour se distancier des groupes armés ne l’empêchent pas d’être frappé de plein fouet par la répression en 1979. Suite à l’assassinat de Pier Luigi Torregiani (connu pour avoir tué l’assaillant d’un hold-up) revendiqué par les PAC (Prolétaires Armés pour le Communisme), les membres du CAB sont accusés. Le 7 avril, la police italienne procède à une gigantesque rafle dans toute l’Italie : 12 000 militants d’extrême-gauche appartenant principalement au mouvement autonome sont arrêtés, dont les principaux leaders, Toni Negri et Oreste Scalzone. Dans le cas du CAB, les militants n’ayant pas été arrêtés fusionnent avec un autre collectif pour former le CASBA (Comité Autonome San Ambrogio-Barona). Mais d’après Farnetti et Moroni, dans les mois qui suivent, les autonomes de la Barona sont totalement débordés par les groupes armés :

 

« Peu de temps après la libération des interpellés, un policier du quartier, Campagna, fut tué exactement devant le siège de l’ex-CAB. L’action, récemment revendiquée par les PAC, fut alors suivie d’un tract qui accusait la victime d’être un tortionnaire. L’influence négative de cet acte éclipsa les efforts faits pour prendre ses distances par rapport à celui-ci, et en dénoncer l’absurdité. Des graffitis Brigades Rouges commencèrent à apparaître sous les habitations des membres du collectif, et on trouva des tracts recruteurs de ces mêmes Brigades Rouges dans les boîtes aux lettres où les gens du CAB avaient eu l’habitude de déposer les leurs. Des tracts revendiquant l’homicide de Torregiani apparurent dans les écoles et les assemblées où les membres libérés du collectif venaient pour participer à des débats sur leur affaire ou sur les tortures subies. Contre ce martèlement continuel de fantasmes, ils ne surent quelle attitude adopter, sinon de s’énerver dans le vide et s’enfoncer dans le malaise. Au début de 1980, la Colonne « Walter Alasia » des Brigades Rouges tua trois policiers, dans la Barona. La revendication de cette action fut faite sur le quartier. Les journaux sortirent avec des entrefilets qui désignaient les autonomes de la Barona comme les commanditaires.» [31]

 

Face à cette situation, la plupart des derniers autonomes de la Barona choisissent de renoncer à leur activité politique, entraînant ainsi l’autodissolution du collectif :

 

« Le cordon ombilical avec le quartier étant coupé, se trouvant assimilé à la pratique des groupes armés, amoindri par suite de soupçons et de la peur, cible permanente de la DIGOS [32] et de la questure [33], le collectif dut renoncer à cette extraordinaire volonté de lutter qui l’avait fait vivre. (…) A la fin de 1980, de fait le collectif n’existe plus. Mises à part des initiatives sporadiques de la part de tel ou tel. Ceux qui sont demeurés étrangers aux mésaventures judiciaires s’en sont allés ou se sont dépolitisés ; même les liens d’amitié ont pour beaucoup disparu. » [34]

 

Au total, entre 1979 et 1983, environ 25 000 militants d’extrême-gauche sont emprisonnés. Ce niveau de répression entraîne la disparition de la quasi-totalité des collectifs autonomes.  Plusieurs centaines de militants choisissent de s’exiler à l’étranger, principalement en France et en Amérique du Sud. En ce qui concerne la principale organisation armée issue de l’Autonomie italienne, Prima Linea, elle s’autodissout en 1981 du fait des arrestations. Certains de ses militants créeront un dernier groupe armé, les COLP (Communistes Organisés pour la Libération Prolétarienne), qui durera jusqu’en 1984.

 

 

 


[1] Entretien avec Yann Moulier-Boutang (Camarades).
[2] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).
[3] Entretien avec Ugo Tassinari.
[4] « Breve storia di Prima Linea », in Settantasette, Chaosmaleont Produktion, http://web.tiscali.it/settanta7/primalinea.htm
[5] Entretien avec Vincenzo Miliucci (Comités Autonomes Ouvriers de Rome).
[6] Entretien avec Ugo Tassinari.
[7] Entretien avec Oreste Scalzone (Comités Communistes Révolutionnaires).
[8] Conseillisme : courant communiste antiléniniste se référant aux conseils ouvriers apparus en Allemagne en 1918 (appelé aussi « ultra-gauche » ou « communisme de conseils »). Cf. Christophe Bourseiller, Histoire générale de l’ultra-gauche, Denoël, 2003.
[9] Entretien avec Ugo Tassinari.
[10] Cf. Michaël Prazan, Les Fanatiques, Histoire de l’Armée Rouge Japonaise, Seuil, 2002.
[11] Cf. Jacobs Ron, The Way the wind blew : a history of the Weather Underground, Verso, 1997.
[12] Cf. Tom Vague, Anarchy in the UK, The Angry Brigade, AK Press, 1997.
[13] Catherine Brice, Histoire de l’Italie, Tempus n°28, Perrin, 2002, p. 334.
[14] Laurent Chollet, L’Insurrection situationniste, Dagorno, 2000, p. 225-226.
[15] Section italienne de l’Internationale Situationniste, « Les ouvriers d’Italie et la révolte de Reggio di Calabria »,  Ecrits complets, Contre-Moule, 1988, cité dans Laurent Chollet, op. cit., p. 226-227.
[16] Entretien avec Ugo Tassinari.
[17] Journaliste, Ugo Tassinari a publié plusieurs ouvrages sur l’extrême-droite, dont notamment Fascisteria : i protagonisti, i movimenti e i misteri dell' eversione nera in Italia, 1965-2000, Castelvecchi, 2001.
[18] Pietro Secchia (1903-1973) était également l'un des principaux dirigeants du PCI. Entretien avec Oreste Scalzone.
[19] Alberto Franceschini et Giovanni Fasanella, Brigades Rouges, l'histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Panama, 2005, p. 56-58.
[20] Entretien avec Oreste Scalzone.
[21] Alberto Franceschini et Giovanni Fasanella, op. cit., p. 52. Exclus de la Fédération Anarchiste, ces militants participeront à la création des Brigades Rouges après avoir rejoint le PCI.
[22] Entretien avec Oreste Scalzone.
[23] Entretien avec Ugo Tassinari.
[24] Paolo Bertella Farnetti et Primo Moroni, Fragments d’une histoire impossible, le collectif autonome de la Barona (Milan), Primo Maggio n°21, 1984, S@botage, p. 18-19.
[25] Ibid., p. 19.
[26] Entretien avec Ugo Tassinari.
[27] Ibid.
[28] Entretien avec Vincenzo Miliucci.
[29] Paolo Farnetti et Primo Moroni, op. cit., p. 23.
[30] Entretien avec Ugo Tassinari.
[31] Paolo Farnetti et Primo Moroni, op. cit., p. 27-28.
[32] DIGOS : police antiterroriste.
[33] Questure : police nationale.
[34] Paolo Farnetti et Primo Moroni, op. cit., p. 29-30.

 

 

II L’AUTONOMIE FRANCAISE (1976-1984)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article